Comprendre et résister au pouvoir et aux chaînes de l’esclavage… Jean Paul Marat (1743-1793) politologue visionnaire ~ 2ème partie ~

“Le centralisme d’État est une entreprise de domestication aux prolongements universels.”
~ Gaston Leval ~

“La société est l’œuvre de la sociabilité ; elle a existé avant l’État qui n’est qu’une forme transitoire de l’organisation sociale et elle continuera d’exister après lui.”

~ Michel Bakounine ~

 

Jean Paul Marat, visionnaire de la Révolution Française

 

Résistance 71

 

6 Février 2015

 

1ère partie

2ème partie

 

[…] La liberté des peuples n’est établie que sur les lois : mais comme les lois ne parlent que par la bouche des juges, pour les rendre vaines, il faut établir des magis­trats corrompus, ou corrompre ceux qui sont établis. C’est ce que font presque toujours les princes, pour devenir absolus.

Louis XI s’appliqua à remplir tous les départements de l’administration d’hommes nouveaux et d’hommes de basse condition, tous également dévoués à ses ordres.

Henri VII et Henri VIII ne nommèrent aux places de confiance que des avocats ou des prêtres qu’ils avaient à leur dévotion, et toujours prêts à sacrifier la nation à la couronne. […]

C’est peu d’avoir à leur service une soldatesque étrangère, quelques princes n’en veulent point d’autre. Dans toutes ses expéditions, soit offensives, soit défensives, même dans les cas les plus urgents, le gouvernement de Venise a évité de mettre les armes à la main des citadins.

La plupart des princes ont même poussé la politique jusqu’à désarmer leurs sujets ; crainte qu’ils ne vinssent sentir leur force, et à en faire usage lorsqu’ils sont opprimés.

Sous prétexte de pourvoir à la sûreté publique, la régente d’Espagne défendit, en 1669, aux habitants de Madrid, dont elle était détestée, de porter des armes à feu, ou même d’en garder dans leurs maisons ; et la peine prononcée contre tout réfractaire était capitale.

Dans l’État de Venise, le port d’armes est défendu, sous les peines les plus rigou­reuses. En France, on désarme le paysan, sous prétexte d’empêcher le braconnage. Dans les provinces, il n’y a même que les militaires, les gentilshommes, et les officiers de la couronne qui aient le port d’armes.

Ainsi, après avoir armé des mercenaires contre l’État, sous prétexte d’assurer le repos public, le prince désarme ses sujets pour pouvoir plus aisément les jeter dans les fers.

Voilà comment la puissance exécutive, couverte d’un voile trompeur, parvient à se rendre redoutable. Semblable à ces fleuves qui cachent quelques moments leurs eaux sous terre, pour reparaître soudain, grossis par les sources qui s’y jettent, et entraîner avec fureur tout ce qui s’oppose à leur cours impétueux. […]

Pour rester libre, il faut être sans cesse en garde contre ceux qui gouvernent : rien de plus aisé que de perdre celui qui est sans défiance ; et la trop grande sécurité des peuples est toujours l’avant coureur de leur servitude.

Mais comme une attention continuelle sur les affaires publiques est au-dessus de la portée de la multitude, trop occupée d’ailleurs de ses propres affaires, il importe qu’il y ait dans l’État des hommes qui tiennent sans cesse leurs yeux ouverts sur le cabinet, qui suivent les menées du gouvernement, qui dévoilent ses projets ambitieux, qui sonnent l’alarme aux approches de la tempête, qui réveillent la nation de sa léthargie, qui lui découvrent l’abîme qu’on creuse sous ses pas, et qui s’empressent de noter celui sur qui doit tomber l’indignation publique. Aussi, le plus grand malheur qui puisse arriver à un État libre, où le prince est puissant et entreprenant, c’est qu’il n’y ait ni discussions publiques, ni effervescence, ni partis. Tout est perdu, quand le peuple devient de sang-froid, et que sans s’inquiéter de la conservation de ses droits, il ne prend plus de part aux affaires : au lieu qu’on voit la liberté sortir sans cesse des feux de la sédition. […]

C’est par l’opinion que les princes règnent en maîtres absolus. Eux-mêmes sont bien convaincus de ce principe : ils ont beau être entreprenants, audacieux, témé­raires, ils n’osent pas violer les lois de propos délibéré. Quelque crime qu’ils commet­tent, toujours ils tâchent de les couvrir d’un voile, et toujours ils ont soin de ne pas révolter les esprits.

L’opinion est fondée sur l’ignorance, et l’ignorance favorise extrêmement le despotisme.

C’est elle qui, tenant le bandeau sur les yeux des peuples, les empêche de connaî­tre leurs droits, d’en sentir le prix, et de les défendre.

Note de la rédaction: Dans le point suivant, Marat en 1774 nous explique la recette exacte du muselage de la dissidence et de sa répression. RIEN n’a changé aujourd’hui, lisez et analysez la façon dont presse, quidam et idées faisant de l’ombre à l’ordre oligarchique établi sont muselés… ÉDIFIANT ! Marat était décidément un visionnaire hors pair !

[…] Pour soumettre les hommes, on travaille d’abord à les aveugler. Convaincus de l’injustice de leurs prétentions, et sentant qu’ils ont tout à craindre d’un peuple éclairé sur ses droits, les princes s’attachent à lui ôter tout moyen de s’instruire. Persuadé d’ailleurs combien il est commode de régner sur un peuple abruti, ils s’efforcent de le rendre tel. Que d’obstacles n’opposent-ils pas aux progrès des lumières ? Les uns bannissent les lettres de leurs États ; les autres défendent à leurs sujets de voyager ; d’autres empêchent le peuple de réfléchir, en l’amusant continuellement par des para­des, des spectacles, des fêtes, ou en le livrant aux fureurs du jeu: tous s’élèvent contre les sages qui consacrent leur voix et leur plume à défendre la cause de la liberté.

Quand ils ne peuvent empêcher qu’on ne parle ou qu’on n’écrive, ils opposent l’erreur aux lumières. Quelqu’un vient-il à se récrier contre leurs attentats ? D’abord ils tâchent de gagner les crieurs, et d’éteindre leur zèle par des dons, surtout par des promesses.

Si la vertu des mécontents est incorruptible : ils leur opposent des plumes merce­naires, de vils écrivains, qui, toujours prêts à justifier l’oppression, insultent aux amis de la patrie, mettent toute leur adresse à dénigrer les défenseurs de la liberté, qu’ils traitent de perturbateurs du repos public. ~ NDLR: n’est-ce pas une remarque époustoufflante de lucidité ? Qu’y a t’il de changer depuis lors ?… ~

Si cela ne suffit pas, on a recours aux expédients les plus affreux, aux cachots, au fer, au poison.

Fermer la bouche aux mécontents, c’est bien empêcher que le peuple ne se réveille de sa léthargie, et c’est à quoi s’attachent ceux qui veulent l’opprimer. Mais le point principal est d’ôter les moyens que l’incendie ne devienne général, en s’opposant à la correspondance des parties de l’État. Aussi les princes ont-ils grand soin de gêner la liberté de la presse.

Trop timides pour l’attaquer d’abord ouvertement, ils attendent que les citoyens en fournissent un prétexte plausible : et dès qu’il s’offre, ils ne manquent jamais de le saisir.

Un livre contient-il quelques réflexions lumineuses sur les droits des peuples, quelques pensées libres sur les bornes de la puissance des rois, quelque trait saillant contre la tyrannie, quelque image frappante des douceurs de la liberté qu’ils cherchent à faire oublier : à l’instant ils le proscrivent comme renfermant des maximes contre la religion et les bonnes mœurs.

Ils s’élèvent contre tout écrit capable de maintenir l’esprit de liberté, ils baptisent du nom de libelle tout ouvrage ou l’on entreprend de dévoiler les ténébreux mystères du gouvernement ; et sous prétexte de réprimer la licence, ils étouffent la liberté en sévissant contre les auteurs.

Ils font plus ; pour maintenir les peuples dans l’ignorance et ne laisser aucune porte ouverte aux vérités utiles ; ils établissent des inspecteurs de la presse, des révi­seurs, des censeurs de tout genre… vils argus qui veillent sans cesse pour le despo­tisme contre la liberté. […]

Lorsqu’un peuple en est là, l’expérience ne le corrige point ; ni le triste souvenir du passé, ni le cruel sentiment du présent, ni la crainte de l’avenir ne peuvent le guérir de ses sots préjugés. On a beau lui prouver qu’on le trompe ; il n’en est pas plus sage : toujours crédule et toujours abusé, il ne sort d’une erreur que pour tomber dans une autre, et telle est sa stupidité qu’il se prend sans cesse au même piège, pourvu qu’on en change le nom.

Ainsi, par une suite de l’imperfection de l’humaine nature, et des lumières bornées de l’esprit humain, les peuples sont la dupe éternelle des fripons qu’ils ont mis à leur tête, et l’éternelle proie des brigands qui les gouvernent.

[…]

Cependant le despotisme fait des progrès, et les chaînes de l’esclavage s’appesan­tissent.

Quand la tyrannie ne s’établit que lentement, plus elle devient dure, moins les peuples la sentent. […]

Mais que l’insurrection soit décidée, elle ne sert de rien, si elle n’est générale.

Lorsqu’une ville prend les armes pour défendre ses privilèges, si cet exemple n’est suivi du reste de la nation, des soldats mercenaires le subjuguent : le prince traite les habitants en rebelles, et ils sentent appesantir leurs fers. […]

Le coup le plus fatal que les princes portent à la liberté publique, c’est d’asservir leurs concitoyens au nom même des lois ; et l’un des moyens qu’ils emploient le plus volontiers pour cela, est celui qui est le plus analogue à la bassesse de leur caractère… la corruption.

Regardant le corps législatif comme le contrôleur né de leur conduite, ils ne songent qu’à le subjuguer, d’abord ils le consultent, le louent, le flattent : et emploient pour le perdre tous ces artifices, dont la vanité ne se défie jamais ; mais bientôt brûlant de voir leur esclave dans le souverain, ils travaillent à se rendre maîtres de ses représentants et comme il faut gagner ceux qui s’opposent à leurs projets, ils font tout pour les corrompre. […]

Pour ne laisser que peu d’influence à ceux qui sont à la tête des troupes, le prince ne se contente pas de supprimer les grandes charges militaires, il divise l’armée en petits corps, entre lesquels il fait naître des jalousies au moyen de certaines prérogatives particulières. Il ne donne le commandement de ces petits corps qu’à des hommes affidés ; puis, pour s’assurer mieux encore de leur fidélité, il établit dans chaque corps plusieurs grades ou l’on ne monte qu’avec lenteur par droit d’ancienneté, et avec rapidité par protection. Ainsi, non seulement chaque officier subalterne considère celui qui est au dessus de lui comme un obstacle à son avancement, et le voit d’un oeil jaloux ; mais les plus ambitieux cherchent à parvenir au premier rang par leur souplesse et leur assiduité à faire leur cour ; tandis que ceux qui y sont, cherchent à s’y maintenir par leur dévouement aux ordres des chefs, aux volontés du prince. […]

Destinés à agir contre la patrie, quand il en sera temps, on éloigne les soldats du commerce des citoyens, on les oblige de vivre entre eux, on les caserne : puis, on leur inspire du dédain pour tout autre état que le militaire et afin de leur en faire sentir la prééminence, on leur accorde plusieurs marques de distinction.

Habitués à vivre loin du peuple, ils en perdent l’esprit : accoutumés à mépriser le citoyen, ils ne demandent bientôt qu’à l’opprimer : on le laisse exposé à toutes leurs violences, et ils sont toujours prêts à fondre sur la partie de l’état qui voudrait se soulever . […]

Mais pour le malheur des hommes, presqu’en tous pays, les lois ne sont faites que par des brigands couronnés, ou par quelque juriste à leurs gages. […]

Indépendamment de la surcharge des impôts que la guerre nécessite, de la stagna­tion du commerce et de l’épuisement des finances qu’elle entraîne, de la multitude innombrable d’infortunés qu’elle livre à l’indigence, elle est toujours fatale à la liberté publique.

D’abord elle distrait les citoyens, dont l’attention se porte des affaires du dedans aux affaires du dehors : or le gouvernement, n’étant plus surveillé, fait alors che­miner ses projets.

Pour peu qu’elle soit sanglante, elle tient les esprits dans une agitation continuelle, dans les transes, dans les alarmes ; elle leur ôte le temps et le désir de rechercher les malversations publiques.

Ensuite elle donne au prince les moyens d’occuper ailleurs des citoyens indociles, de se défaire des citoyens remuants ; ou plutôt d’envoyer à la boucherie les citoyens les plus zélés pour le maintien de la liberté, et de ruiner ainsi le parti patriotique.

Comme il aime mieux commander à un peuple pauvre et soumis, que de régner sur un peuple florissant et libre, les avantages qu’il a en vue ne se mesurent pas sur des succès : s’il croit qu’il lui est utile d’essuyer des revers, c’est alors qu’en politique habile, il sait tirer parti de ses propres défaites. […]

C’est une des maximes favorites du gouvernement que si les peuples étaient trop à leur aise, il serait impossible de les soumettre au joug . Aussi s’attache-t-il à les accabler d’impôts, qui découragent l’industrie, ruinent le commerce, détruisent les arts, les manufactures, la navigation. Et comme si cela ne suffisait point encore, parmi les divers moyens qu’il emploie pour les fouler, souvent il a recours à l’usure et aux exactions.

Non content de lever des impôts, d’avoir le maniement des deniers publics, et de s’approprier les terres des vaincus, le sénat de Rome avait pour maxime de fouler les plébéiens par l’usure. Sous lui, les Gaules étaient accablées d’impôts ; telle était la rapacité des procurateurs et des gouverneurs, qu’ils pillaient de toute main ; tandis que les Italiens, qui avaient accaparé tout le commerce, exerçaient l’usure, et prêtaient à de gros intérêts qui absorbaient bientôt le principal. […]

NDLR: Marat parle ensuite de la finance et des banquiers. Gardez présent à l’esprit que ceci fut écrit en 1774 !!!

[…] Lorsque les princes ne peuvent plus recourir aux emprunts, ils ont d’autres ressources ; ils établissent des sociétés de banquiers, qui mettent en émission des effets de commerce, qu’ils ont d’abord soin d’acquitter avec ponctualité à leur présen­tation ; des caisses d’escompte où les marchands trouvent, des billets au porteur, et des espèces, les effets qu’ils ont en portefeuille. Lorsque ces papiers sont accrédités, ils se mettent à la tête de ces établissements, ils attirent tout le numéraire par des émissions énormes, et ils se l’approprient par de honteuses banqueroutes ; d’autres fois ils établissent des papiers-monnaie forcés, et par ces funestes inventions, toutes les richesses des particuliers vont se perdre pour toujours dans les coffres du prince. […]

Quelquefois, pour appauvrir leurs sujets, et s’enrichir de leurs dépouilles, ils dégradent le titre des espèces, dont ils réduisent la valeur intrinsèque, sans changer la valeur fictive ; funeste expédient dont nous avons encore l’exemple sous les yeux : d’autres fois ils exercent contre les citoyens les plus affreuses extorsions, jusqu’à les jeter en prison pour les forcer à racheter leur liberté par de fortes rançons.

Pour avoir un prétexte de dépouiller ses sujets opulents, Henri VII les faisait accu­ser de quelque délit et les jetait en prison, ou il les laissait languir jusqu’à ce qu’ils se rachetassent par le sacrifice de leur fortune.

Jean de Portugal condamnait les Juifs qui avaient de la fortune à perdre une ou plusieurs dents, qu’ils pouvaient toujours conserver en capitulant.

De la sorte tout l’or enlevé aux citoyens devient la proie des courtisans, et des millions de sujets sont condamnés à la misère pour fournir au faste scandaleux d’une poignée de favoris, dont l’exemple contagieux enchaîne au char du prince tous les intrigants cupides et ambitieux.

C’est ainsi que les peuples sont conduits par degrés, de l’aisance ou de l’opulence à la pauvreté, de la pauvreté à la dépendance, de la dépendance à la servitude, jusqu’à ce qu’ils succombent sous le poids de leurs chaînes. […]

C’est ainsi que les rois de France ont usurpé la souveraineté. Au commencement de la monarchie, l’autorité royale était bornée au pouvoir exécutif : la suprême puis­sance résidait dans les assemblées de la nation, où tout homme libre avait droit d’assister. Cette puissance s’étendait sur chaque branche du gouvernement : élire le prince, accorder des subsides, faire les lois, redresser les griefs nationaux, juger en dernière instance les différends ; tout cela était de son ressort ; ainsi tout ce qui regardait le bien public étant délibéré dans ces assemblées, le roi n’avait que le droit de consentir ces délibérations, et non celui de s’y opposer. Tel était le gouvernement Français sous les rois de la première race. […]

Sous les derniers descendants de Charlemagne, l’autorité de la couronne, à son tour, fut réduite presqu’à rien : chaque baron faisait de sa terre un petit état presqu’indépendant, qu’il gouvernait d’une manière arbitraire. Le royaume ainsi divisé, chaque parti reconnaissait un maître particulier, se gouvernait par des usages particuliers, avait des intérêts particuliers, il n’y avait plus entr’elles aucun principe d’union : dès lors les assemblées nationales, considérant à peine l’état comme un même tout, ne purent plus faire de lois communes ; elles évitèrent donc d’en faire de générales, et elles laissèrent, pour ainsi dire, sommeiller le pouvoir législatif.

Sous les descendants d’Hugues Capet, ces assemblées bornèrent leurs fonctions à régler les subsides, à choisir l’héritier de la couronne, et à nommer la régence, si le roi ne l’avait pas fait par son testament. […]

Non content d’être la dupe des fripons, le peuple va presque toujours au-devant de la servitude, et forge lui même ses fers. […]

Les tyrans, accoutumés à se jouer de la nature humaine, sont cruels et féroces : sans cesse à ordonner des supplices ou des massacres, pour assouvir leurs passions et calmer leurs transes, ils ne peuvent se désaltérer de sang. ]…]

Lorsque le prince a enfin sacrifié tous les hommes puissants qui lui faisaient ombrage, tous les hommes jaloux de la liberté qu’offensait sa puissance, tous les hommes courageux qui refusaient de reconnaître son injuste autorité : lorsqu’il a renversé toutes les barrières qui s’opposaient à son ambition ; qu’il a fait taire toutes les lois ; qu’il a tout envahi, tout immolé à sa grandeur, il laisse quelque temps respi­rer l’état, il récompense ses créatures, répand ses dons sur l’armée, sur la populace ; il ramène l’abondance, donne des festins, des fêtes, des spectacles : images trom­peuses de la félicité publique. […]

Rien n’est innocent aux yeux d’un despote : sans cesse environné de délateurs qui nourrissent ses soupçons, flattent son avarice, aiguillonnent sa cupidité, enflamment son orgueil ; sans cesse entouré de scélérats protégés et enrichis par la part qu’ils obtiennent des confiscations, les paroles les plus innocentes deviennent des crimes, jusqu’aux pensées secrètes : alors plus de bornes à la tyrannie. Tous ceux qui lui deviennent suspects sont immolés à sa lâcheté, tous ceux dont il convoite la fortune sont immolés à sa cupidité ; on les accuse d’avoir attenté à la majesté du prince, méprisé son autorité, médit de ses ministres : tout prétexte est bon. Dès lors le glaive de la loi est loué sur toutes les têtes, et l’état devient un théâtre d’horreur et de carnage. Ainsi, livrés à la merci du gouvernement, chacun sent qu’il ne faut point faire parler de soi, et qu’il ne tient sa sûreté que de son obscurité : chacun cache ce qu’il craint, ce qu’il espère, ce qu’il désire : alors plus de murmures, plus de plaintes, plus de soupirs ; partout règne un morne silence, la consternation se répand dans tous les cœurs : dans leurs transes perpétuelles, les sujets gémissent en secret, et se déses­pèrent comme des criminels condamnés au supplice, ayant toujours la mort devant les yeux.

Après avoir sacrifié ses sujets à ses craintes, à son avarice, à son orgueil, il les sacrifie à sa luxure ; il leur enlève leurs femmes, leurs filles, leurs fils ; il s’abandonne aux plus horribles débauches, et il n’écoute plus que la voix de ses infâmes passions.

Une fois sous le joug, et convaincus de l’impossibilité de le rompre, les sujets ne songent plus qu’à se consoler du malheur de leur situation. L’âme affaissée par la crainte, ils cherchent leur salut dans la bassesse ; et forcés d’être ou victimes ou satel­lites du gouvernement, ils se déterminent à devenir suppôts de la tyrannie. […]

Mais jusqu’où ne vont point les tyrans ? Après avoir porté leur puissance au dernier excès, ils affectent d’être plus que des hommes, ils ont l’impudente folie de se donner pour des Dieux ; et comme si l’avilissement des sujets pouvait encore aller plus loin, on voit ces lâches esclaves s’empresser de renchérir sur les titres que le tyran s’arroge, et adorer en tremblant l’idole qu’ont formé leurs mains.

Telle est la marche ordinaire des princes au pouvoir absolu. Ainsi, la liberté a le sort de toutes les autres choses humaines ; elle cède au temps qui détruit tout, à l’ignorance qui confond tout, au vice qui corrompt tout, et à la force qui écrase tout.

Fin

= = =

Texte intégral en fichier .pdf:

http://classiques.uqac.ca/classiques/marat_jean_paul/chaines_esclavage/marat_chaines_esclavage.pdf

En conclusion, nous terminerons avec cette vision lucide et réaliste du militant et historien/sociologue anarchiste Gaston Leval que nous avons cité plus haut et qui disait en 1975, dans son ouvrage (inachevé) “L’État dans l’histoire”, disponible aux éditions du Monde Libertaire, collection bibliothèque anarchiste:

Nous sommes entrés dans une phase de l’histoire où il faut choisir: ou l’État ou la société. Le progrès des techniques de production précipite la diminution de la masse des producteurs et il y a transfert de cette population vraiment active aux activités parasitaires, le tout s’amalgamant avec le secteur tertiaire où, à côté d’activités sociales parfaitement utiles, pullulent les fausses activites et les fausses professions. Ce n’est pas que de délirer de craindre qu’avant un siècle, le monde des parasites s’impose sur celui des vrais producteurs.

La vision de Leval s’est réalisée… Nous sommes en plein dedans et les parasites nous mènent tous à l’abattoir, à moins que…

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  1. Interview décapante d’une ancienne ministre de Sarko:

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