Résistance politique: L’histoire sous influence… Censure et propagande touchent les universités françaises

Le travail de recherche de l’historienne Annie Lacroix-Riz est autant remarquable qu’il est gigantesque. Certes spécialiste de l’entre deux guerres et de la seconde guerre mondiale, ses deux ouvrages « L’histoire contemporaine sous influence » (Le temps des Cerises, 2004) et « L’histoire contemporaine toujours sous influence » (Le Temps des Cerises, 2012), n’en sont pas moins des must à lire pour bien comprendre l’emprise du dogme néolibéral et de sa censure sur les sciences humaines en générale et l’histoire en particulier. Deux petits livres à lire toute affaire cessante pour bien comprendre comme histoire, recherche et narratifs sont contrôlés et de plus en plus verrouillés…

— Résistance 71 —

« Des relations, nouvelles par leur ampleur, se sont nouées entre historiens professionnels et la grande entreprise, privée ou publique, industrielle ou financière… « L’histoire d’entreprise, commente Jean-Christophe Féraud, est une arme médiatique pour fidéliser ses clients et gagner des parts de marché. » Les patrons n’en laisseront pas l’initiative aux historiens, aussi renommés fussent-ils… » (Annie Lacroix-Riz, « L’histoire contemporaine sous influence »)

 

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme

 

Par Rosa Llorens – Le 14 février 2015
url de l’article:
http://lesakerfrancophone.net/limperialisme-stade-supreme-du-capitalisme/

 

L’historienne Annie Lacroix-Riz, spécialiste de la première moitié du XXe siècle, prononçait le 14 février, à la Sorbonne, une conférence intitulée: Partages et repartages du monde à l’époque des Première et Deuxième Guerres mondiales. Un point de vue marxiste-léniniste sur les rivalités inter-impérialistes.

Mais d’abord, elle a resitué son intervention dans le contexte universitaire et intellectuel français d’aujourd’hui, un contexte de censure proprement maccarthyste, où même les bibliothèques universitaires ne donnent accès aux étudiants qu’aux ouvrages d’une seule ligne politique, la ligne officielle. Alors que, sur l’histoire de l’URSS, le catalogue présente des livres de Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann (dont on connaît le sérieux et les compétences!), le bibliothécaire de Paris I Sorbonne a refusé l’achat d’un livre de référence, Les Guerres de Staline, de Jeffrey Roberts (publié en français en 2014 par les éditions Delga), en prétextant son défaut d’objectivité. Une pétition a été lancée, pour protester contre la censure à l’Université, qu’on peut trouver sur le site d’Annie Lacroix-Riz.

Ce climat, du reste, ne s’est pas installé d’un coup; cette censure, pas même étroitement anti-marxiste, mais dirigée contre tous les auteurs qui ne suivent pas la ligne atlantiste, sévit depuis les années 1980, et un épisode marquant s’est déroulé dans les années 1990: sur le refus de plusieurs éditeurs de faire traduire en français le livre d’Eric Hobsbawm, L’Age des extrêmes, histoire du court XXème siècle, le Monde diplomatique s’associa à une initiative privée pour le traduire et le publier, et l’ouvrage fut un grand succès de librairie.

Annie Lacroix-Riz, elle, prolonge la tradition marxiste, qui a fait la gloire, en d’autres temps, de l’Université française, et confirme l’impression qu’on ressent confusément: nous vivons une période d’obscurantisme, où les œuvres stimulantes, en littérature comme en histoire, ont du mal à se faire jour. Que peut apporter à la science un historien comme Christopher Clark qui, dans Les Somnambules, explique le déclenchement de la Première Guerre mondiale par les caprices ou les affaires de cœur des dirigeants, quand ce n’est pas par la sauvagerie consubstantielle au Serbe (voire «la culture de l’assassinat politique» chez les Serbes, selon la recension du Monde des livres, pour qui il s’agit d’une «recherche orientée, mais exemplaire dans son genre») ?

Annie Lacroix-Riz dénonce enfin l’orientation des manuels d’histoire du secondaire qui, en imposant la notion confusionniste de totalitarisme, qui amalgame nazisme et communisme, habitue les jeunes à ne rien comprendre à leur Histoire et à leur contexte historique.

Le fil directeur de la conférence est, lui, rigoureusement clair et argumenté, et appuyé sur l’ouvrage de Lénine, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme : non, les dirigeants politiques ne se comportent pas en somnambules, ils ne déclenchent pas des guerres par inadvertance; les guerres sont tout, sauf absurdes (oublions les lieux communs à la Voltaire et Prévert). Les guerres du XXe siècle ont été des guerres impérialistes, commandées par une logique économique et géo-stratégique tellement forte qu’elle explique encore, après les guerres de 1914-1918 et de 1940-1945, celles d’aujourd’hui (celles qui sont en cours et cette Troisième Guerre mondiale qui est à nos portes et qu’on redoute de plus en plus).

En effet, Annie Lacroix-Riz insiste sur la constance des buts de guerre des deux grandes puissances impérialistes qui ont dominé le XXe siècle, l’Allemagne et les Etats-Unis. Pour la première, Fritz Fischer, en 1961, montrait, dans Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale, l’identité de la politique extérieure du IIe Reich, de la République de Weimar et du IIIe Reich. L’Allemagne luttait déjà avant 1914 pour s’imposer en Afrique, dans l’Est de l’Europe et dans l’Empire ottoman (qui, en 1907, lui attribue la ligne de chemin de fer de Bagdad), et ces luttes sont déjà des luttes pour les minerais et le pétrole.

Quant aux Etats-Unis, ils se voyaient déjà comme la grande puissance mondiale au début du XXe siècle. Annie Lacroix-Riz remet les pendules à l’heure en ce qui concerne le mythe de l’isolationnisme des USA: d’abord, il inclut toute l’Amérique latine dans sa zone d’influence intérieure, et il n’exclut pas qu’elle en sorte quand la situation est favorable; ainsi, en 1899, on s’insurge, aux USA, contre le monopole que les Européens se sont taillé en Chine.

Mais le point essentiel de la conférence, c’est l’implication des USA en Europe et leurs relations traditionnellement complexes avec l’Allemagne qui, à l’issue de la Première Guerre mondiale, leur sert à la fois de cheval de Troie et constitue pour eux un sérieux rival. Cet axe USA/Allemagne affaiblit les deux autres impérialismes, français et anglais, qui, en 1918, sont déjà épuisés et ne joueront plus qu’un rôle secondaire. Dès 1918, l’Allemagne, appuyée par les USA, part à la conquête des pays baltes et de l’Ukraine (riche, outre sa situation stratégique, de blé, fer, charbon) ; la famine de 1920-1921 lui permettra, sous couvert d’opération humanitaire, d’avancer ses pions.

Ainsi, le vaincu apparent, l’Allemagne, est en fait le vrai vainqueur. A partir des années 1920, l’Angleterre et la France, qui ne sont plus en mesure de développer leurs propres intérêts en Europe centrale, se retrouvent, du fait de l’imbrication des intérêts industriels et financiers, les alliés de l’Allemagne. Cette situation les conduira à la politique des concessions à l’Allemagne : en 1935, l’Angleterre lui reconnaît le droit à une marine de guerre, égale au tiers de la sienne, ce qui permettra à l’Allemagne de préparer la guerre contre la Russie dans la Baltique. Puis ce sera le lâchage de la Tchécoslovaquie, dont le Français Schneider contrôle pourtant la sidérurgie, mais il préfère céder Skoda à Krupp, et ce sont les accords de Munich en septembre 1938. En Espagne, c’est l’Angleterre qui joue un rôle de premier plan dans la métallurgie et les chemins de fer, mais elle aussi s’incline devant l’Allemagne. Ce n’est qu’en 1939 que l’exacerbation des rivalités entre Allemagne et USA les contraindra à choisir entre les deux.

Il faut cesser de voir la Deuxième Guerre mondiale comme une belle histoire de lutte anti-fasciste. C’est encore une guerre pour les ressources énergétiques et, là encore, les deux grands impérialismes ont le même objectif : l’Ukraine et, au-delà, la Russie. L’Allemagne essaie de l’atteindre par sa puissance militaire, et les USA par leur puissance financière : pendant que les belligérants s’usent, les USA, eux, s’enrichissent et, comme en 1918, ils n’interviendront militairement que le plus tard possible, une fois l’issue acquise, grâce à Stalingrad et au sacrifice de 20 millions de Soviétiques (on ne le répétera jamais assez face aux tentatives de réécriture de l’Histoire, comme celle du responsable polonais qui attribuait la libération d’Auschwitz aux Ukrainiens!). Dès ce moment, les USA visent à arrêter l’avance de l’Armée rouge, et préparent, dès avant la défaite de l’Allemagne, la future guerre contre l’URSS.

Ce retour en arrière est essentiel pour comprendre la situation actuelle : nous sommes, dit Annie Lacroix-Riz, dans une situation finlandaise: comme, en 1939, on avait lancé la Finlande contre l’URSS, on lance aujourd’hui l’Ukraine contre la Russie. Et comme alors aussi, Allemagne et USA, tout en étant alliées et complices, s’affrontent sur tous les terrains, comme elles se sont affrontées en Yougoslavie dans les années19 90 (voir Michel Collon, Poker menteur. Les grandes puissances, la Yougoslavie et les prochaines guerres, 1998).

L’impérialisme, stade suprême du capitalisme: toutes les époques de crise présentent les mêmes caractères économiques et politiques, mouvement de concentration du capital, impérialisme virulent, extrême violence dans les rapports politiques et sociaux, renforcement de la propagande, corruption exacerbée. La baisse de la part laissée aux salaires, même si elle descendait à zéro, comme dans les camps de concentration, ne suffira pas à inverser la baisse tendancielle du taux de profit. Selon Annie Lacroix-Riz, le capitalisme, comme le féodalisme avant lui, est moribond parce qu’il ne permet plus le développement des forces productives. Face à cette situation critique, et à ce qui nous attend encore, il faut que le plus grand nombre possible de citoyens comprenne ce qui se joue autour de nous.

Rosa Llorens

Rosa Llorens est normalienne, agrégée de lettres classiques et professeur de lettres en classe préparatoire.

5 Réponses to “Résistance politique: L’histoire sous influence… Censure et propagande touchent les universités françaises”

  1. Exactement le même désir de prévenir du danger extrême et de la nécessité de se lever tous unis pour l’éloigner est exprimé ci-dessous. Je me permet de le rapporter en sachant que sur ce blog c’est prêcher à des convaincus. Il faudra faire plus, cette phrase devrait alerter tout le monde :  » Le capitalisme est moribond . Face à cette situation critique, et à ce qui nous attend encore, il faut que le plus grand nombre possible de citoyens comprenne ce qui se joue autour de nous. » Annie Lacroix-Riz.

    « La Grèce ne tiendra pas sans l’aide de l’Europe des Peuples. Il y a urgence. En s’excluant du système, elle crée un acte inédit qui aura des répercussions sur toute l’Europe. L’Europe des Peuples est en route, par le détachement des États à l’Ordre financier : le carcan qui enserre les États dans le système matérialiste.
    L’Europe va exploser dans sa forme inadaptée, pour se recréer dans la Liberté des Peuples. De grands bouleversements sont à prévoir.
    Oui, la Chine s’arme. Oui, c’est la lutte finale : pour détenir le plus d’avoirs en ressources vitales.
    Minsk 2 : les USA ne lâcheront rien. »
    « La France se réveille, c’est une bonne chose. Après les hommes politiques, ce sera le Peuple. Il n’y a pas de politique du mensonge qui puisse être poursuivie impunément. La loi s’applique sans concession. »
    « Attendez-vous à de Justes réponses : des retournements de situations légitimes et pourtant non prévus par ceux qui veulent s’accaparer le monde. La Juste Loi est en marche.
    L’histoire de Copenhague ressemble à celle de Charlie hebdo. On crée du drame pour mieux revendiquer l’atteinte à la liberté des Peuples.
    Copenhague – Charlie hebdo : même commanditaire : les sionistes.
    Créer la confusion permet de mieux tenir les foules à distance de ce qui se trame : le recul des libertés, l’État dictateur, le pouvoir sioniste omniprésent.
    Sans révolte, pas de solution : la soumission au système sioniste. Nous y allons à grands pas si rien n’est fait.
    Tout est fait pour que quelques-uns s’enrichissent et les autres subissent.
    Dans la révolte, le nombre devrait l’emporter haut les mains.
    Que font les Peuples d’Europe ?
    Que fait la France, le Peuple du France ?
    Le temps est compté.
    Ce qui est fait, décidé aujourd’hui, a une influence sur le futur proche : la libération de l’esclavage ou au contraire sa soumission.
    La libération de l’esclavage : la Voix prépondérante des Peuples sur le système sioniste.
    Si rien n’est fait maintenant, dans les heures qui viennent, vous n’aurez qu’à vivre l’esclavage des Peuples jusqu’à la mort.
    La Russie de Poutine doit réagir, ou elle aussi sera prise dans « la fin du système » jusqu’à la mort.
    Il n’y a rien d’innocent. Tout compte. Le moindre retard est source de souffrance plus grande. Vous allez le vivre.
    Clefsdufutur Le 17.02.2015 »
    http://www.clefsdufutur-france-afrique.fr/news/a2-communiques/

    • oui mais la révolte sans conscience politique et la vision de remplacer le système mortifère qui nous opprime par la confédération des communes libres dans une société égalitaire, non-pyramidale, non coercitive et émancipée de la propriété privée SPECULATRICE, ne mènera qu’à la boucherie face à des moyens répressifs hyper-militarisés !
      Il faut détruire la pyramide et (re)diluer le pouvoir dans le peuple. Il n’y a pas d’autres solutions, ce n’est plus le temps des « réformes » brossant le consensus du statu quo dans le sens du poil, mais le temps de l’action directe citoyenne, de la reprise en main politico-économique par le peuple, sans intermédiaires, boycott de tout vote et de toute institution…
      Tout le reste n’est que pisser dans un violon ! 😉

  2. Archibald Says:

    Merci de relever ce mot « révolte » car si je ne peux parler pour CDF, je voudrais souligner ce commentaire très pertinent de « Résistance 71». Ces jours ci des personnes politiques ont dit juste quelques phrases justes pour mettre les points sur le  » i « . Voila ce que nous devons tous faire, me semble-t-il. Il y a aussi la possibilité de manifestations pour marquer notre soutient aux Grecs, au Donbass dont le sort conditionne notre futur à nous. (Et si on aide les Grecs à s’en sortir c’est nous qui en profiteront). Effectivement il ne s’agit pas de prendre les armes à feu (ni blanches). Il s’agit bien d’action directe citoyenne, de la reprise en main politico-économique par le peuple, sans intermédiaires …
    Quand à dire que « Tout le reste n’est que pisser dans un violon !  » C’est porter un jugement sur ce que l’on ne connait pas forcément et en tout cas faire une division dans nos rangs. Si la priorité est de se libérer de l’esclavage tant qu’il est encore temps et avant que cela ne nous extermine, alors on admet que chacun peut vivre son expérience dans un sens ou dans un autre. Mais ceci est mon opinion personnelle.

    • Merci du commentaire. Bien sûr, ce que nous pensons est que passer par l’électoral ne sert à rien, n’a jamais servi à rien et ne servira jamais à rien ; le faire est pisser dans un violon, oui à 100%, c’est notre position. La réorganisation de la société en communes libres, fédérées en associations volontaires où le pouvoir sera dilué dans le peuple alors redevenu seul souverain, est à notre sens, la seule voie progressiste future. Bien sûr la flexibilité sera de mise dans une société où la liberté existera parce que l’égalité sera réelle.
      Assez de la division, assez des inégalités, assez de la dictature de l’infime minorité financière pilotant la vaste majorité dans une illusion totale de démocratie.
      voilà ce que nous disons. Il n’y a pas lieu de division, l’unité se fait dans un pouvoir commun, en association et en participation politico-économique directe, sans intermédiaires parasites dont les positions sont sources de toutes les corruptions et récupérations…

      • C’est bien (et sain) de vérifier le sens des commentaires et nous voyons que nous pensons la même chose, mais il faut que je recommence sous l’article  » Nouvel Ordre Mondial: Quand la « loi martiale » devient « continuité du gouvernement »… Obama va mettre le goulag en marche  » car une personne qui visiblement souffre de vraiment mauvaises conditions de vie ne donne pas au mot « révolte » le bon sens (d’après moi).

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