Résistance au colonialisme: l’anarchisme africain… 3ème partie: Les précédents anarchistes en Afrique…

L’anarchisme africain, histoire d’un mouvement (Extraits)

 

Sam Mbah & I.E. Igariwey

 

Extraits traduit de l’anglais par Résistance 71 du livre “African Anarchism, the History of a Movement”, éditions See Sharp Press, 1997.

 

Juin 2015

 

1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie        

 

Chapitre 4 Le développement du socialisme en Afrique

[…] Les puissances européennes qui ont envahi et colonisé l’Afrique à la fin du XIXème siècle étaient des pays capitalistes totalement industrialisés qui voyaient l’Afrique comme un marché captif et une énorme source de matières premières pour leurs industries. Ceci fut la raison fondamentale du colonialisme de cette époque.

Les colons y produisirent une société et une économie capitalistes ayant des similarités avec les économies de leurs propres pays. En Europe, les propriétaires du capital avaient exproprié la terre et les autres moyens de production des paysans, des artisans, les transformant en salariés de misère. De leur travail, les capitalistes extirpaient un surplus qu’ils accumulaient et investissaient dans toujours plus de terres, d’usines et de travail des autres afin d’extirper encore plus de surplus. De cette manière étendaient-ils leur richesse et reproduisaient-ils des relations sociales capitalistes dans les colonies.

Comme nous l’avons vu précédemment, le mode de production africain était tout sauf un mode de production capitaliste. Afin de servir leurs propres intérêts, les Européens ont superposé le capitalisme sur l’Afrique. Ceci impliqua la transformation des sociétés africaines d’unités agricoles relativement auto-suffisantes et autogérées en des unités totalement dépendantes des économies bien plus grandes créées à cet effet. Une nouvelle division du travail fut forcée sur les Africains menant à de nouvelles relations sociétales. La société horticole traditionnelle dans son mode de production était progressivement minimisée alors que les villages étaient forcés de cultiver des “cash crops” pour l’exportation ou de fournir une main d’œuvre à très bon marché pour les usines et les mines. Ceci créa de nouvelles classes sociales au sein des colonies.

Dans son étude des classes coloniales en Guinée R.E. Galli en identifie plusieurs:

  • Une nouvelle classe administrative constituée de colons européens
  • Une classe européenne de grands propriétaires terriens
  • Une classe européenne de grands commerçants (les firmes de commerce)
  • Une classe européenne de gérants

Ceci formait la classe coloniale bourgeoise, les propriétaires du capital c’est à dire des terres et des moyens de production. Cette classe était aidée dans sa tâche d’exploitation par ce que Galli appelle une petite bourgeoisie:

  • Les petits gérants, responsables, chefs de services dans l’appareil d’état colonial, sur les plantations, dans les compagnies minières et de commerce
  • Les professions libérales coloniales (médecins, avocats, notaires etc…)
  • Quelques indigènes marchants et propriétaires de magazins ou de l’industrie de la distribution

Comment les sociétés traditionnelles furent-elles incorporées dans le système colonial capitaliste ? En premier lieu, les chefs et responsables furent co-optés, incités à agir comme administrateurs pour les colonisateurs. Galli les voit comme une classe agraire non-capitaliste, parce qu’ils n’exploitaient pas les villageois comme les colons. Ils les exploitaient plutôt grâce à leur autorité traditionnelle sur la terre et le travail. Ils percevaient les impôts et donnaient le travail aux colons, pressant la paysannerie du mieux qu’ils le pouvaient mais sans jamais l’exproprier de la terre.

[…] Il y avait aussi un petit groupe d’Africains éduqués, ceux que les Français appelaient “les assimilés” (NdT: en français dans le texte original), essentiellement les fils des chefs et autres notables, envoyés dans les villes françaises pour leur éducation. Ils étaient absorbés comme des officiels de bas étage dans le gouvernement et comme professions libérales ; ils aidaient la classe capitaliste coloniale en administrant et en maintenant l’ordre social.

[…]

Comme dans toute société de classes, la classe impérialiste dominante européenne, en alliance avec ses agents locaux, s’est engagée dans une exploitation sans merci et brutale de la main d’œuvre locale. La main d’œuvre fut employée et exploitée pour produire des matières premières pour l’industrie européenne et pour générer suffisamment de surplus pour pouvoir maintenir les colonies en place.

[..]

Chapitre 5 L’échec du socialisme en Afrique

[…]

Nous n’employons pas ici le terme de “socialisme” pour l’Afrique comme une approche rigide et doctrinaire dans le style du marxisme-léninisme […]

Les avocats du socialisme africain postulent que le marxisme et sa théorie de déterminisme matérialiste ne devrait pas être appliqués à l’Afrique, considérant la grande différence des conditions économiques et sociales entre le continent et l’Europe. Au contraire, ils appellent à un socialisme africain démocratique, décentralisé, qui trouverait ses origines dans l’histoire et les cultures des peuples africains.

[…]

Concernant la révolution guinéenne, Galli cite deux facteurs de son échec:

  • Le premier fut la forte centralisation de parti dans la période post-indépendance
  • Le second et de manière plus importante, le gouvernement et le parti choisirent délibérément de s’appuyer économiquement sur l’extraction minière au lieu de l’agriculture

Au moment où le parti accéda au pouvoir, il s’allia avec les compagnies minières aux mains du capital étranger. […]

Malgré une forte industrie minière, la Guinée demeure aujourd’hui (1997) un des pays les plus pauvres d’Afrique.

[..]

La Tanzanie nous donne un autre cas d’étude très pertinent au sujet duquel ses leaders se sont dévoués au développement rural très peu de temps après avoir obtenu l’indépendence de la Grande-Bretagne. Julius Nyerere, chef du gouvernement tanzanien, fut un des meilleurs soutiens du socialisme africain et du principe de l’auto-suffisance.

Nyerere se retourna contre les intérêts étrangers et emmena avec lui quelques 90% de la paysannerie tanzanienne en prêchant le retour aux tenets du communalisme africain. Par là, l’agriculture et le peuple lui-même deviendraient les nouvelles bases du développement. Le gouvernement tanzanien encouragea les paysans tanzaniens à se constituer en villages fondés sur la coopération et le travail communal, les villages Ujamaa. Afin que cela fonctionne, le gouvernement suppléait des routes, des écoles, des services sociaux. En 1967, Nyerere publia un petit ouvrage “Socialisme et le développement rural” dans lequel il énonçait trois principes fondamentaux au sein de la famille africaine: l’égalité, le respect mutuel pour toutes les familles et la participation aux bénéfices de la production collective. Ceci constitua la base fondamentale des villages Ujamaa.

Aujourd’hui aucun village Ujamaa n’a survécu en Tanzanie, les gens n’en ont plus que le souvenir….

Le modèle Ujamaa a échoué parce qu’il a dégénéré en contrôle bureaucratique étatique sur les paysans. Par ses bureaucrates et ses assistants techniques, l’état a commencé à dicter aux paysans ce qu’ils devaient faire et ce qu’ils ne devaient pas faire, ce qu’ils devaient produire ou pas. Puis, la Banque Mondiale et autres donateurs ont détourné le programme. La stratégie du gouvernement/banque mondial/aide étrangère était d’établir des cibles de production pour chaque culture, incluant les cultures d’exportation comme le cotton, le café, les noix de cajous, le thé, le sisal et le tabac. L’étape suivante était d’établir des cibles régionales de production pour les cultures qui poussaient le mieux dans chaque région, un type de division régionale du travail. La troisième étape fut de communiquer ces objectifs aux villages au travers de l’appareil de l’état. Quoi que produise le paysan, cela était vendu au gouvernement qui contrôlait les prix. Ainsi l’état pouvait mettre les paysans sous pression pour qu’ils produisent le plus de surplus possibles. Il aurait été complètement impensable d’imaginer qu’Ujamaa dans sa forme originelle non-diluée aurait eu du succès comme partie intégrante d’un état et de son système. De ce point de vue, son échec était logique et totalement inévitable.

Le socialisme africain a aussi été un échec dans d’autres parties de l’Afrique comme par exemple en Ethiopie sous la houlette de Menghistu et son parti des travailleurs à la fin des années 1980… Au Mozambique, par l’excès de centralisme étatique planifiant et gérant tout, tout en ayant conservé les structures de l’état colonial portugais.

En Afrique de l’Ouest, au Burkina Faso, la révolution de 1984 se termina en 1987 avec l’assassinat de Thomas Sankara. Bien que Sankara reconnaissait la paysannerie comme une force vive de la nation, il avait néanmoins une attitude très critique envers le mouvement syndicaliste et les partis de gauche.

[…]

Capitalisme d’état et instabilité

Il est temps maintenant d’observer comment le système d’état fondamentalement capitaliste en Afrique a créé des structures économiques et socio-politiques instables, ainsi que la perspective de son propre effondrement. En analysant la connexion entre le capitalisme d’état et l’instabilité en Afrique, notre objectif principal est de démontrer comment les manifestations économiques du capitalisme d’état, le sous-développement, la dépendance, et la subordination à des intérêts étrangers, en plus de leur concomittance, pauvreté, analphabétisme et état sanitaire déplorable, ont mené à l’instabilité politique.

La racine même du sous-développement africain est bien entendu, l’établissement du capitalisme colonial. Pour le dire différemment, l’histoire économique récente de l’Afrique est le résultat de son passé colonial, dont l’aspect le plus significatif fut le déplacement du mode de production africain pré-colonial au travers d’un capitalisme mercantile de l’Europe vers l’Afrique.

[…]

Le facteur militaire

[…] Peter Harris rappelle que Frantz Fanon avait prédit dès les années 1950 que les classes moyennes et de professions libérales africaines, qui menèrent les mouvements d’indépendance nationale sur le continent, tourneraient de plus en plus leur dos au peuple et s’aligneraient à terme elles-mêmes avec les intérêts étrangers. Dans son livre “Class Conflict in Africa”, Markovitz argumente que la raison fondamentale pour laquelle il fut si facile pour l’armée de prendre le continent fut que les politiciens ne représentaient que la classe des privilégiés.

[…] D’après Harris, comme la corruption et les privilèges de la classe dirigeante sont devenus de plus en plus évidents et que la stagnation des économies africaines ont atteint un point tel que cela conférait à la banqueroute nationale, le mécontentement populaire s’est étendu. Ainsi, bien des régimes se sont séparés de leur écran de fumée populiste. Ceci, couplé au mécontentement populaire, a favorisé la prise en main des affaires par les militaires. Comme Fanon avait déjà averti: lorsque le mécontentement de la paysannerie et des ouvriers croît et que le régime doit se résoudre à de plus grandes mesures pour continer à diriger, alors “c’est l’armée qui devient l’arbitre du conflit…” D’après Harris, le corps des officiers des armées, en tant que segment important de la classe dirigeante, prend une position politique plus centrale pour remplacer la classe politique défaillante et discréditée, prévenant ainsi la mobilisation du peuple. L’armée assume le pouvoir non seulement pour protéger la classe de privilégiés, mais aussi pour préserver les intérêts étrangers néo-coloniaux. (NdT: n’oublions pas que la vaste majorité des officiers supérieurs des armées africaines sont formés dans les académies militaires européennes ou états-uniennes… Ils sont docnc formatés et redevables à leurs maîtres occidentaux de la même manière que leurs patrons politiques inféodés au système néo-colonial…)

[..] Sur le long terme quoi qu’il en soit, les régimes militaires intervenant dans la vie politique, paraissent moins capables de remplacer les régimes civils discrédités. Parce que ces régimes sont très reluctants à céder le pouvoir, ceci met souvent en marche un cercle vicieux de coups d’état et de contre coups d’état, aidant en cela à mieux comprendre et à mieux focaliser sur la crise socio-politique de la société néo-coloniale.

[…]

A suivre… Dans la 4ème et dernière partie, il sera question des obstacles au développement de l’anarchisme en Afrique et du futur de l’anarchisme sur le continent

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