Société organique contre l’État: Abolir l’État c’est changer de mode de relations humaines (Gustav Landauer)

“La tyrannie n’est pas un feu qui doit ou peut-être éteint. Ce n’est pas un mal externe. C’est une faiblesse, une rupture interne. Le feu de la tyrannie ne peut pas être combattu depuis l’extérieur avec de l’eau. C’est sa source qui doit être éliminée. Les gens qui la nourrissent doivent arrêter de le faire. Ce qu’’ils sacrifient à la tyrannie, ils doivent le garder pour eux.”

“Les révolutions d’aujourd’hui ne sont que des révolutions intermédiaires et ce indépendamment de la force de leur esprit. Ce sont des révolutions qui ne se focalisent plus sur le roi absolu, mais qui ne se retournent pas encore contre la nouvelle forme de pouvoir totalitaire: l’État absolu. En fait, les révolutions d’aujourd’hui soutiennent l’État absolu, elles veulent l’´étendre et y participer…”

~ Gustav Landauer, “Die Revolution”, 1907 ~

 

Chemins dans l’utopie

 

Martin Buber (1949)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note du traducteur: Ceci est la traduction du chapitre 6 du livre concernant le philosophe anarchiste Gustav Landauer et sa pensée socio-politique.

 

VI

LANDAUER

 

Le pas en avant de Landauer au-delà de Kropotkine consiste essentiellement dans sa vision directe de la nature même de l’État. L’État n’est pas, comme le pense Kropotkine, une institution qui peut-être détruite par une révolution. “L’’État est une condition, une certaine relation entre les humains, un mode comportemental humain, nous le détruisons en contractant d’autres types de relations entre nous, en nous comportant différemment.” Aujourd’hui les Hommes ont une relation “statuaires” les uns aux autres, c’est à dire une relation qui rend l’ordre coercitif de l’État nécessaire pour le représenter. Ainsi cet ordre ne peut être dépassé que dans la mesure où cette relation entre les Hommes est remplacée par une autre. Cette autre relation que Landauer appelle “le Peuple”. C’est une connexion entre les gens qui est déjà là, déjà présente, simplement elle n’est pas encore arrivée au stade du lien intime, elle n’est pas encore devenue un organisme plus élevé.”

Dans la mesure où les gens, sur la base des processus de circulation et de production, se rassemblent de nouveau et “grandissent ensemble en un organisme au nombre incalculable de membres et d’organes”. Le socialisme, qui ne vit maintenant que dans la tête et les esprits d’un nombre atomisé d’individus, deviendra alors réalité, pas dans l’État mais en dehors de l’état et institutions et cela veut dire en parallèle de l’État. Se “retrouver” comme il le dit n’est pas en soi quelque chose de nouveau, mais la réactualisation, la reconstruction de quelque chose qui a toujours été présent, de communauté qui existe en fait en parallèle à l’État, bien qu’enterrée et gaspillée. “Un jour on réalisera que le socialisme n’est pas une invention nouvelle, mais la (re)découverte de quelque chose qui est actuellement présent, de quelque chose qui a grandi.” Ceci étant, la réalisation du socialisme est toujours possible si un nombre suffisant de personnes le désire et le veut vraiment. La réalisation ne dépend pas de l’état technologique des choses, bien que le socialisme une fois réalisé paraîtra différent, mais il dépend des gens et de leur état d’esprit. “Le socialisme est possible et impossible à tout moment, il est impossible quand les gens soit n’en veulent pas ou soit ils pensent le vouloir, mais ne sont pas capables de le réaliser.”

De cet aperçu à la véritable relation entre l’État et la communauté découle quelques importants choses. Nous voyons que dans la pratique, il n’est pas question d’une alternative abstraite, d’État ou pas d’État. Le principe de choix s’applique principalement aux moments de véritable décision que doit faire une personne ou un groupe ; alors, tout ce qui est intermédiaire, tout ce qui s’interpose, est impur et cela sème la confusion, l’obscurité, l’obstruction. Mais ce même principe devient une obstruction à son tour si, à quelque étape atteinte de son exécution, cela ne permet rien de moins que l’Absolu de se former, dévaluant ainsi les mesures qui sont possibles maintenant. Si l’État est une relation qui ne peut-être détruite qu’en entrant dans un autre type de relation, alors nous devrions toujours aider à le détruire dans la mesure ou nous entrons de fait dans une autre relation.

Pour comprendre pleinement de quoi il retourne, nous devons aller un pas plus loin. Comme l’a fait remarqué Landauer plus tard, l’État est un statut, des gens vivant ensemble à une certaine époque dans un contexte particulier et ne peuvent vivre de leur propre volonté, librement et justement, que jusqu’a un certain degré, en d’autres termes, le degré d’incapacité pour un ordre volontaire juste détermine le degré de compulsion légitime. Quoi qu’il en soit, l’extension de facto de l’État va toujours dépasser plus ou moins et plutôt plus que moins, le type d’État qui émergerait d’un degré de compulsion légitime. […]

Nous arrivons au problème que Proudhon avait découvert sous un autre angle: l’association sans assez d’esprit communal vital ne peut pas remplacer l’État, elle porte l’État en elle-même et elle ne peut pas résulter en autre chose que l’État, c’est à dire en la politique-pouvoir et l’expansionnisme soutenus par la bureaucratie.

Mais ce qui est aussi important de noter est que pour Landauer, la mise en place d’une société en dehors et en parallèle de l’État est essentiellement “une découverte de quelque chose de présent, de quelque chose qui a grandi.” Dans la réalité, une communauté existe effectivement en parallèle à l’État, “pas une somme d’individus isolés, mais une cohésion organique qui ne demande qu’à s’étendre et émanant de bien des groupes, former une grande arche.” La réalité de cette communauté doit-être rappelée des profondeurs où elle a été enterrée sous les incrustations et les artifices de l’État. (NdT: ceci confirme ce que nous avons sans cesse dit: il n’y a rien à inventer mais il faut “dépoussiérer” ce qui a été enfoui, mais pas éradiqué… Ceci nous a suggéré l’image du révolutionnaire “technicien de surface”…) Ceci ne peut se produire que dans la croûte dure qui s’est formée avec l’humanité, si son propre “état” intérieur est percé et ouvert et alors la réalité immémorielle rejaillit du dessous.

Telle est la tâche des socialistes et des mouvements qu’ils ont commencé au sein des peuples: ralentir le durcissement des cœurs de façon à ce que ce qui est enterré dessous puisse remonter à la surface et que ce qui paraît être mort maintenant, vive véritablement, émerge et pousse à la lumière. Les gens qui se renouvellent de cette façon peuvent renouveler la société et comme ils savent par expérience qu’il y a un stock immémoriel de communautés qui se sont déclarées nouvelles, elles bâtiront en une nouvelle structure tout ce qui reste de la véritable forme communautaire. Landauer écrit dans une lettre à une femme qui voulait abolir le mariage que “ce serait folie que de rêver d’abolir les quelques formes d’union qui demeurent en nous ! Nous avons besoin de forme et non pas d’informité. Nous avons besoin des traditions.” (NdT: Ce qui demeure ancré dans les sociétés traditionnelles fondées sur la loi naturelle et ce indépendemment de leur culture et de leur géo-location)

Celui qui construit, non pas arbitrairement et sans résultat, mais légitimement et pour le futur, agit depuis un sentiment d’appartenance intérieur avec une tradition ancienne et ceci lui donne confiance et force. Il va maintenant devenir clair que Landauer appelle “l’autre relation”, dans laquelle les humains peuvent entrer au lieu de la relation à l’État ordinaire, non pas d’un nom mais plus simplement de “Peuple”. Un tel “Peuple” comprend aussi la signification profonde de “nationalité”, ce qu’il reste lorsque “l’État” et la politisation ont été transcendés: une communauté d’êtres et un être dans une communauté faite de variété. “Cette affection, cette égalité dans l’inégalité, cette qualité péculière qui unit les gens ensemble, cet esprit commun, est un fait réel. Ne le sous-estimez pas, vous les hommes libres et socialistes ; le socialisme, la liberté, la justice, ne peuvent être accomplis qu’entre ceux qui ont toujours été unis, le socialisme ne peut pas être établi dans l’abstrait, mais uniquement dans une multiplicité concrète qui est une avec l’harmonie du peuple.”

La véritable connexion entre la Nation et le socialisme est écourtée ici: la proximité des gens les uns envers les autres dans un mode de vie, une langue une tradition, des mémoires collectives et un destin commun, tout cela prédispose à la vie communautaire et seulement en construisant un tel type de vie pourront se constituer les gens de la Terre en Peuple nouveau. “Rien d’autre que la renaissance de tous les peuples de l’esprit de la communauté régionale, pourra nous sauver.” Landauer comprend la “communauté régionale” de manière très concrète, dans la réaparition, même de manière rudimentaire, des formes communautaires traditionnelles et la possibilité de les préserver, de les renouveler et de les étendre. “Le réformateur radical ne trouvera rien à réformer, maintenant ou plus tard, sauf ce qui est là. C’est pourquoi, maintenant et à n’importe quel moment, il est bien pour la communauté régionale d’avoir ses propres limites, dont une partie est la terre communale, une autre partie la famille, son accession à un bout de terre pour son logement, son jardin et son champ.” Landauer fait ici référence à la mémoire des unités communales. Il y a tant que l’on pourrait rajouter pourvu que toute vie extérieure contienne un esprit de vie.

Il y a des communautés villageoises fondées sur des vestiges des anciennes propriétés communales ayant des paysans qui ont le souvenir des anciennes terres et de leurs limites originales, qui ont été des propriétés privées maintenant depuis des siècles…
Être socialiste veut dire être connecté de manière organique avec la vie et l’esprit de la communauté, demeurer en alerte et rester connecté et où que ce soit possible, de joindre la nouvelle forme de vie aux formes qui persistent. Cela veut aussi dire de faire attention aux voies rigides qui sortent du chemin, de savoir que dans la vie humaine et celle des communautés, la ligne droite entre deux points est souvent la plus longue, de comprendre que la véritable voie de la réalité socialiste n’est pas révélée par ce que je “sais” ou ce que je “planifie”, mais aussi dans l’inconnu et dans ce qui ne peut pas être connu, dans ce qui est attendu et ce qui ne l’est pas et aussi loin qu’on sache, de vivre et d’agir en accord avec ceci à tout moment. Landauer a dit en 1907: “Nous ne connaissons aucun détail au sujet de notre voie immédiate ; cela peut nous mener vers la Russie, ou vers l’Inde. La seule chose que nous savons est que notre voie ne nous mène pas au travers de mouvements et de luttes quotidiens, mais sur des choses inconnues, profondément enfouies et soudaines.”

Landauer a dit de Walt Whitman, le poète de la démocratie héroïque qu’il avait traduit que, tout comme Proudhon, Whitman unifiait l’esprit conservateur et révolutionnaire, individualisme et socialisme. Ceci peut aussi être dit de Landauer. Ce qu’il a en tête est ultimement une conservation révolutionnaire : une sélection révolutionnaire de ces éléments qui valent la peine d’être conservés et qui sont adéquats à la rénovation de l’être social.

C’est seulement au travers de ces assomptions que nous pouvons comprendre Landauer comme révolutionnaire. C’était un homme de l’Allemagne du Sud-Ouest, de la classe moyenne juive, mais il devint plus proche du prolétariat et de sa façon de vivre que Karl Marx, lui aussi de la même région et de la classe moyenne juive. Encore et toujours les marxistes ont condamné ses propositions d’une colonie socialiste comme impliquant un retrait du monde de l’exploitation humaine et la rude bataille contre celle-ci, dans une “île” d’où on pourrait passivement observer toutes ces choses se produisant.

Aucun reproche n’a été plus faux. Tout ce que Landauer a pensé, planifié, dit et écrit, même lorsque le sujet était Shakespeare ou le mysticisne allemand et spécifiquemet quelque création que ce soit pour la construction d’une réalité socialiste, le fut dans une grande croyance en la révolution et dans la volonté qu’elle se produise. “Voulons-nous nour retrancher dans le bonheur ? Voulons-nous vivre nos vies ? Ne voulons-nous pas plutôt faire tout ce que nous pouvons pour le peuple et attendre l’impossible ? Ne voulons-nous pas la totale ? la Révolution ?” écrivait-il dans une lettre en 1911. Mais la longue lutte pour la Liberté qu’il appelait la Révolution ne peut porter ses fruits que “lorsque nous sommes saisis par l’esprit, non pas celui de la révolution, mais celui de la régénération” et les révolutions individuelles prennent place au sein de cette longue “Révolution” semblent être pour Landauer un bain de feu des esprits, juste comme en dernière analyse, la révolution soit elle-même une régénération.

Dans son livre “Révolution” (1907), Landauer écrit: “L’image et le sentiment de l’union positive se lèvent encore et encore par la grande qualité de liaison, l’amour, qui est pouvoir, puissance, et sans cette régénération passante et surpassante, nous ne pouvons pas continuer à vivre et devons périr.”…
La force de la révolution se trouve dans la rébellion et la négociation, elles ne peuvent pas résoudre des problèmes sociaux par des moyens politiques. Parlant de la révolution française de 1789, Landauer explique : “elle finit par arriver à cette terrible situation, les ennemis partout, l’encerclant, s’infiltrant à l’intérieur, puis les forces de la négation et de la destruction qui vivent toujours finissent par se retourner contre elles-mêmes, le fanatisme et la passion deviennent manque de confiance et bientôt la soif de sang ou tout au moins une indifférence aux terreurs aditionnant les tueries et avant longtemps, la terreur par le meurtre devient le seul moyen possible pour les dirigeants du jour pour se maintenir au pouvoir.”

Dix ans plus tard, Landauer qui ne changea pas d’avis écrivit au sujet de la même révolution française: “Les représentants les plus fervents de la révolution pensèrent et crurent au meilleur de leur temps, peu importe comment ils finirent, qu’ils menaient l’humanité vers une renaissance ; mais quelque part cette naissance avorta et ils se retrouvèrent sur le chemin des uns des autres et se reprochèrent les uns les autres du fait que la révolution s’était alliée à la guerre, à la violence, à la dictature et à l’oppression autoritaire, en un mot: à la politique.” Entre ces deux déclarations, Landauer écrivant en Juillet 1914, à la veille de la première guerre mondiale, exprima la même analyse critique en une forme particulièrement pertinente: “Ne nous faisons pas d’illusion sur la situation dans tous les pays aujourd’hui. A parler franchement, la seule chose à laquelle a servi toutes ces agitations révolutionnaires, fut l’agrandissement national-capitaliste que nous appelons impérialisme, même si originellement édulcoré de socialisme, il fut bien trop facilement mené par des Napoléon, des Cavour ou Bismark dans les grandes lignes de la politique, parce que toutes ces insurrections ne furent en fin de compte que les moyens d’une révolution politique ou de guerre nationaliste, mais ne purent jamais être un moyen de transformation socialiste pour la simple et bonne raison que les socialistes sont des romantiques qui toujours et immanquablement utilisent les moyens de leurs ennemis et ne pratiquent jamais ni ne connaissent du reste les moyens d’amener à la vie le Peuple et la naissance de la nouvelle humanité.” Mais déjà en 1907, Landauer, se basant sur Proudhon, avait tiré la conclusion logique qui s’imposait de ses idées: “Il sera reconnu tôt ou tard qu’en tant que plus grand des socialistes, Proudhon avait déclaré une parole incomparable, bien que totalement oubliée aujourd’hui, la révolution sociale ne ressemble en rien à la révolution politique et ce malgré qu’elle ne puisse pas prendre vie et demeurer en vie sans une bonne dose de cette dernière ; elle n’en est pas moins une structure pacifique, une organisation d’un esprit nouveau pour un nouvel esprit et rien d’autre.

[…]

Landauer dit: “Tout vient en temps et en heure, chaque période après la révolution est un temps avant la révolution pour tous ceux dont les vies n’ont pas été englués dans quelque grand moment du passé.” Proudhon vécut tout en saignant de plusieurs blessures et il se demande: “Si vous faites cela, ai-je dit, mais pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?” Il trouva la réponse et la mît à plat dans son œuvre tardive, la réponse est ceci: “parce que l’esprit n’était pas avec vous..”

Une fois de plus, nous sommes en dette de Landauer et non pas de Kropotkine pour une clarification vitale. Si la révolution politique doit servir la révolution sociale, trois choses sont nécessaires:

  • Les révolutionnaires doivent être fermement résolus à nettoyer le terrain et à mettre la terre à la disposition communale, puis de la développer en une confédération de sociétés (La société des sociétés)
  • La propriété communale doit-être bien préparée en institutions de façon à assurer qu’elle puisse être développée selon ces lignes une fois que la terre aura été aménagée à cet effet
  • De telles préparations doivent être conduites dans un véritable esprit de communauté

La signification de ce troisième point, “l’esprit”, pour la nouvelle société en devenir, est quelque chose qu’aucun des premiers socialistes n’a profondément reconnu comme Landauer le fit. Nous devons bien comprendre ce qu’il veut dire par là, toujours en assumant que nous ne comprenions pas la réalité spirituelle comme le produit et la réflexion du monde matériel, comme une simple “conscience” déterminée par “l’être” social et explicable en termes de relations économico-techniques. C’est plutôt une entité sui generis, qui se tient en relation très proche avec l’être social sans toutefois être explicable à quelque moment que ce soit en termes économico-techniques.

Landauer nous dit que: “Un degré de haute culture est atteint quand les structures sociales variées, en elles-mêmes exclusives et indépendantes les unes des autres, sont toutes emplies d’un esprit uniforme qui n’est pas inhérent ou qui ne procède pas de ces structures, mais qui règne sur elles de lui-même. En d’autres termes: un tel degré de culture se produit lorsque l’unité pervasive aux formes variées d’organisation et les formations supra-individuelles, n’est pas le lien extérieur de la force, mais un esprit en provenance des individus eux-mêmes et pointant au-delà des intérêts terrestres et matériels.” Comme exemple, Landauer cite le Moyen-Age chrétien (véritablement la seule époque dans l’histoire de l’occident comparable à ce titre aux grandes cultures de l’Orient). Il voit le Moyen-Age comme n’étant pas caractérisé par cette forme de vie sociale ou cette autre, comme les communes de county (canton), les guildes marchandes, les corporations et les confraternités commerciales, les ligues des cités médiévales (NdT: chère à Kropotkine dans son illustration de la société autonome…), pas même du système féodal, des églises, monastères et des ordres de la chevalerie, mais par cette “totalité d’unités indépendantes qui s’interpénètrent toutes pour former la Société des sociétés.

[…]

Ce qui donne de la place pour l’esprit est la tentative de la réalisation. “De la même manière que les communes d’un canton et de nombreux autres instruments de stratification et d’unification étaient là avant que l’esprit ne les emplisse et les rende ce qu’ils furent pour la chrétienté, tout comme un type de marche existe avant même que les jambes ne se développent et que cette marche construise et développe ces jambes, ainsi ce ne sera pas l’esprit qui nous enverra sur la voie, mais notre voie qui fera naître l’esprit en nous.” Et ce chemin mène “ceux qui ont perçu comment il était impossible de vivre comme ils le font pour s’unifier et mettre leur travail au service de leurs besoins, dans des sociétés établies et ce malgré toutes les pénuries existantes.” L’esprit qui anime ces gens les aide dans leur voie commune et sur ce chemin seul, peut-il se changer en nouvel esprit de la communauté. “Nous les socialistes voulons donner de l’esprit à la réalité de façon à ce qu’en tant qu’esprit unificateur, il pourra rassembler l’humanité. Nous les socialistes désirons sensibiliser cet esprit et le réaliser, nous voulons faire en sorte qu’il agisse et par là-même, nous devons spiritualiser les sens de notre vie terrestre.

Mais pour que cela se produise, la flamme de l’esprit doit être protégée dans les sociétés afin qu’elle ne s’éteigne pas. Elles ne deviennent une forme réelle que par la vertu de l’esprit vivant, sans celui-ci elles deviennent des illusions, puis des folies… Landauer déclara en 1915 que “le socialisme est la tentative de mener la vie commune humaine vers le lien d’un esprit commun dans la liberté…”

[…] Dans sa quête d’un “esprit commun”, Landauer sait pertinemment qu’il n’y a pas de place pour ceci sans la terre, cela ne peut prendre place que dans la mesure où le sol, la terre, soutienne une fois de plus, la vie et le travail communaux de l’humain. “La lutte pour le socialisme est la lutte pour la terre”. Mais si le grand chambardement doit se produire sous les “conditions de la propriété de la terre” (comme cela est appelé dans les 12 articles de la Ligue Socialiste fondée par Landauer), “les travailleurs doivent d’abord créer, sur la base de leur esprit commun qui est capital au socialisme, une réalité socialiste et l’exemplifier en permanence en proportion de leur nombre et de leur énergie.” C’est ici qu’un commencement se produit. “Rien ne peut empêcher les consommateurs unifiés de travailler pour eux-mêmes avec l’aide du crédit mutualisé, de construire des usines, des ateliers, des maisons pour eux-mêmes, d’acquérir de la terre, rien n’est impossible s’ils ont la volonté et commencent à mettre en pratique.” Telle est la vision de la communauté, l’archétype de la société nouvelle, qui flotte devant les yeux de Landauer, la vision d’un village socialiste.” (NdT: tout ceci sera plus tard mis en pratique dans le mouvement des Kibboutz en Israël, qui nonobstant le fait bien sûr, qu’ils fassent partie d’un état colonial oppresseur et ethnocidaire, fut ce qui se rapprocha le plus de la fonctionalité d’entités communales régies sur des principes anarchistes. Le grand paradoxe étant que ces communes anarchisres dépendaient d’un état colon et totalitaire. Les Kibboutzim aujourd’hui ne sont que l’ombre de ce qu’ils étaient et sont devenus des attractions touristiques…)

Un village socialiste avec des ateliers et des usines villageoises”, dit Landauer en 1909, dans la continuité de la pensée de Pierre Kropotkine, “avec des champs, des pâtures et des jardins potagers, du bétail petit et grand, de la volaille, vous les prolétaires des grandes villes, accoutumez vous à cette pensée, aussi bizarre que cela puisse paraître au début, car ceci est le début du véritable socialisme, le dernier qu’il nous reste.” De ces semble t’il petits commencements (qu’ils se produisent ou pas), dépend la révolution si elle trouve quelque chose pouer laquelle cela vaille la peine qu’on se batte, quelque chose que la révolution elle-même ne peut pas créer. De ceci dépend le fait de la maturation du fruit socialiste dans les champs révolutionnaires et en aparté de la culture politique habituelle.

Ainsi, bien qu’il n’y ait pas de commencement, pas de graine pour le futur autre que la règle sous laquelle vivent les gens, celle du capitalisme… Landauer est loin de voir cela comme une forme finale de réalisation. Tout comme Proudhon et Kropotkine, il est peu enclin à déclancher les demandes pour le socialisme, les rêves, les visions, les plans et les délibération des hommes d’aujourd’hui. Il sait très bien que “l’étrange circonstance de ce commencement précaire, ce ‘socialisme du petit nombre’, cet établissement, a beaucoup de ressemblances avec le communisme dur et laborieux de l’économie primitive (NdT: primitive dans le sens anthropologique, de la racine primere = premier, originel)”.
[…]

De là, le chemin mènera “aussi vite qu’il est permis” à une société dans laquelle Landauer mélange les idées de Proudhon et de Kropotkine: “une société égalitaire d’échange fondée sur les communautés régionales, les communautés rurales, qui combinent l’agriculture et l’industrie.” Landauer ne voit pas en cela le but absolu, seulement l’objectif immédiat “aussi loin que nous puissions voir dans le futur”. Le véritable socialisme est relatif. “Le communisme est à la recherche de l’Absolu et ne peut pas trouver de commencement naturel sauf celui de la parole dans la mesure où les seules choses absolues, détachées de toute réalité, sont les mots.”

Le socialisme ne peut jamais être quelque chose d’absolu. C’est le devenir constant de la communauté humaine, adapté et proportionné à quoi que ce soit qui puisse être voulu et fait dans des conditions données. La rigidité menace toute réalisation. Ce qui vit et brille aujourd’hui pourra être terne demain et devenir tout puissant, supprimer l’enthousiasme le jour d’après. “Partout, où que la culture et la liberté existent à l’unisson, les liens variés de l’ordre doivent se complémenter les uns les autres et la fixation de l’ensemble porte en elle le principe même de la dissolution… Dans un âge de véritable culture, l’ordre de la propriété privée par exemple, portera en lui comme un principe de ré-organisation dissolvant révolutionnaire, l’institution de l’année du Jubilée.” Le véritable socialisme observe les forces du renouveau. “Aucune mesure finale de sécurité ne doit-être prise pour établir le millénaire ou l’éternité, mais seulement un grand équilibre des forces et la résolution périodique de renouveler cet équilibre…”

 

“Ensuite sonnez cors et trompettes ! La voix de l’esprit étant la trompette… Révoltez-vous pour la constitution, la réforme et la révolution, la règle unique valide de tout temps, amène l’esprit de l’intention ultime, ce furent les grandes choses sacrées dans la mosaïque de l’ordre de la société. Nous en avons encore besoin, nous avons besoin de redirection et de convulsion par l’esprit, qui n’a aucun désir de fixer les choses et les institutions dans une forme finale, mais seulement de se déclarer lui-même permanent. La révolution doit devenir l’accessoire de notre ordre social, la pierre angulaire de notre constitution.”

Notes

1 « Den Boden frei machen » also means to « free the land », make it available to the people. The phrase is used in this latter sense in the next paragraph. Trans.

2 See footnote, p, 52.

3 A « shaking off of burdens », the name given to the « disburdening ordinance » of Solon, by which all debts were lowered. Trans.

3 Réponses to “Société organique contre l’État: Abolir l’État c’est changer de mode de relations humaines (Gustav Landauer)”

  1. « ralentir le durcissement des cœurs de façon à ce que ce qui est enterré dessous puisse remonter à la surface et que ce qui paraît être mort maintenant, vive véritablement, émerge et pousse à la lumière. Les gens qui se renouvellent de cette façon peuvent renouveler la société »

    beau programme – le seul valable

    • Oui, la combinaison des visions de Pierre Kropotkine et de Gustav Landauer est sans doute ce qui pourra le mieux nous sortir de l’impasse totale actuelle.
      Landauer est à vraiment lire dans le texte. çà prend aux tripes par sa luminescence… rien que çà !

    • Oui, la combinaison des visions de Pierre Kropotkine et de Gustav Landauer est sans doute ce qui pourra le mieux nous sortir de l’impasse totale actuelle.
      Landauer est à vraiment lire dans le texte. çà prend aux tripes par sa luminescence… rien que çà !

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