Temps de mettre les héros officiels de l’histoire au placard ?… (Howard Zinn)

Ce que décrit avec précision Howard Zinn ci-dessous ne concerne pas que l’histoire du pays du goulag levant (ex-USA), mais pourrait être celle de tous les états-nations et leurs litanies mythologiques, idolâtries officielles. Mention spéciale à la France dans le domaine…

Qui sont les « héros » français à déboulonner et ceux dont le peuple et non l’oligarchie serait fier ?… La liste est sans doute longue.

— Résistance 71 ~

 

Les héros autour de nous

 

 Howard Zinn

 

 7 Mai 2000

 

 url de l’article:

http://howardzinn.org/the-heroes-around-us/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Récemment, j’ai rencontré un groupe d’élèves de Lycée, l’un d’eux m’a demandé: “J’ai lu dans votre livre “Une histoire populaire des Etats-Unis”, au sujet des massacres des Indiens, la longue histoire du racisme, la persistance de la pauvreté dans ce qui est devenu le pays le plus riche du monde, les guerres insensées. Comment puis-je me préserver d’être complètement aliéné et déprimé ?

Cette question m’a été posée bien des fois sous des formes différentes, l’une de ces formes étant: “Comment se fait-il que vous ne soyiez pas déprimé ?” Qui a dit que je ne le suis pas ?… Du moins brièvement ; pour une fraction de seconde, de telles questions me dépriment jusqu’à ce que je pense: la personne qui a posé cette question est la preuve vivante de l’existence partout de bonnes personnes, qui se sentent véritablement concernés par les autres. Je pense à toutes les fois où quelqu’un demande depuis l’audience des conférences que je fais dans ce pays: Où est le mouvement populaire aujourd’hui ? L’audience qui entoure cette personne, même dans une petite ville de l’Arkansas ou du New Hampshire ou de Californie, consiste en un millier de personnes !

Une autre question que me posent souvent des élèves ou des étudiants: Vous cassez souvent nos héros nationaux comme les pères fondateurs, Andrew Jackson, Abraham Lincoln, Theodore Roosevelt, Woodrow Wilson, John F. Kennedy. N’avons-nous pas besoin d’idoles nationales ? Oui je suis d’accord, il est bon d’avoir quelques figures historiques que l’on puisse admirer et émuler. Mais pourquoi tenir pour modèle les 55 hommes blancs et riches qui ont écrits la constitution des Etats-Unis comme une manière d’établir un gouvernement qui protégerait toujours les intérêts de leur classe, celle des propriétaires terriens propriétaires d’esclaves, des marchants, des industriels, des détenteurs de bons du trésor et des spéculateurs fonciers et autres ?

Pourquoi ne pas se rappeler de l’humanitarisme d’un William Penn, un des premiers colons qui fit la paix avec les Indiens Delaware au lieu de les harceler comme le firent les autres colons ? Pourquoi ne pas citer John Woolman, qui dans les années avant la révolution, refusa de payer ses impôts qui soutenaient les efforts de guerre de l’Angleterre et qui critiqua et s’en prit à l’esclavagisme. Pourquoi ne pas citer le capitaine Daniel Shays, vétéran de la guerre d’indépendance, qui mena une révolte de fermiers dans l’ouest du Massachussetts contre les impôts levés par les riches qui contrôlaient totalement la législature du Massachussetts ? Pourquoi glorifier comme le font nos livres d’histoire Andrew Jackson l’esclavagiste et massacreur d’Indiens ? Jackson fut un des architectes de la tristement célèbre piste des larmes, qui vit 4000 des 16 000 Indiens Cherokees mourir durant le voyage de leur déportation depuis leurs terres ancestrales en Georgie vers l’Oklahoma. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro national par John Ross, un chef Cherokee qui résista à la déportation de son peuple et dont l’épouse mourut sur la piste des larmes ? Ou par le leader de la nation Seminole Osceola, emprisonné puis finalement assassiné pour avoir mené une campagne de guerilla pour empêcher lui ausi la déportation de son peuple de Floride ? Le memorial/musée Lincoln ne devrait-il pas être enrichi par la présence d’un memorial pour Frederick Douglass, qui a bien mieux représenté la lutte contre l’esclavage que Lincoln ? Ce fut cette croisade menée par les abolitionnistes noirs et blancs, ensemble, qui devint un mouvement national, qui poussa un Lincoln d’abord bien reluctant, à émettre une proclamation d’émancipation peu motivée et persuada le congrès de passer les 13ème, 14ème et 15ème amendements à la constitution.

Prenez un autre héros présidentiel, Theodore Roosevelt, qui est toujours près du top de l’infatigable liste de “nos meilleurs présidents”. Le voilà sculpté sur le Mont Rushmore, comme une réminiscence permanente de notre amnésie nationale, oubliant son racisme, son militarisme, son amour de la guerre. Pourquoi ne pas le remplacer comme héro, même si le virer du Mont Rushmore représente un gros boulot, par Mark Twain ? Roosevelt a félicité un général de l’armée qui, en 1906, a ordonné le massacre de 600 hommes, femmes et enfants sur une île des Philippines. Mark Twain l’a dénoncé et il a continuellement dénoncé les cruautés commises dans la guerre américaine aux Philippines sous le slogan de “Pour mon pays, à tort ou à raison”.

Quant à Woodrow Wilson, occupant lui aussi une place importante au Panthéon du libéralisme américain, ne devrions-nous pas rappeler à ses admirateurs qu’il insista sur l’application des lois de la ségrégation raciale dans les bâtiments fédéraux, qu’il fit bombarder la côte mexicaine, envoya une armée d’occupation en Haïti et en République Dominicaine, mena notre pays dans l’enfer de la 1ère guerre mondiale et fit jeter les manifestants anti-guerre en prison. Ne devrions-nous pas amener au statut de héros de la nation quelqu’un comme Emma Goldman, une de celles et ceux que Wilson fit jeter en prison, ou Helen Keller, qui parla sans peur et sans reproche contre la guerre ? Assez de l’idolâtrie pour JF Kennedy, un guerrier de la guerre froide, qui commença la guerre secrète en Indochine, fut d’accord avec le plan d’invasion de Cuba et fut très, très lent à agir contre la ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis. Ce ne fut que lorsque le peuple noir des états du sud prit les rues, firent face aux Sheriffs et forces de répression du sud, leurs passages à tabac et leurs assassinats, que tout cela mît finalement la conscience nationale en émoi, que les administrations de Kennedy et de Lyndon Johnson furent finalement suffisamment embarassées pour qu’elles interviennent dans la mise en place de la loi sur les Droits Civils et sur le vote.

Ne devrions-nous pas remplacer les portraits de nos présidents, qui souvent prennent trop de place sur les murs de nos salles de classe, par ceux de héros venus du peuple comme Fannie Lou Hamer, la partageuse de récolte du Mississippi ? Elle fut expulsée de sa ferme, arrêtée et torturée en prison après qu’elle eut rejoint le mouvement des droits civils, mais elle devint une voix très éloquente pour la liberté ; ou Ella Baker, dont les conseils avisés et le soutien guidèrent la jeunesse noire du Student Nonviolent Coordinating Committee, le bras militant du mouvement dans le sud profond des Etats-Unis ?

En 1992, année du cinq-centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb sur ce continent, il y eu des réunions partout dans le pays pour célébrer Colomb, mais aussi et pour la première fois, pour défier cette exaltation coutumière du “Grand Découvreur”. J’étais dans un symposium dans le New Jersey où je fis remarquer les terribles crimes commis par Colomb et ses sbires espagnols sur l’île d’Hispaniola. Après mon intervention, l’autre personne sur la scène avec moi, qui était le président de l’association du jour de la célébration de Colomb pour l’état du New Jersey me dit: “Vous ne comprenez pas… Nous, italo-américains avons besoin de nos héros.” Je lui ai répondu que oui, je comprenais parfaitement le désir d’avoir des héros, mais pourquoi choisir un assassin et un kidnapper pour de tels honneurs ? Pourquoi ne pas choisir Joe Di Maggio ou Toscanini ou Fiorello la Guardia ou Sacco et Vanzetti ? L’homme ne fut pas convaincu. Les mêmes fausses valeurs qui ont mis des propriétaires d’esclaves, des tueurs d’Indiens et des militaristes dans nos livres d’histoire ne sont-elles pas à l’œuvre aujourd’hui? Nous avons entendu les constantes références au sénateur John McCain, surtout lorsqu’il fut candidat à la présidentielle, comme un “héro de guerre”. Oui il est possible d’éprouver de la sympathie pour les souffrances de McCain lorsqu’il fut prisonnier de guerre et soumis à une certaine cruauté. Mais devons-nous appeler un héros quelqu’un qui a participé à l’invasion d’un pays si loin du notre et qui en tant que pilote, largua des bombes sur des hommes, femmes et enfants, dont le seul crime était de résister à l’invasion américaine ?

Je n’ai rencontré qu’une seule voix dans les médias de masse qui manifesta son désaccord avec l’admiration générale pour McCain, celle du poète, romancier et journaliste au Boston Globe, James Carroll. Carroll contrasta l’”héroisme” de McCain, le guerrier, avec celui de Philip Berrigan, qui a été en prison une bonne douzaine de fois pour avoir manifesté d’abord contre la guerre durant laquelle McCain largua des bombes sur des civils, puis contre le dangereux arsenal nucléaire maintenu par notre gouvernement. Jim Carroll écrivit alors: “Berrigan en prison est le véritable homme libre, tandis que McCain demeure emprisonné dans un sens de l’honneur martial qui n’est pas examiné…

Notre pays est rempli de héros et de gens héroïques qui ne sont ni présidents, ni commandants militaires, ni magiciens de Wall Street, de gens qui maintiennent en vie l’esprit de résistance à l’injustice et à la guerre. Je pense à Kathy Kelly et à toutes ces voix de Voices in the Wilderness, qui, défiant la loi fédérale (NdT: désobéissance civile…), ont voyagé en Irak plus d’une douzaine de fois pour y amener des vivres et des médicaments aux gens souffrant des sanctions économiques imposées par les Etats-Unis.

Je pense aussi à ces milliers d’étudiants de plus de cent universités et collèges du pays qui manifestent contre la connexion de leurs universités avec des fournisseurs de produits venant des usines d’exploitation du tiers monde. Récemment à l’université de Wesleyan, des étudiants ont squatté le bureau du président de l’université pendant trente heures jusqu’à ce que l’administration soit d’accord avec toutes leurs revendications. A Minneapolis, il y a le cas des quatre sœurs McDonald, nonnes de leur état, qui ont été incarcérées à plusieurs reprises pour avoir manifesté contre la production de mines anti-personnels de l’entreprise Alliant . Je pense aussi aux milliers de personnes qui se sont déplacées à Fort Benning en Georgie pour demander la fermeture de la tristement célèbre et meurtrière School of the Americas (NdT: l’école des forces spéciales de “contre-insurrection”, qui y enseignent les techniques de contre-guerilla et de contrôle des populations. Des programmes de torture scientifiquement contrôlé y sont enseignés. Parmi les premiers instructeur de cette “école” furent les intervenants militaires français ayant mené la “bataille d’Alger” en 1957. Le général Aussarès y enseigna, car le modèle français est resté longtemps le top de la contre-insurrection. Tous les tortionnaires des juntes militiares fascistes ayant exercé en Amérique du Sud de Pinochet à Videla sont passés par la School of the Americas…) et les pêcheurs de la côte ouest qui participèrent à un blocage de huit heures pour protester contre la peine infligée à Mumia Abu-Jamal et tant d’autres…

Nous connaissons tous des personnes, la plupart des sans-noms, non reconnues, qui ont, le plus souvent bien modestement, parlé ou agit pour leurs croyances en une société plus égalitaire, plus juste et plus pacifiste. Pour éloigner toute aliénation et noirceur, il faut juste se rappeler de ces héros du passé et rechercher autour de nous les héros non remarqués du présent.

2 Réponses to “Temps de mettre les héros officiels de l’histoire au placard ?… (Howard Zinn)”

  1. Ratuma Says:

    Nouveau mot que vous allez aimer : la démoncrassie

    en ce qui concerne Roosevelt, il est bien connu qu’il n’était pas « net » style bipolaire ou schizophrène –

    et maintenant on découvre des charniers en Malaisie …..

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