Dans l’enfer du brouillard maritime

Adrien Simon

 

Sur une mer agitée vogue un immense bâtiment,

Sur le pont, on ne voit guère d’horizons,

Un brouillard opaque bloque toute vision.

Peut-on se repérer en ces espaces d’aveuglements ?

 

Il serait bon de s’inquiéter ! A bord, il y a foule,

Une population dense, bruyante, vivante !

Qui doit savoir vers où son temps s’écoule.

Mais l’information ne semble pas importante.

 

A l’intérieur du bateau, tout est richement décoré,

A disposition, une infinité de distractions éthérées,

Suffisant amplement à la majorité des voyageurs !

Ne communiquant que par ces jeux amuseurs.

 

Leurs mines semblent réjouies !

Entre bons amis de l’idiotie.

Mais quand, le soir venu, les lumières s’éteignent,

De jeux il n’y a plus, les âmes goûtent leurs peines.

 

Oui, lorsque la grande horloge brillant d’or,

Hurle que le jour vient de tomber raide mort ;

Les matelots, organisés, débranchent les machines

Qui maintenaient les voyageurs dans l’illusion,

De la chaleur sociale grâce à ses jeux-morphines.

Et laissent les pauvres gens dans l’inaction

Vient alors le noir et non factice sommeil,

Comblant leurs solitudes d’imaginaires merveilles.

 

Lorsque la langueur du songe s’évapore,

Et que le mouvement refait fracas à bord ;

Les matelots s’empressent de relancer les distractions,

De presser le bouton « on », de combler les pulsions.

 

Oh, mais il ne faut pas penser que nos voyageurs,

Restent tous tels des chiens domestiqués,

Dans l’attente de leurs aliénantes pâtés.

La plupart finissent par apercevoir qu’il y a leurre :

 

Que dormir et jouer sans cesse tue les pensées,

Que l’embarcation vogue sans fin sur la mer agitée,

Qu’il faudrait sortir, respirer, vivre et contempler

Que la Nature est vaste, douce, dure et pureté !

 

C’est pourquoi, ponctuellement, un intriguant

S’en va quérir un matelot et pressant, lui demandant

De s’enfuir bien vite sur le pont, qu’importe

L’agitation et le brouillard de vision morte.

 

L’équipage lui rit au nez, comme à leur habitude,

Tout en autorisant l’intriguant à vivre cette solitude

De quelques heures sur le pont, en proie à la peur,

Aux vagues violentes, sur le pont causant heurts.

Plein de courage, imitant ceux qui l’ont précédé

L’homme supporte le froid du corps et de l’âme

Le brouillard, si dense, aveugle sa volonté.

Il se sent comme un funambule sur une lame.

Résistant jusqu’au fatal engourdissement,

L’intriguant se retourne vers la lumière de l’intérieur,

Grelottant, il colle son nez à la vitre, se faisant épieur.

C’est ainsi qu’au comble de son harassement :

 

S’offre à ses yeux clartés, chaleurs et rires,

Des voyageurs buvant, mangeant et jouant

Tous installés confortablement sur leurs séants,

N’affrontant pour seul tempête que leurs désirs.

 

L’intriguant suit le chemin de ceux qui,

Comme lui, ont essayé, puis ont abandonné

Il se précipite dans la salle et retourne jouer.

Préférant la facilité, sa volonté chute pour l’envie.

 

Les matelots s’esclaffent, tout à leurs joies !

Ah, ils en sont sûr, jamais personne ne réussira

A voir à travers le brouillard, supporter le froid !

Ces gens étant happés par Machine et son aura.

Observant l’amusant spectacle de ces voyageurs,

Si asservis par le plaisant mais illusoire bonheur

De quelques jeux et quelques sièges confortables,

Le Capitaine du navire se sent d’humeur affable.

Ah ! Comme il jouit de voir ces faux rebelles

Par le pont, tenter encore de se faire la belle,

Et, invariablement, rentrer honteux et penaud,

Pour s’enfermer, d’eux même, derrière les barreaux.

 

Le vieux capitaine, caressant sa barbe blanche,

Scrute sa cabine : Un amoncellement de richesses.

Très satisfait, il s’affale sur son fauteuil pervenche,

Se sert un verre de vin, et baigne dans la paresse.

 

« Ah ! Se dit-il, quelle excellente idée d’accepter

Ce contrat juteux avec les propriétaires des jeux !

Maintenant, douce vie pour une longue durée !

Les voyageurs donnant argent et biens précieux.

 

Pour continuer à jouer, sans même penser,

Que le plus raisonnable serait d’arrêter. 
Mais, jamais cela ne se produira, évidemment.

Et le navire, insubmersible, survivra aisément.

 

Alors nous voguerons, joyeusement, jusqu’à la mort,

Dans ce brouillard opaque, froid et aliénant.

Un seul risque : que, de son sommeil, s’éveillant,

Embrase les passions de sa superbe : M.Effort !

 

Si ce rabat-joie revient habiter les esprits,

Se révélera aux yeux la vile tromperie !

L’insurrection se constituera, vive et puissante

Et ne restera, du navire, qu’une épave fumante. »

Le Capitaine chasse, d’un revers de sa vieille main

Son inquiétude, inutile et imaginaire pensée !

Les propriétaires des machines lui ayant assuré,

Qu’avec leur contrat, il n’y aurait plus jamais de Demain.

 

Pourtant, pourtant ! Dans le brouhaha de l’électronique,

Une machine semble éteinte, abandonnée dans un froid silence :

Une femme, la trentaine, ouvre les yeux sur cette vaine existence,

Se détourne du Jeu, s’assoit par terre, sans une once de panique.

 

Son voisin la remarque et, s’arrachant à grand peine

De son écran lumineux, il se tourne vers elle :

« Que fais-tu ? Tu ne t’amuses plus, ma belle ?

Veux-tu aller sur le pont, vivre cette souffrance vaine ? »

 

La jeune femme répond alors à son voisin quarantenaire :

«Non, pourquoi le pont ? Pourquoi cette étroite vision duale ?

Rester jouer ou sortir sur le pont ? C’est trop primaire !

Il existe une troisième voie, ami, et elle ne fait aucun mal.

 

Nous pouvons rester dans la chaleur de la salle, petite bravade !

Tout en cessant d’adhérer passivement à cette mascarade :

Cette existence sans vie réelle, confinée dans l’espace virtuel,

Comme si nous vendions nos précieux instants sur un autel sacrificiel ?

Je sais, ce ne sont pas les ordres des experts, ces matelots,

Mais ne payons-nous pas cette traversée en bateau ?

Pourquoi répondre à ce pouvoir auto-proclamé,

Lorsque nous pouvons, nous même, nous gérer ?

 

Redevenons maître de nos propres êtres conscients,

Supprimons la domination de nos horizons réelles!

Lorsque nous serons tous autonomes et individuels,

Nous établirons un vrai projet, collectivement ! »

 

Le quarantenaire reste, quelques minutes, sans voix.

Il fixe alors son écran avec dégoût, et l’éteint.

« Je dois te dire que tes paroles font écho en moi,

J’y pensais aussi, mais la difficulté était un frein. »

 

L’homme remercie la femme et la rejoint, s’asseyant.

De plus en plus d’individus, avec douleur s’extrayant

De leurs mondes virtuels, les interrogent et suivent l’impulsion.

Bientôt, la totalité des voyageurs sont assis, silence dans l’union.

 

Devant cette puissante action, massive et immobile,

Les matelots hurlent de reprendre les positions serviles.

Rallumant, une à une, les machines d’illusions lumineuses,

Essayant de tenter les bas instincts des voyageurs et voyageuses.

 

Les musiques enchanteresses ou amusantes des jeux,

Détruisent la communion silencieuse des passagers.

Mais, ces derniers ne semblent aucunement perturbés,

Toujours assis et silencieux, ils ouvrent grand les yeux.

Les matelots, ne connaissant pas l’utile patience,

Décident d’un commun accord d’user de violence.

Ils frappent durement ! Hommes, femmes et enfants !

Les relèvent de force pour les faire rentrer dans les rangs.

 

Les voyageurs se retrouvent devant les machines,

Les matelots, satisfaits, retournent à leurs combines.

Une dévastation assourdissante retentit. Le lourd silence refait surface,

Les passagers ont détruit les machines, l’insurrection démarre, vivace !

 

Devant ce spectacle de débris et de destruction,

Les matelots paniquent ! Le Capitaine ! Il faut le prévenir !

Cet homme, à qui ils ont juré pleine dévotion,

Saura calmer les voyageurs, lui seul pourra les contenir !

 

Débarquant, hurlant et vociférant dans la riche cabine,

Les matelots annoncent à leur maître le sort des machines.

Le vieil homme fait une crise de panique si palpable,

Que les matelots deviennent alors incontrôlables.

 

Les dévots compagnons du Capitaine,

Dans la rage effrénée d’une déception malsaine

Se jettent sur lui vivement, triste action piètre,

Ne pardonnant pas la faiblesse du vieux maître.

 

Le Capitaine, hurlant l’horreur de sa peur,

Est roué de coups destructeurs par la dizaine de matelots

Le vieux barbu supplie, le visage sali de pleurs,

Sous la folie d’une violence à l’harmonie fortissimo.

Des éclats brillent dans le poing des assaillants,

L’assailli, espoir étrange, croit à de l’or brillant.

Mais, désespoir suffocant, c’est le reflet de lames,

Qui signent d’un encre rouge la fin de son blâme.

 

Les matelots, tâchés de sang, de mort et de vie,

Observent le pâle cadavre avec un profond mépris.

Et, dans le désarroi des esclaves fraîchement libres,

Ne savent plus très bien où se situe la décision d’équilibre.

 

Cependant, d’un commun accord, ils s’associent

Frères de crime, pour mater la révolte des voyageurs,

Souhaitant quitter la cabine, vont vers la porte avec ardeur.

Mais, rien n’y fait ! Dehors, une force bloque la sortie !

 

Les voyageurs, ayant repris le contrôle individuel,

Avaient suivi les matelots jusqu’à la porte de la cabine,

Et, d’une cohésion libre, décidé l’action clandestine

D’user du poids de leurs corps, dans l’alternance mutuelle.

 

Entendant l’essoufflement suant de la participation massive,

Les matelots se mettent à rire à gorge déployée

Certains de leurs forces physiques et coercitives

Ils profèrent de lourdes menaces, tentant d’effrayer.

 

L’effort collectif reste cependant fort et vif.

Bloc immuable et silencieux, la non-violence des passifs,

Les matelots perdent alors la patience de l’assurance

Et fracassent leurs poings et pieds sur la porte dense.

 

Un bras de fer s’entame, séparé par une frontière de bois.

Se prolonge et ronge l’énergie des heures durant,

Les anciens autoritaires s’effondrent, perdant leur foi

Narcissique en leurs compétences, hébétés et chancelants.

Les voyageurs, raisonnés et prudents, ne s’arrêtent pas

Bloquant toute source de pouvoir jusqu’à ce qu’elle tarit.

Et ce n’est qu’au bout de plusieurs jours, faibles et endoloris,

Que les insurgés ouvrent la porte aux matelots proches du trépas.

 

Les voyageurs pénètrent dans la cabine et soulèvent

La dizaine d’anciens autoritaires et le corps du Capitaine,

Les portant jusqu’à la salle des jeux, ce lieu de peine.

Les déposant à terre, ils hurlent avec la puissance du rêve :

 

« Voyez ! Vous, détenteurs d’un pouvoir de règles,

Qui jouissiez de vos ascendants avec passion et fièvre,

Ah, vous nous preniez pour un docile troupeau de lièvre

A éduquer en lapins, nous brisant dans vos serres d’aigle.

 

Nous avons été stupides, bien sûr, nous le reconnaissons !

Nous agissions en enfants face à de sévères parents,

Ne pensant que par votre biais, dans un étroit abêtissement,

Tuant les réflexions comme effrayés par les possibles punitions.

 

Tout cela est terminé ! Nous ne sommes plus aliénés,

Plus dépendants de ce que vous offriez d’informations,

De jeux, de moules de pensées, de futiles distractions.

Nous sommes autonomes ! Adieu unique réponse éthérée ! »

 

Quelques volontaires se rendent sur le pont,

Accompagnés des matelots et du dirigeant mort,

Ce dernier est jeté, immense tombeau, par dessus bord.

Les autres sont priés de rester pour retrouver la raison

Dans le froid et l’aveuglement, une épreuve de cheminement,

Pour purger leurs habitudes de domination

Et redevenir maître d’eux-même dans le plein épanouissement,

Souffrir un peu pour aiguiser la réflexion.

 

Alors que les volontaires reviennent dans la salle,

Les voyageurs tentent de faire démarrer le bateau,

Ce qui est, finalement, d’une facilité toute banale.

Il n’y avait vraiment pas besoin de ces matelots !

 

Actionnant le mécanisme, ils changent la trajectoire,

L’immense embarcation file à travers la mer,

Sans aucune indication ou ordre arbitraire.

Et bientôt, à travers le brouillard, un rayon de Soleil inonde l’espoir.

 

Source:

http://opiflexion.blog4ever.com/dans-l-enfer-du-brouillard-maritime

3 Réponses to “Dans l’enfer du brouillard maritime”

  1. De jeux il n’y a plus, les âmes goûtent leurs peines.

    elles goûtent leurs peines , parce qu’elles sont dans la matière , si dense et si cruelle – qu’il faut maitriser jusqu’à la délivrance – et pas besoin de tuer le capitaine, il est peut être victime lui également – comme les moutons de Gurdjieff

    mais le voile va bientôt se déchirer –

  2. Les voyageurs n’ont pas tué le capitaine, mais les matelots. En somme, les représentants du pouvoir autoritaire ont tué leur propre figure charismatique dans leurs folies de domination destructrice, car cette figure n’a pas su réagir au soulèvement.

    Le voile devient de moins en moins résistant, oui. 🙂

  3. et si tous les animaux que nous avons dans notre assiette : moutons, boeufs, porcs se révoltaient, ainsi que les petites souris et les chiens de laboratoires – ???? j’oubliais, il y en a qui bouffent du cheval !!!

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