Solutions au marasme de l’État: Anarchisme communautaire et contre-pouvoir autogestionnaire (Gustav Landauer)

“Le fait est que la tyrannie n’est pas un feu qui doit ou peut être éteint. Ce n’est pas un mal externe. C’est un défaut interne. Le feu de la tyrannie ne peut pas être combattu de l’extérieur avec de l’eau, c’est la source qui doit être éliminée. Les gens qui le nourrissent doivent arrêter de le faire. Ce qu’ils y sacrifient doit-être gardé pour eux-mêmes… Les humains ne doivent pas être unis par la domination, mais comme des frères, sans domination: an-archie. Si nous manquons ajourd’hui de conscience, le leitmotiv doit demeurer: sans domination…”
~ Gustav Landauer ~

Nous publions ici une traduction d’un texte introductif à la pensée essentielle de l’anarchiste allemand Gustav Landauer malheureusement peu traduit de l’allemand. Landauer propose de très bonnes solutions au marasme étatique en rappelant au développement des communautés organiques pour supplanter les institutions. Sa pensée proche du mutualisme proudhonien et du communisme libertaire kropotkinien, emprunte instinctivement aussi beaucoup au traditionalisme « anarchiste » des sociétés natives des Amériques. Sa notion de « Volk » ou « peuple » est très proche du concept de nation ancestrale toujours invoquée par les Indiens d’Amerique. Gustav Landauer est un communaliste fédéradif qui ne renie par l’échange commercial. Il y a pas mal de choses intéressantes chez lui pour développer un modèle de contre-pouvoir autogestionnaire communaliste anti-autoritaire et non coercitif aux institutions et aux lois obsolètes de l’État oppresseur.

— Résistance 71 —

 

Pour la communauté

L’anarchisme communautaire de Gustav Landauer

 

Larry Gambone

 

Traduit de l’anglais par Résistance 71

 

Février 2015

 

Gustav Landauer né le 7 Avril 1870 à Karlsruhe en Allemagne, philosophe, activiste et journaliste, éditeur du journal anarchiste “Le Socialiste”. Emprisonné pour désobéissance civile en 1893, 1896 et 1899. Kropotkinien, il suivît par la suite un chemin emprunt des thèses et pratiques de Proudhon et du pacifisme de Léon Tolstoï. Ami de Kropotkine dont il fut le voisin en Angleterre, il fut aussi l’ami de Max Nettlau et de Martin Buber. Désillusionné par le socialisme et ses mises en pratique, il se tourna plus vers une pratique anarchiste communautaire et eut une grande influence sur le mouvement Kiboutzim en Israël.
Il rejoignît le Conseil des Travailleurs Bavarois lors de la révolution. Les conseils ouvriers prirent Munich et il fut nommé responsable de l’information des consels populaires. Peu de temps après une offensive de l’extrême droite bavaroise permît aux communistes marxistes de remplacer les conseils. La république menée par les communistes fut vaincue par l’extrême droite, emprisonné par les Freicorps proto-nazis, il fut battu à mort en prison par ceux-ci le 2 Mai 1919.
Il fut un des principaux traducteurs de Shakespeare en allemand.

Landauer l’anarchiste

Il peut être vu comme suivant dans les traces de Proudhon. Tout comme le “père de l‘anarchisme” il était opposé à l’abstraction et à la violence, insistait sur le régionalisme, les forces créatives et l’entre aide mutuelle. Comme Proudhon, son individualisme était un individualisme social, ou comme le dit si bien Erich Mühsam “l’anarchie dont l’essence est si bien caractérisée par Landauer comme étant un ordre social fondé sur contrat volontaire…” point de vue dont Eberhard Arnold se faisait l’écho lorsqu’il disait: “L’anarchie doit ici être comprise seulement dans le sens d’un ordre qui est organique dans sa structure, un ordre totalement fondé sur les associations libres”. Le sage de Besançon n’aurait pas dit mieux. Il était aussi appréciatif de Max Stirner comme “individualiste social”, il n’acceptait pas la forme d’individualisme stirnien, sentant que la personne est “liée indissolublement” à la fois au passé et au présent de l’humanité. Tolstoï, Friedlander, La Boétie et Kropotkine furent de beaucoup d’influence dans sa pensée. Nietzsche, Goethe, Spinoza et Maître Eckhart furent aussi importants. La vision du monde de Landauer peut-être vue comme une synthèse de ces penseurs construite sur des fondations d’anarchisme proudhonien.

L’État

La citation qui suit est probablement la seule connue de tous les écrits de Landauer, du moins par les anarchistes:
L’État est une condition, une certaine relation entre les être humains, un mode de comportement ; nous le détruisons en contractant d’autres types de relations, en se comportant différemment les uns envers les autres… Nous sommes l’État et continuerons à l’être jusqu’à ce que nous ayons créé les institutions qui formeront une véritable communauté…

Notez comment il ne rationalise pas l’État en le tournant en un objet au dessus de nous et comment il refuse de faire des politiciens des boucs-émissaires. Nous sommes l’État… Mais malgré ce fait, au plus profond, nous n’acceptons jamais l’État. Il nous est imposé et dans le monde contemporain du moins, par nous-mêmes. La communauté et l’État sont deux entités différentes. “L’État n’est jamais établi dans l’individu… n’est jamais volontaire… Il y a longtemps, il y avait des communautés… Aujourd’hui il y a la force, la lettre de la loi et l’État ; “ Il alla plus loin que le concept habituel anarchiste de l’État. Le pas au delà de Kropotkine fait par Landauer consiste essentiellement dans sa vision directe de la nature de l’État. L’État n’est pas, comme le pense Kropotkine, une institution qui peut-être détruite par une révolution.

Le résultat du remplacement de la coopération libre et de sa conscience politique (de communauté) par l’État est la “mort sociale”. Ceci est très évident aujourd’hui avec la destruction de la communauté, la perte du volontarisme et de la solidarité, tous remplacés par des systèmes étatiques et des lois (NdT: aidé grandement en cela depuis l’après seconde guerre mondiale par l’avènement de la societé de consommation, qui est l’arme absolue de soumission politico-économique des peuples au service de toujours la même oligarchie industrio-financière qui a acheté la sphère politique à son profit depuis grosso-modo les guerres napoléoniennes…)

Utilisant les concepts de Landauer, Martin Buber explique comment l’État “surdétermine” le taux de coercition dans la société:
Des gens vivant ensemble à un moment donné dans un espace donné, ne sont capables de vivre ensemble correctement que jusqu’à un certain degré, de leur propre volonté… le degré d’incapacité pour un ordre juste volontaire détermine le degré de contrainte légitime. Néanmoins, l’extension de facto de l’État excède toujours plus ou moins, et le plus souvent excède de beaucoup, le type d’État qui émergerait du degré de contrainte légitime. Cette différence constante (qui résulte de ce que j’appelle “l’État excessif”) entre l’État de principe et l’État de fait est expliquée par la circonstance historique qui veut que le pouvoir accumulé n’abdique pas si ce n’est sous la contrainte de la nécessité. Il résiste à toute adaptation de l’augmentation de la capacité d’ordre volontaire aussi longtemps que cette augmentation n’exerce pas de pression suffisante sur le pouvoir accumulé…” Nous voyons alors, dit Landauer, comment quelque chose qui est mort dans notre esprit peut exercer un pouvoir vivant sur notre corps.”

Il n’y a qu’une seule façon d’aller au-delà du pouvoir de l’État d’après Landauer et Buber (ce qui suit est la paraphrase d’une pensée de Buber): C’est la croissance d’une véritable structure organique, de l’union de personnes et de familles en des communautés variées et des communautés en associations libres, rien d’autre ne pourra détruire l’État en le déplaçant… Une association sans un esprit communal vital suffisant ne place pas la Communauté en remplacement de l’État, elle porte l’État en elle-même et cela ne peut résulter en rien d’autre que l’État, avec son lot de politique de pouvoir et d’expansionnisme soutenus par une bureaucratie.

La violence et le changement social

Comme nous l’avons vu ci-dessus, Landauer ne croyait pas dans les boucs-émissaires ni dans la diabolisation, ni dans la diffusion de haine et de jalousie. Le véritable ennemi n’etait pas tant la bourgeoisie que la condition présente de l’esprit humain. Cette condition incluait la pensée abstraite, l’aliénation, le matérialisme et une soumission générale. Sans cela, le capitalisme et l’État ne pouvaient pas survivre.

Des actes brutaux ne pouvaient pas engendrer un monde meilleur puisqu’il ne peut pas y avoir de futur plus humain sans présent plus humain. L’abstraction, la pensée mécanique et la logique froide reposent à la racine même de la mentalité terroriste et non pas comme cela est souvent pensé, l’émotion. “Ils se sont habitués à vivre avec des concepts et non plus avec d’autres humains. Il y a deux classes fixes et séparées pour eux qui s’opposent en tant qu’ennemis ; ils ne tuent pas des hommes mais le concept d’exploiteurs, d’oppresseurs… On ne peut rien attendre de la force, ni la force de la classe dominante aujourd’hui ni ce que les soi-disants révolutionnaires tenteraient peut-être… au travers de decrets dictatoriaux pour commander à une société socialiste en provenance de rien ni de nulle part.”

Pour Landauer, la non-violence de Tolstoï… “est en même temps un moyen de parvenir à ce but faisant que toute domination coercitive s’effondrera… lorsque les esclaves arrêtent d’exercer la force… Notre solution est bien plus forte que la destruction: Construisons d’abord ! Il sera évident dans le futur s’il demeure toujours quelque chose à détruire.”
Mais alors même qu’il épousait la non-violence, la modération et la construction plutôt que la destruction, il était un révolutionnaire, comme on l’a vu dans son leadership avec le mouvement des conseils ouvriers (en Bavière). En fait, la vie de Gustav Landauer (comme celle de Proudhon) montre à quel point est superficielle la vision de ce que la modération et la non-violence seraient toujours non-révolutionaires.

Martin Buber le considérait comme un révolutionnaire à part entière bien que non-violent. “Landauer a parlé du poète Walt Whitman qu’il a traduit que, comme Proudhon (avec qui il avait de grandes affinités selon Landauer), Whitman unifiait le conservatisme et l’esprit révolutionnaire, l’individualisme et le socialisme. Ceci pourrait également être dit de Landauer. Ce qu’il avait finalement à l’esprit était un conservatisme révolutionnaire: une sélection révolutionnaire de ces éléments qui valaient la peine d’être conservés et valables pour la rénovation de l’être humain. Encore et toujours les marxistes ont condamné ses propositions pour une “colonie” socialiste comme impliquant un retrait du monde de l’exploitation humaine et de la bataille sans merci contre celle-ci… Aucun reproche n’a été plus faux. Tout ce que Landauer a pensé et plannifié, dit et écrit était ancré dans une grande croyance en la révolution et sa volonté de l’accomplir… Mais cette longue lutte pour la liberté qu’il appelle la révolution ne peut porter ses fruits que lorsque “nous sommes pris par l’esprit non pas de la révolution, mais de la régénération”. Landauer sera reconnu tôt ou tard comme le plus grand de tous les socialistes. Proudhon a déclaré en des termes incomparables bien qu’oubliés aujourd’hui, que la révolution sociale ne ressemble en rien à la révolution politique ; bien qu’elle ne puisse pas vivre et demeurer vivante sans une bonne dose de cette dernière, elle n’en demeure pas moins une structure pacifique, une organisation d’un esprit nouveau pour un esprit nouveau et rien d’autre.

L’alternative au capitalisme

Le concept du socialisme de Landauer n’était définitivement pas marxiste, ni même collectiviste bakouniniste, mais tenait plus du mutualisme de Proudhon. “L’individu indépendant qui ne laisse personne interférer dans ses affaires, pour qui la maison de la communauté familiale, son foyer et son lieu de travail, est son monde, la communauté locale autonome, le pays ou le groupe de communautés etc et même plus largement de groupes plus compréhensifs qui ont un nombre de devoirs toujours plus décroissant.. ceci est le socialisme. C’est la tâche même du socialisme, d’arranger l’économie d’échange de façon à ce que tout à chacun travaille pour lui-même.

Il doit ici être aussi dit que le concept de capitalisme pour Landauer était plus proudhonien que marxiste. Il n’était pas opposé à l’échange ni à la propriété individuelle (sous forme de possession non rémunératrice). Pour Landauer, le capitalisme est la perversion de l’échange par le privilège, soutenu et créé ultimement par l’État. De plus, l’esprit de ce capitalisme était un calcul et un matérialisme excluant tout autre aspect de l’existence humaine.

Landauer pensait que le mouvement socialiste existant serait coopté et phagocyté par le capitalisme ainsi que l’État et que la révolution projetée depuis longtemps ne se produirait pas à cause de cette adaptation. Il critiquait la vision de Marx que la coopération et la socialisation proviennent directement du capitalisme, le voyant comme une pensée souhaitable. D’après H.J. Heydorn, Landauer vit que “la société capitaliste, représentée par l’État existant, s’adapte merveilleusement bien aux conditions changeantes, intégrant le prolétariat au travers la législation du développement social ce qui a pour cause de le faire dégénérer plutôt que celui-ci ne mène vers une société socialiste. Le capitalisme absorbe les socialistes et rend leur idéologie obsolète.”

On ne peut pas juste prendre le capitalisme et le transformer en socialisme: “Il est devenu impossible d’opérer le transfert directement du capitalisme en une économie d’échange socialiste. La seule façon de construire le socialisme et de ne pas se faire absorber est d’œuvrer en DEHORS de l’État au travers d’organisations locales et volontaires.

La force de ces organisations réside dans le fait jusqu’ici non reconnu, que les ouvriers et travailleurs ont plus de pouvoir comme consommateurs que comme travailleurs. Ainsi, Landauer favorisait les coopératives de consommateurs comme moyen de rassembler cette capacité et il vit que “les coopératives sont un premier grand pas vers le socialisme”. Il vit aussi le besoin pour des syndicats du crédit (mutualisé), car les associations de producteurs et de consommateurs auraient éventuellement un grand contrôle sur un “capital” assez considérable. Rien ne peut empêcher les consommateurs unifiés de travailler pour eux-mêmes avec l’aide de crédits mutuels pour construire des usines, des ateliers, des maisons de logement pour eux-mêmes, pour acquérir de la terre (collective), rien ne peut les en empêcher si seulement ils avaient la volonté de seulement commencer

Avec ces associations économiques volontaires commenceraient alors la création de nouvelles communautés. “La forme de base du socialisme et de sa culture est la ligue des communautés (confédération) ayant des économies indépendantes et un système d’échange. Cette Société sera la société des sociétés.” Ces communautés socialistes devraient être coupées le plus possible des relations capitalistes et c’est très certainement les associations économiques qui permettraient à ceci de se produire.

Le développement de la communauté est une clef pour abolir le capitalisme alors qu’il pensait que “la société peut-être capitaliste parce que les masses des gens ne possèdent pas de terre.” Cette vision, en cela similaire à celle de Thomas Jefferson, Thomas Spence et le mouvement agraire, est qu’un peuple sans terre est dépendant du capital et des capitalistes pour ses maisons et sa nourriture. Un peuple terrien en revanche, ne paie pas de loyer et fait pousser la vaste majorité de sa nourriture obtenant ainsi une grande marge d’indépendance. S’ils doivent travailler avec quelqu’un d’autre, ce sera alors bien plus en leurs termes que ceux d’un employeur potentiel. Ainsi, le pouvoir du contrat entre l’employeur et l’employé est équilibré. Le travailleur sans terre par contre, est poussé par la faim et le besoin de payer loyer et dépenses et il devient ainsi en position d’infériorité lorsque vient le temps d’établir des contrats avec des employeurs. La concurrence travaille dans l’intérêt du travailleur possédant sa terre, la capacité à pouvoir l’exploiter est grandement diminuée et les commerces demeurent petits, sans avoir plus de pouvoir économique que les autres acteurs économiques (NdT: évitant les monopoles que le capitalisme tend à créer en permanence par le biais de la spécultaion et de la corruption comme on peut le voir aujourd’hui où la richesse n’a sans doute jamais été concentrée en si peu de mains..).

Un aspect de la pensée de Landauer qui choquerait la personne de gauche actuelle et qualifierait peut-être ce défenseur des conseils ouvriers de l’étiquette de “droitiste”. Que voulait-il dire par “… la lutte des travailleurs dans leur rôle de producteur endommage les travailleurs dans leur réalité de clients” ? Ce qu’il veut dire est ceci: si un groupe d’ouvriers par le biais de la grève, ou quelque autre moyen que ce soit, est capable de faire augmenter leurs salaires, leur augmentation de revenus passera au reste de la classe ouvrière sous la forme d’une augmentation des prix. Ainsi les gains en salaire sont une forme de subside, payé au bout du compte par l’entièreté de la classe ouvrière. Ceci n’était pas une croyance rare à l’époque parmi les socialistes révolutionaires. Le point de vue qu’ils défendaient est qu’ils pensaient que l’action économique était de portée limitée pour libérer les travailleurs et que seule une action politique pourrait y parvenir. En tant qu’anti-politique, Landauer bien sûr ne pouvait pas y adhérer. Pour lui, la création de communautés et d’une économie mutualiste alternatives était une bien meilleure stratégie que l’activisme à la fois politique et économique.

Ce qu’à la fois Landauer et les socialistes révolutionnaires ont eu tendance à négliger est la productivité. Si les salaires augmentent à la même vitesse que la productivité, empêchant le monopole ou toute forme d’intervention du gouvernement, il ne devrait pas y avoir de hausse des prix. En fait, les prix réels (prix ajustés pour tenir compte de l’inflation) de la plupart des choses ont chuté ces dernières années, alors que la productivité a dépassé les salaires. Là où son concept est juste néanmoins est lorsque les salaires augmentent plus vite que la productivité ou lorsque les industries sont protégées ou subventionnées par le gouvernement. Dans ces circonstances, la population active totale paie pour l’augmentation du revenu d’une minorité de travailleurs.

Landauer n’était pas anti-travail, mais il pensait que le travail libre était essentiel à la vie. D’après Eberhard Arnold, “Gustav Landauer attend le sauvetage du travail, du véritable travail qui est accompli, guidé et organisé par un esprit fraternel libre de toute veulerie ; le travail en tant que marque de mains honnêtes et comme témoin d’une règle émanant d’un esprit pur et véritable. Ce qu’il voit comme caractéristique future est le travail comme expression de l’esprit, comme une prévision des besoins de l’humanité, comme une action véritablement coopérative. Avec la joie qu’on ressent dans la camaraderie et en montrant sa considération l’un envers l’autre, le plaisir de l’homme dans son travail amènera ses expériences de labeur comme le véritable accomplissement de sa vie, trouvant ainsi le plaisir et la joie de vivre. L’Homme a besoin d’éprouver du plaisir en ce qu’il fait, son âme doit prendre une part active et prépondérante dans le fonctionnement de son corps.

La conscience de la société et du peuple

Comme il le fit pour l’État, Landauer rejeta la vulgarisation rationnelle de la société. La société n’est pas une chose abstraite se tenant au dessus de l’individu, mais “une multiplicité de petites inter-relations”. Les “unions naturelles” sont des plus importantes au sein de ces “petites inter-relations” ou des unités sociales réelles pour une société sans coercition. Celles-ci sont la famille, la communauté, le peuple (NdT: “Volk” en allemand dans le sens culturel du terme): “ma maison, mon jardin, mon épouse, mes enfants, mon monde ! Sur ces sentiments, sur cette solidarité exclusive, cette union volontaire, cette petite communauté naturelle, tous les organismes plus important se fondent.” Landauer ne recherchait pas la victoire du prolétariat sur la classe capitaliste, mais plutôt l’émergence d’un nouveau peuple organique en provenance des villes vers les campagnes où ils établiront de nouvelles communautés.

Que voulait dire Landauer par “Volk” ? Certainement pas bien sûr ce qu’en pensaient les nationaux-socialistes (nazis), après qu’ils eurent volé le terme ! Ainsi, la conscience du peuple… une intuition individuelle de liens sociaux qui demandent une activité coopérative. Cette conscience populaire est la mémoire générique et l’essence historique des ancêtres passés d’un peuple profondément imbriqués dans le langage commun ainsi que la fondation psychique de tout individu formé dans les interactions culturelles du groupe au sein de ce milieu.

Chaque “Volk” fait partie de l’humanité et est une communauté naturelle de paix. Cela les différencie de l’État et du nationalisme pour qui les Etats sont des ennemis naturels entre eux alors que les nations ne le sont pas (NdT: bien comprendre que “nation” et “état” sont deux entités différentes qui par intérêt de la classe dominante ont été amalgamés…). Un peuple (Volk) est une culture et une société provenant d’une région et est synonyme de nation. Mais, comme nous l’avons vu, ceci représente une nation de la même manière que les Amérindiens utilisent le terme et non pas pour les vocables de race ou d’état-nation.De plus, chaque nation est anarchiste par nature, ce qui veut dire sans force, le concept d’une nation et de la force est complètement irréconciliable.” Cette dernière déclaration semblerait être hautement idéaliste étant donné la rivalité endémique parmi les groupes tribaux, mais peut-être vu comme un idéal. Un tel concept idéal n’est pas utopique, car des nations pacifiques existent bel et bien. Un très bon exemple de ce que Landauer pense être un “Volk”, une nation, serait la communauté acadienne résidant dans les provinces du Nouveau Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse au Canada oriental. Ils ont une histoire commune ainsi qu’une culture et une langue commune, sont en grande-partie autogérés, mais n’ont aucun désir de créer un état ni ne ressentent une quelconque hostilité ou chauvinisme envers leurs voisins non-Acadiens.

De la même manière que l’État et le nationalisme créent une fausse communauté, Landauer pensait que les organisations internationales et les congrès n’étaient rien d’autre qu’un ersatz de la communauté mondiale. Landauer n’aurait certainement pas aimé l’ONU, l’OTAN, l’OMC etc…

Philosophie

On ne peut pas comprendre Landauer sans prendre en considération son environnement culturel judaïque. A l’opposé de bien des radicaux juifs, il ne rejetait pas ni ne reniait sa culture, sa religion et sa pensée peut-être vue comme une excroissance naturelle de ses influences. L’histoire de la salvation et de la purification de l’Homme, l’alliance en tant que Bund ou fédération est une ramification de l’héritage de la culture juive. Pour Landauer,, les prophètes de l’ancien testament au moyen de leur persistance sans relâche, ont établi un standard universel… La gouvernance par la force est remplacée par la gouvernance de l’esprit alors que la prophécie d’Isaiah se réalise… la croyance que l’humanité est une en cet esprit, cela est aussi la croyance profonde de Landauer.

Landauer a une profonde méfiance de tous les arguments à sens unique et au rationalisme réducteur. En cela, sa philosophie fait miroir à son propre être complexe, qui était à la fois allemand et juif ou comme il le disait: “J’accepte l’entité complexe que je suis”. Il adorait la diversité et avait peur d’un monde socialiste abstrait et indifférencié, préférant en cela une forme de “réconciliation dans la diversité. L’humanité ne veut pas dire uniformité, mais veut dire une fédération de peuples et de nations variés.” Il préférait une approche holistique (où les parties sont intégrantes d’un tout cohérent qui ne peut exister que par ses parties toutes importantes pour son existence), plutôt que celle d’un rationalisme manichéen. Pour lui, le vrai socialiste “pense de manière holistique”. “L’esprit est la compréhension du tout dans un vivant universel.” Comme le dit Eugene Lunn “Seule la vie émotionnelle de la famille et la participation active octroyée par la communauté pourraity assurer que l’implication de tout à chacun avec la nation et l’humanité serait enracinée dans l’expérience pratique et non pas la théorie.” Pour Landauer, la valeur de la science “réside non pas dans explications supposées exactes de la réalité en tant que telle… les généralisations scientifiques ne sont valides que comme des tentatives d’observation.

A une époque où très peu de socialistes, s’il y en avait, comprenaient la profondeur de la psychée, Landauer développait sa psychologie. Autant que notre rationalité quotidienne, il y avait aussi une connaissance collective pré-rationnelle et ancienne qui existait sous notre conscience de tous les jours (NdT: en cela Landauer rejoint tout à fait les traditions ancestrales des nations amérindiennes, qui se réfèrent en permanence en la sagesse et aux actions de leurs “ancêtres”, les nations présentes étant les gardiennes du bons sens commun national au sens culturel et non pas “nationaliste”…): “ Si nous nous retirons de la pensée conceptuelle et ressentons les apparences tout en sombrant dans nos profondeurs les plus cachées, nous participons au monde éternel, car ce monde vit en nous, il est notre origine, c’est la continuité travaillant en nous, autrement nous cessons simplement d’être ce que nous sommes. La partie la plus profonde de nous-même (ancestrale) est celle qui est la plus universelle.” Ce voyage intérieur était ce qui semblait le fasciner le plus avec le mysticisme, ce qui explique son étude de la pensée et des écrits de Maître Eckhart. (NdT: concept que l’on retrouve également dans la théorie de la “conservation intégrale du passé” du philosophe Henri Bergson)

Il a vu la méthode par laquelle nous savons que le monde était une métaphore, à son tour fondée sur des données culturellement déterminées. La déshumanisation a résulté d’un rationalisme vulgarisé et de la perte de la subjectivité interne. On doit insister sur le fait que landauer n’était pas irrationnel, mais désirait un équilibre ou une synthèse du rationnel et des contenus profonds et pré-rationnels de la psychée. Donner plus d’importance à un facteur plus qu’à un autre donnerait naissance à des individus biaisés et donc potentiellement dangereux. (ce que le XXème siècle prouva de manière dramatique avec des gens comme Hitler, Staline, Mao…)

La philosophie de l’histoire de Landauer va à l’encontre de celle de ses contemporains. Il ne croyait pas en le progrès et il réintroduisit le concept cyclique de la société classique. “L’Europe et les Etats-Unis ont été sur le déclin… depuis la découverte de l’Amérique.” La Grèce antique et l’Europe médiévale avaient “cet esprit commun, cette inter-relation de beaucoup d’associations… Nous sommes le peuple du déclin…” Mais ce sens du déclin n’était pas absolu comme l’était celui de la Grèce antique, il y avait un progrès technologique dans l’ère moderne. Ce type de progrès continuerait jusqu’à ce que “l’esprit commun, le volontarisme, et la poussée sociale se développent encore poussant ainsi l’émergence renouvelée de la perspective holistique.” Le déclin auquel il faisait allusion était celui de l’association volontaire locale. Son remplacement par l’État ne constituait en rien un progrès, mais un pas en arrière vers l’époque barbare de l’âge du bronze.

Sur le marxisme

A l’époque de Landauer, très peu des travaux de Marx autre que la “Manifeste du Parti Communiste” et sa “Critique de l’économie politique” plutôt simpliste, n’étaient disponibles. Ses travaux plus importants comme les manuscrits de 1844, “L’idéologie allemande” et la “Critique du programme de quota”, n’étaient pas disponibles. Donc, sa critique du marxisme ciblait plus le marxisme orthodoxe vulgaire de son époque, que la pensée de Marx. Le marxisme orthodoxe était exemplifié par de telles croyances basiques comme le déterminisme économique et la réflexion sur la téorie de la connaissance, qui voulait que les idées n’étaient que la simple réflexion de miroir d’une soi-disante réalité matérielle. De même le prolétariat prévaudrait, le capitalisme s’effondrerait et la victoire du socialisme était inévitable. Vers les années 1890, de telles croyances, malgré leur échec évident, étaient devenues une qualification nécessaire pour les marxistes et le “socialisme scientifique”, si une telle chose existât de fait, avait dégénéré dans une sorte de culte religieux séculier, où mis à part quelques individus exceptionnels, il est demeuré depuis. Landauer n’avait que peu de patience pour tout ce fatras pseudo-scientifique et dévoua une grande portion de son livre “Pour le socialisme” à attaquer le marxisme orthodoxe. Il lança quelques piques au maître lui-même ; ainsi lors d’une attaque contre le scientisme marxiste il écrivit: “les soi-disantes lois historiques du développement qui sont la force supposée des lois naturelles et la présomption grandement idiote qu’une science existe qui pourrait révéler le futur avec certitude depuis les données et les informations du passé et les faits et conditions du présent.

Landauer était virtuellement un anti-Marx. Il différait des marxistes tant en théorie qu’en pratique. Il n’était pas du tout en faveur de la nationalisation des industries mais plutôt pour une conversion de celles-ci en coopératives. L’échange, le commerce devait se libérer des restrictions du capitalisme et non pas être aboli comme dans l’utopie marxiste. Les fermiers, les artisans et les petits commerçants n’étaient pas vus par Landauer comme des petits-bourgeois méprisables, mais comme parties d’une société réelle, existante et organique. C’est pourquoi la conception de Landauer sur la démocratie était populiste et non marxiste (qui voulait que le prolétariat règne en maître sur les autres classes…). Comme nous l’avons vu, la lutte des classes et l’action politique prônées par Marx n’avaient aucun futur aussi loin que Landauer était concerné. C’était une impasse totale et absolue. Quant au Léninisme, Landauer fut prophétique dans une époque qui vit beaucoup de ses contemporains radicaux se vautrer dans l’auto-illusion. Ce qu’il vit dans le léninisme fut “un principe robespierriste et une nouvelle forme d’esclavage (le bolchévisme)… travailler pour un régime militaire sera bien plus horrible que tout ce que le monde a vu jusqu’ici…

Landauer aujourd’hui

La communauté est encore plus faible qu’en 1910 et donc plus voulue que jamais auparavant. L’aliénation est bien plus grande en bien des instances, spécifiquement alors que le peuple est plus coupé de la nature et coupé dans ses relations avec les autres. Ce qu’il reste des cultures populaires est sous attaque permanente de la part du monde entrepreneurial des Hollywood, des MacDonald’s etc… Malgré cela, ou peut-être à cause de cela, un désir profond pour un lieu et des racines existe. Les gens commencent à redécouvrir leurs passés historique et culturel. Les sentiments régionaux sont devenus importants et l’état-nation a commencé à décliner alors que ces sentiment grandissent toujours plus. Dans la plupart des cas, les tentatives de ravivement culturel et de régionalisme n’ont pas résulté en chauvinisme et en xénophobie (NdT: bien que depuis 2001, nous vivons dans un monde oligarchique qui pousse au “choc des civilisations” car bien sûr, nous maintenir divisés, est le but constant de l’oligarchie, sa seule universalité de fait…), comme par exemple le ravivement des cultures celte, acadienne, les mouvements du sud, de Terre-Neuve, cajuns et le régionalisme anglais et français…

L’État n’a jamais prouvé être la solution pour tous les problèmes d’aliénation et de communauté, mais a en fait rendu les choses bien pires.. Dans bien des cas, l’État a été le responsable et la cause directe du déclin des communautés et de la sociabilité (NdT: nous savons que tout cela est fait à dessein pour maintenir le consensus du statu quo oligarchique…). Nous avons vu l’exode provoqué par les instances, des populations rutrales vers les villes (exode rutal), la destruction des petites entreprises agricoles (NdT: au profit de l’agro-industrie mortifère…), la centralisation des écoles et des municipalités, le remplacement du volontariat par des bureaucrates et celui des sociétés d’entr’aide mutuelle par des agences étatiques. Seul un retour à l’entr’aide mutuelle (voir aussi Kropotkine) et à la véritable communauté pourra résoudre les problèmes créés par l’étatisme et le capitalisme corporatiste (monopoliste).

Les “rivaux” de Landauer sur les fronts politique et économique n’ont pas été transcendants depuis sa mort. Le socialisme politique est soit devenu une bureaucratie d’état gérant des subventions ou le stalinisme, la pire tyrannie jamais connue sur terre. Les partis socialistes sont maintenant soit de petites sectes ou l’autre face de la même pièce néo-conservatrice du système sociétal (NdT: comme tous les partis socialistes européens “réformistes” mangeant dans la main du grand capital et s’entre déchirant pour les miettes carriéristes d’un gâteau acheté et vendu par le grand capital…). Ils sont totalement inutiles en ce qui concerne le changement social. Les syndicats sont en déclin (NdT: tout aussi corrompus et achetés pour être des “réformistes” arrondissant les angles avec l’état et le patronat prédateurs…), souvent à cause aussi de leur manque total de solidarité. Eux aussi sont devenus totalement inutiles. Seul l’aspect des coopératives va assez bien. Toujours en expansion, plus d’un milliard de personnes à travers le monde sont aujourd’hui membres d’une coopérative formelle (ce chiffre n’inclut pas ceux qui sont impliqués dans des coopérative informelles). Bien que les coopératives aient adopté bien des modes capitalistes, ceci n’est pas de la faute de l’entr’aide mutuelle, mais plutôt du désir des membres de ces coopératives. S’ils veulent changer l’orientation de leurs coopératives, ils le peuvent toujours, car le principe fondamental de la coopérative est toujours en opération.

J’aurais néanmoins une critique: l’impossibilité, du moins dans le monde dit “développé”, d’ignorer totalement l’État. La vie serait sûrement bien plus facile si nous pouvions simplement “contracter librement d’autres types de relations” les uns avec les autres et de ne pas nous préoccuper de ce que le gouvernement pourrait bien nous faire parce que nous changeons. L’État aujourd’hui a bien plus de pouvoir et d’autorité que du temps de Landauer. Nous sommes litéralement pris en étau dans un engrenage comportant des milliers et des milliers de lois et de règlementations. Il y a encore quelques 50 ans toutes ces lois n’existaient pas et les gens pouvaient vivre leur vie quotidienne pratiquement en dehors de toute interaction avec le gouvernement. Essayez de vivre de manière indépendante aujourd’hui et vous pourriiez bien vous retrouver dans la situation des gens de la communauté de Waco. Il me semble que nous ayons besoin d’une sorte de mouvement anti-politique pour faire abolir ces lois et réglementations toujours plus oppressives et de décentraliser le pouvoir nécessaire aux communautés locales. Seulement lorsque nous serons libres du pouvoir des gouvernements à opprimer nos communautés pourrons-nous construire et établir des alternatives vraiment durables au capitalisme corporatiste et à l’État (NdT: devenu son larbin).

Pour finir, il est important de noter que le concept de Landauer sur le spirituel et sa psychologie est bien plus en phase aujourd’hui que durant la période simpliste de réductionnisme matérialiste qui avait cours au XIXème siècle.

= = =

Source:

http://dwardmac.pitzer.edu/Anarchist_Archives/bright/landauer/forcommunity.html

Articles connexes:

L’anarchisme dans le mouvement Kiboutz” de James Horrox:

Introduction:
https://resistance71.wordpress.com/2012/03/16/revolution-sociale-un-exemple-pratique-de-societe-libertaire-le-mouvement-des-kibboutz/

Anarchisme et socialisme” de Gustav Landauer (traduit par Résistance 71 )
https://resistance71.wordpress.com/2013/07/19/societe-contre-letat/

“Société, chefferie, pouvoir et histoire” de Résistance 71
https://resistance71.wordpress.com/2013/08/29/dune-actualite-brulante-quand-lanthropologie-refute-le-dogme-du-pouvoir-etatique/

 

2 Réponses to “Solutions au marasme de l’État: Anarchisme communautaire et contre-pouvoir autogestionnaire (Gustav Landauer)”

  1. Pays du goulag levant: Refus d’obtempérer aux injonctions de la police (personne non armée, bras levés)… Sanction immédiate:
    PEINE DE MORT par peloton d’exécution, voir ici… Images choquantes !

    • L’État dans toute sa splendeur répressive, violente, incohérente et psychopathe.
      L’État n’ayant rien amené de bon aux sociétés qui l’ont précédé et lui succèderont, pète les plombs.
      Les instances sont en mode de survie.. partout… Les peuples vont balayer cette fange criminelle indigne de l’humanité.

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