Résistance politique: Le gradualisme anarchiste d’Errico Malatesta…

“J’appelle l’esprit anarchiste ce sentiment profondément humain qui vise en la bonté en toute chose, la liberté et la justice pour tous et l’amour parmi les Hommes ; ceci n’est bien évidemment pas l’apanage exclusif des anarchistes auto-déclarés, mais de toute personne ayant du cœur et l’esprit ouvert.” (Errico Malatesta, 1931)

“Est anarchiste par définition, celui qui ne veut être ni opprimé, ni oppresseur, celui qui veut le maximum de bien-être, le maximum de liberté, le plus grand développement possible pour TOUS les êtres humains. Ses idées, sa volonté ont leur origine dans le sentiment de sympathie, d’amour et de respect pour tous les êtres humains.” (Errico Malatesta, 1913)

 

Comprendre Malatesta

Le gradualisme anarchiste de Malatesta

 

Davide Turcato

 

8 Septembre 2015

 

url de l’article original:

http://robertgraham.wordpress.com/2015/09/08/making-sense-of-malatesta/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note de résistance 71: Errico Malatesta, anarchiste italien, 1853-1932, est indubitablement un des penseurs et activistes phare du mouvement anarchiste européen. Sa pensée et sa praxis résonne aujourd’hui plus juste que jamais. Nous allons publier dans les semaines à venir de larges extraits de ses écrits. Malatesta, bien que moins connu du public que des penseurs comme Proudhon, Bakounine et Kropotkine, se doit d’être plus divulgué au grand public. Sa lucidité nous est bien utile aujourd’hui. C’est le but avoué des prochaines publications. Nous laisserons les lecteurs juger sur pied…

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Malatesta a résumé la trajectoire de l’anarchisme italien dans un article publié en 1931, un an avant sa mort. Il rappelait que 60 ans plus tôt, au début de leur mouvement, les anarchistes pensaient que l’anarchie et le communisme pouvaient être une conséquence directe et immédiate d’une insurrection victorieuse et que leur établisseemnt serait l’acte initial principal de la révolution sociale.

Ceci était l’idée en fait, qui après avoir été acceptée un peu plus tard par Kropotkine, fut popularisée et presque établie par lui comme programme définitif de l’anarchisme (‘A proposito di “revisionismo”’). Cette confiance reposait sur les croyances que le peuple avait la capacité innée de s’auto-organiser et de s’occuper de ses propres intérêts et que les anarchistes ne faisaient qu’interpréter l’instinct profond des masses. Avec le temps, la recherche et l’expérience prouvèrent que beaucoup de ces croyances n’étaient que des souhaits.

L’historien Richard Hostetter considère cette croyance précoce en un “état d’esprit révolutionnaire instinctif des masses” comme le noyau central de l’inévitable “dilemme anarchiste” qui avait déjà déterminé dès 1882 la “liquidation idéologique” de l’Internationale Italienne. Mais malgré les “prétentions du mouvement anarchiste italien” qui termine le livre d’Hostetter, la théorie anarchiste et ses tactiques avaient plus de ressources et de potentiel que bien des historiens ne voulaient lui en accorder.
Comme Malatesta le fit remarquer dans son article de 1931, la compréhension déterminante que les masses ne possédaient pas les vertus qu’on voulait bien lui prêter et que la promotion n’avait pas non plus toutes les qualités que les anarchistes voulait bien lui prêter, fut le point de départ d’une nouvelle vision concernant la lutte sociale. Les anarchistes en vinrent à réaliser que seulement un nombre limité de personnes pouvait être amené aux idées anarchistes dans un environnement politico-social propice. Dès lors, trouver de nouveaux membres devenait de plus en plus difficile jusqu’à ce que l’environnement politique et économique offre de nouvelles possibilités de conversion.

Après avoir atteint un certain point, le nombre de gens convaincus ne pouvaient plus grossir, sauf en diluant et en édulcorant le programme politique comme cela s’est produit avec les socio-démocrates, qui furent capables de rassembler une grosse masse de gens mais seulement au prix de ne plus être de véritables socialistes,” expliquait Malatesta (NdT: observons aujourd’hui ce qu’est cette gauche “bobo” partout en occident… L’analyse pertinente de Malatesta est toujours d’une actualité brûlante…). Ainsi les anarchistes en vinrent à comprendre différemment leur mission, basé sur la conviction que l’aspiration à une liberté intégrale, ou ce qu’on appelle “l’esprit anarchiste”, fut la cause du progrès de l’humanité, tandis que les privilèges politiques et économiques poussèrent l’humanité vers un retour à des conditions barbares, à moins que ces privilèges ne trouvent un obstacle dans un anarchisme plus ou moins conscient.

Les anarchistes comprirent alors que “l’anarchie ne pouvait venir que graduellement, à la même vitesse que les masses pouvaient la comprendre et la désirer, qu’elle ne viendrait jamais sauf sous l’impulsion d’une minorité anarchiste plus ou moins consciente, agissant de telle sorte que de préparer l’environnement nécessaire à son éclosion.” Demeurer des anarchistes, agissant comme des anarchistes en toutes circonstances, avant, pendant et après la révolution, devint le devoir, la mission qu’ils établirent pour eux-mêmes (‘A proposito di “revisionismo”’).

Malatesta avait résumé ce que les anarchistes se devaient de faire avant, pendant et après une révolution dans son article de 1925 “Gradualismo”. Pour Malatesta, l’anarchie pouvait être vu comme une perfection absolue et il était juste que ce concept se devait de rester dans les esprits des anarchistes, comme un guide, une ligne de conduite guidant leurs pas, mais que de manière évidente, un tel idéal ne pouvait pas se construire d’un seul bond soudain. Les anarchistes ne devaient pas non plus attendre que tout le monde deviennent anarchistes pour mettre en place la société anarchiste.

Au contraire, ils étaient des révolutionnaires précisément parce qu’ils pensaient que sous les conditions politico-sociales actuelles, seul un petit nombre pouvait concevoir ce qu’était l’anarchie et qu’il serait totalement chimérique d’espérer une conversion totale des masses avant que cet environnement socio-politique n’ait changé. Comme les anarchistes ne pouvaient pas convaincfre tout le monde en même temps, ni non plus demeurer en totale isolation de la société, il devenait nécessaire de trouver des moyens pour mettre l’anarchie en application ou bien ce degré d’anarchisme qui deviendrait graduellement possible et réaliste parmi les gens qui n’étaient pas anarchistes ou qui l’étaient à un degré différent, que dès qu’une quantité suffisante de liberté était achevée et qu’un noyau anarchiste existait avec suffisamment de force et de capacités à être auto-suffisant, il devenait possible d’étendre localement une influence politique.

Malatesta argumenta qu’avant une révolution, les anarchistes devaient propager leurs idées et éduquer aussi largement que possible, rejetant tout compromis avec l’ennemi, se tenant prêts tout au moins mentalement, à saisir toute opportunité qui pourrait se présenter.

Que devaient-ils faire durant une révolution ? Ils ne pouvaient pas faire la révolution seuls, ceci n’est du reste pas recommandé, car sans la mobilisation de toutes les forces spirituelles, des intérêts et des aspirations d’un peuple entier, une révolution ne pourra être qu’un échec. Et même dans le cas peu probable où les anarchistes pourraient réussir seuls, ils se retrouveraient bientôt dans la position paradoxale de soit pousser de l’avant la révolution de manière autoritaire ou soit de lever le pied et laisser quelq’un d’autre prendre le contrôle de la situation quant à leurs propres buts. Ainsi, les anarchistes devraient agir en accord avec toutes les forces progressistes et attirer le plus grand nombre de gens possible, laissant la révolution, dont les anarchistes seraient un des composants, mener là où elle se doit.

Quoi qu’il en soit, les anarchistes ne doivent en rien renoncer à leurs buts spécifiques. Bien au contraire, ils doivent demeurer unis en tant qu’anarchistes et distincts des autres parties ; ils devront se battre pour leur propre programme: l’abolition du pouvoir politique et l’expropriation des capitalistes. Si, nonobstant leurs efforts, de nouveaux pouvoirs parvenaient à s’établir, entravant l’initiative populaire et en imposant leur volonté, alors les anarchistes devront désavouer et se démarquer de ces pouvoirs, inciter le peuple à leur retirer son soutien politique et logistique tout en les affaiblissant le plus possible jusqu’à ce qu’il devienne possible de les renverser. (NdT: ce que firent les anarchistes russes et ukrainiens contre la dictature bolchévique lénino-trotskiste à partir de 1918-19…). Dans tous les cas, les anarchistes devront demander, et ce même par la force, leur autonomie totale, le droit et les moyens de s’organiser et de vivre à leur manière et expérimenter les arrangements sociaux qu’ils jugeront être le mieux pour leur société.

Dans l’après-révolution, après le renversement du pouvoir existant et le triomphe final des insurgés, le terrain sur lequel le gradualisme anarchiste devait s’établir devient vraiment crucial. Tous les problèmes pratiques de la vie se devaient d’être étudiés en ce qui concerne la production, les échanges, les moyens de communication, etc… et chaque problème se devra d’être résolu pas seulement de la manière économique la plus efficace, mais aussi de la manière la plus satisfaisante sur le plan de la justice et de la liberté tout en laissant la porte grande ouverte pour toute amélioration future.

En cas de conflit entre différents requis, la justice, la liberté et la solidarité sont les éléments à favoriser, au-dessus de la convénience économique. Tout en luttant contre l’autorité et les privilèges, les anarchistes devront profiter de tous les bénéfices de la civilisation. Aucune institution remplissant un besoin, même imparfaitement, ne devra être détruite tant qu’une meilleure solution ne pourra pas être mise en place pour remplir ce besoin. Tandis que les anarchistes se doivent d’être intransigeants vis à vis de toute imposition politique et de l’exploitation capitaliste, ils doivent être tolérants vis à vis de tous plans sociaux prévalant dans les groupements variés et ce aussi loin que ces plans et arrangements n’empiètent pas l’égalité et la liberté des autres.

Les anarchistes devront se satisfaire de progresser graduellement, en phase avec le développement moral et politique du peuple et alors que les moyens matériels et intellectuels s’amélioreront, ils devront faire en même temps et dans la mesure du possible, une promotion, une éducation et un travail pour accélérer le développement vers toujours plus d’idéaux progressistes. Les solutions peuvent être variées, selon les circonstances, mais devront toujours se conformer aussi loin que les anarchistes sont concernés, au principe fondamental stipulant que la coercition et l’exploitation doivent être rejetées (‘Gradualismo’).

Ultimement, comme l’écrivit Malatesta dans une lettre ouverte à Nestor Makhno en 1929: “La chose la plus importante n’est pas la victoire de nos plans, de nos projets, de nos utopies, qui dans tous les cas ont besoin de confirmation empirique et peuvent être modifiés par l’expérience, développés et adaptés aux véritables conditions morales et matérielles de l’époque et de l’endroit ; ce qui est le plus important est que le peuple, les hommes et les femmes de nos sociétés perdent cet instinct de moutons de panurge et ces habitudes qui leurs ont été instillés par des milliers d’années d’esclavage et qu’ils apprennent à penser et à agir librement. C’est à ce grand travail de libération morale que les anarchistes doivent plus particulièrement se dévouer “(‘A proposito della “Plateforme”’).

 

3 Réponses to “Résistance politique: Le gradualisme anarchiste d’Errico Malatesta…”

  1. La conclusion est vraiment incroyable de lucidité mais aussi tellement actuelle. Surtout si l’on se rappelle ce que fut la crise de 1929.

    HS (je ne sais pas si ça va passer) voici un excellent article lu sur Russia Today France ; http://francais.rt.com/opinions/7107-diana-johnstone-campagne-americaine-denigrement-france-terrifie-paris

  2. Je me permets de vous conseiller la lecture du Saker francophone et notamment l’article Israel Shamir « Les Russes en Syrie – Alea Jacta Est » source The Unz Review.

    Toujours sur l’excellent Saker le dernier article de Dmitry Orlov « Trump, en piste pour le show de télé-réalité The Prezz » – Source cluborlov. Alors je ne suis pas d’accord avec tout, notamment quant il affirme « Bon, on peut dire que dans le passé les États-Unis ont représenté quelque chose : la primauté de la loi, le droit de s’occuper soi-même de ses propres affaires, la capacité de faire avancer les choses. Mais maintenant, ce n’est plus que synonyme d’anarchie. » 1) Pour moi les Zunies n’ont jamais rien représenté car ils ont bâti leur Nation Exceptionnelle sur un dol et un ethnocide.
    2) Par ailleurs, les Zunies est synonyme de Ploutocratie mais surement pas d’anarchie… Enfin, je trouve le cul de Kim plus monstrueux qu’esthétique mais Trump est monstrueux, donc je valide la trouvaille de Dmitry Orlov ! Bonne lecture et A +

    • Il faut comprendre que la vaste majorité des gens et des journalistes parlent sciemment ou par ignorance d' »anarchie » pour exprimer le chaos. Pour beaucoup, l’anarchie c’est le désordre, le chaos et la violence… Soit le système leur a inculqué cette façon de penser et ils ne cherchent pas à comprendre plus prenant tout pour argent comptant, soit ces gens sont des suppôts/trolls du système qui perpétuent le mensonge et l’ignorance.
      Quoi de plus chaotique que les sociétés étatiques ? L’État ne peut exister et survivre que sur un terreau de chaos, de violence et de désordre inégalitaire orchestré toujours par les mêmes depuis des siècles bien évidemment.

      « Les anarchistes sont tellement épris d’ordre qu’ils n’en supportent aucune caricature » disait Antonin Arthaud. N’oublions pas que dans la dissidence à l’empire, il y a bien des soutiens à l’État. Malatesta a réfléchi profondément à tout cela et en a tiré d’excellentes conclusions quant à la position anarchiste avant, pendant et après a révolution sociale, ce que peu de militants ont fait, remettant toujours l’affaire aux calendes grecques insurrectionnelles…
      Nous ne sommes pas d’accord avec tout ce qu’a dit et écrit Malatesta (Notamment sur sa conception plutôt pessimiste et « défaitiste » de la nature humaine..), mais il est un incontournable à juste titre de la pensée anarchiste moderne. Les problématiques qu’il a pertinemment soulevées sont toujours d’une actualité brûlante s’il en est…
      A suivre donc…

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