Résistance à l’Empire: Au-delà de la supercherie historique… débusquer l’empire (Howard Zinn)

L’histoire est la seule arme pour exposer et confronter les mensonges des états et de leurs oligarchies.

— Résistance 71 —

 

Empire ou Humanité?

Ce que les études d’histoire ne m’ont pas appris au sujet de l’empire américain

 

Howard Zinn (2008)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Avec une armée d’occupation faisant la guerre en Irak et en Afghanistan, avec des bases militaires et un harcèlement corporatiste partout dans le monde, il n’y a plus de réelle question quant à savoir s’il y a bel et bien un empire américain. En fait, ce que furent les plus fervents dénis se sont transformés en accolade sans honte de l’idée.

Quoi qu’il en soit, l’idée même que les Etats-Unis étaient un empire ne m’a pas effleuré jusqu’à ce que j’eus terminé mon travail de bombardier avec le 8ème escadron durant la seconde guerre mondiale et revint à la maison. Même lorsque j’ai commencé à avoir des doutes au sujet de la pureté de la “bonne guerre”, même après avoir été horrifié par Hiroshima et Nagasaki et même après avoir repensé mes propres missions de bombardement au dessus de l’Europe et de ses villes, je n’avais toujours pas mis cela en ordre dans ma tête dans le contexte d’un “empire” américain.

J’étais conscient, comme tout à chacun, de l’empire britannique et des autres puissances impérialistes européennes, mais les Etats-Unis n’étaient pas vus de la même façon. Lorsque, après la guerre, je suis parti à l’université sous les auspices de la G.I Bill of Rights et ai commencé à prendre des cours d’histoire américaine, je trouvais généralement un chapitre dans les textes d’histoire intitulé “L’âge de l’impérialisme”. Cela se référait invariablement à l’époque de la guerre américano-espagnole de 1898 et la conquête des Philippines qui s’en est suivie. Il semblait que l’impérialisme américain ne dura que quelques années. Il n’y avait pas de vision étendue de l’expansion américaine qui pourrait mener à l’idée d’un empire ou d’une période impérialiste bien plus étendus.

Je me rappelle d’une carte dans la classe (étiquetée “Expansion Occidentale”) qui représentait la marche à travers le continent comme un phénomène naturel, presque biologique. Cette énorme acquisition de terres appelés “le rachat de la Louisiane” ne faisait référence à rien d’autre qu’à une énorme masse de terre vacante qui fut acquise. Il n’y avait absolument aucun sens, aucune idée, envisageant que ces terres étaient occupées par des centaines de tribus et nations indiennes qui devraient être annihilées et forcées hors de leurs terres, ce que nous appelons maintenant “un nettoyage ethnique”, de façon à ce que les colons blancs puissent occuper et développer la terre, puis pour que les chemins de fer puissent plus tard sillonner le territoire, présageant la “civilisation” et ses brutales dissastisfactions.

Aucune des discussions sur la “démocratie jacksonnienne” dans les cours d’histoire, ni le livre alors très populaire d’Arthur Schlesinger Junior “The Age of Jackson”, ne m’ont instruit au sujet de la “piste des larmes”, la marche forcée mortelle des “cinq tribus civilisées” vers l’Ouest de la Georgie et l’Alabama vers le Mississippi, faisant plus de 4000 morts durant le trajet. Aucun cours sur la guerre civile n’a mentionné le massacre de Sand Creek, massacre de centaines d’Indiens dans un village du Colorado alors que “l’émancipation” des noirs était prononcée par Lincoln et son gouvernement.

Cette carte dans la classe avait aussi une section sur le Sud et l’Ouest étiquetée “Cession mexicaine”. Ceci constituait un doux euphémisme pour la guerre agressive contre le Mexique de 1846 durant laquelle les Etats-Unis ont saisi la moitié du territoire mexicain, nous donnant la Californie et le grand soud-ouest (NdT: Nouveau-Mexique, Texas, Arizona…). Le terme de “destinée manifeste”, utilisé à cette époque, devint dès lors bien plus universel. Au crépuscule de la guerre américano-espagnole en 1898, le Washington Post voyait au-delà de Cuba: “Nous sommes face à face avec une étrange destinée. Le goût de l’empire est dans la bouche des gens même si le goût du sang est dans la jungle.”

La marche violente à travers le continent et même l’invasion de Cuba, apparaissaient au sein de la sphère naturelle des intérêts des Etats-Unis. Après tout, la doctrine Monroe n’avait-elle pas déclaré en 1823 que le continent des Amériques était sous notre protection ? Sans pratiquement faire de pause après Cuba, vint l’invasion des Philippines, de l’autre côté de la planète. Le mot “impérialisme” semblait alors coïncider avec les actions américaines. De fait, cette longue et cruelle guerre, traitée rapidement et de manière très très superficielle dans les libres d’histoire, donna naissance à une ligue anti-impérialiste de laquelle William James et Mark Twain furent des leaders remarqués. Mais ceci ne fut pas non plus quelque chose que j’ai apris à l’université.

La “seule super-puissance” apparaît

En lisant en dehors de la classe néanmoins, j’ai commencé à mettre les pièces du puzzle de l’histoire en une mosaïque bien plus vaste. Ce qui apparaissait en premier lieu comme une politique étrangère entièrement passive dans la décennie qui mena à la première guerre mondiale, apparaiisait maintenant comme une succession d’interventions violentes: la capture de la zone du canal de Panama depuis la Colombie, un bombardement naval de la côte mexicaine, l’envoi de fusilliers marins (Marines) dans presque tous les pays d’Amérique Centrale, des armées d’occupation envoyées en Haïti et en République Dominicaine. Comme l’écrivit plus tard le général le plus décoré de l’armée américaine, Smedley Butler: “J’étais le commis voyageur de Wall Street.” (NdT: Il écrivit aussi dans le même ouvrage qu’il n’était ni plus ni moins qu’un “racketeur pour Wall Street”…)

Au moment où j’apprenais ces aspects de l’histoire, dans les années d’après la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ne devenaient pas seulement une autre puissance impériale, mais la super-puissance dominante du monde. Déterminés à maintenir et à développer leur monopole sur les armes nucléaires, ils prirent le contrôle de petites îles isolés dans le Pacifique, forçant les habitants à les quitter et transformant ces îles en des terrains de jeu mortel pour toujours plus de tests atomiques.

Dans ses mémoires “No Place to Hide” (“Nulle part où se cacher”), le Dr. David Bradley, qui mesurait les radiations de ces tests nucléaires décrivait ce qui restait alors que ses équipes de test retournaient chez elles: “Radioactivité, contamination, l’île épave de Bikini et ses exilés malades aux yeux tristes”. Les tests nucléaires du Pacifique furent suivis les années passant, par toujours plus de tests dans les déserts de l’Utah et du Nevada, plus de 1000 tests en tout.

Quand la guerre de Corée commença en 1950, j’étais toujours en train d’étudier l’histoire en 4ème cycle à l’université de Colombia. Rien, absolument rien dans mes classes ne me prépara à comprendre la politique américaine en Asie. Mais je lisais I.F. Stone’s Weekly. Stone était parmi les quelques journalisres qui questionnaient la justification officielle d’envoyer l’armée en Corée. Il devint clair pour moi à cette époque, que ce n’était pas l’invasion de la Corée du Sud par le Nord qui déclencha l’intervention américaine, mais le désir pour les Etats-Unis d’obtenir une forte emprise militaire sur le continent asiatique, spécifiquement alors que les communisites venaient d’arriver au pouvoir en Chine (1948).

Des années plus tard, alors que l’opération secrète au Vietnam se développa en une opération militaire massive et brutale, les fondements impérialistes des Etats-Unis devenaient de plus en plus clairs pour moi. En 1967 j’écrivis un petit livre intitulé: “Vietnam: la logique du retrait”. A ce moment là je devins très impliqué dans le mouvement anti-guerre.

Quand j’ai lu les centaines de pages des fameux “Documents du Pentagone” que Daniel Ellsberg me confia, ce qui me sauta aux yeux furent tous les memos secrets provenant du National Security Council (NSC), expliquant l’intérêt des Etats-Unis en Asie du Sud-Est où ils parlaient ouvertement des motivations de la nation dans sa quête pour “l’étaing, le caoutchouc et le pétrole”.

Ni les désertions des soldats américains durant la guerre contre le Mexique, ni les émeutes contre la conscription durant la guerre civile, non pas non plus les groupes anti-impérialistes à l’orée du siècle, ni la très forte opposition à l’entrée dans la première guerre mondiale, de fait aucun mouvement anti-guerre dans l’histoire de la nation n’a eu autant de retentissement à un tel degré politico-social que celui du mouvement contre la guerre du Vietnam. Au moins une bonne partie de cette opposition reposait sur la compréhension que bien plus que le Vietnam était en jeu, que le guerre brutale dans ce petit pays était en fait partie intégrante d’un bien plus vaste schéma impérialiste.

Des interventions variées suivant la guerre du Vietnam ont semblé réfléchir le besoin désespéré de la super-puissance toujours régnante, même après la chute de son puissant rival qu’était l’Union Soviétique, afin d’établir partout sa domination. D’où l’invasion de la Grenade en 1982, le bombardement et l’assaut sur Panama en 1989, la première guerre du Golfe en 1991. George Bush Sr était –il déçu de la saisie du Koweït par Saddam Hussein, ou a t’il utilisé cet évènement pour amener les Etats-Unis dans une meilleure position de force au Moyen-Orient ? Au vu de l’histoire des Etats-Unis, au vu de son obsession avec le pétrole du Moyen-Orient remontant à l’accord de Roosevelt en 1945 avec le roi Abddul Aziz d’Arabie et le renversement par le CIA en 1953 du démocratiquement élu Mohamed Mossadeq en Iran, il n’est pas difficile de répondre à cette question.

Justifier l’empire

Les attaques sans merci du 11 Septembre 2001 (comme l’affirme la commission officielle sur les attentats), dérivent de la haine développée au sujet de l’expansion américaine au Moyen-Orient et ailleurs. Même avant cet évènement, le ministère de la défense reconnaissait, d’après le livre de Chalmer Johnson “The Sorrows of Empire”, plus de 700 bases militaire américaines dans le monde.

Depuis cette date, avec la mise en œuvre de la “guerre contre le terrorisme”, bien plus de ces bases ont été établies ou agrandies, au Kyrgystan, en Afghanistan, dans le désert du Qatar, dans le Golfe d’Oman, sur le corne de l’Afrique et où que ce soit une nation complice pourrait se laisser corrompre ou intimider pour en laisser construire une sur son territoire.

Quand je bombardais des villes en Allemagne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie et en France durant la seconde guerre mondiale, la justification morale de tout ceci était simple et claire et non sujet à discussion: Nous sauvions le monde du mal fasciste. Je fus donc très surpris d’entendre le mitrailleur d’un autre équipage, nous avions ceci en commun tous deux que nous lisions beaucoup de livres, dire que cela était en fait une “guerre impérialiste”. Les deux côtés, disait-il, étaient motivés par la même ambition de contrôle et de conquête. Nous argumentions sans résoudre le problème. Ironiquement tout autant que tragiquement, peu de temps après cette discussion, ce collègue et son appareil furent abattus lors d’une mission et il fut tué.

Dans les guerres, il y a toujours une grande différence entre les motivations des soldats qui les combattent et les politiciens qui les envoient à la bataille. Ma motivation, comme celle de tant d’autres de mes semblables n’avait rien à voir avec un agenda impérialiste ; c’était d’aider à défaire le fascisme et de créer un monde plus décent, libre de toute agression, du militarisme et du racisme.

La motivation de l’establishment américain, bien compris par ce mitrailleur de ma connaissance, était de toute autre nature. Ce fut décrit plus tôt en 1941 par Henry Luce, un multi-millionnaire, propriétaire des magazines Life, Time et Fortune, comme étant l’avènement du “siècle américain”. Le temps est arrivé avait-il dit, pour les Etats-Unis “d’exercer sur le monde le plein impact de notre influence, pour le but qui nous conviendra le mieux et par les moyens qui nous plairont.”

Nous ne pouvons pas décemment demander une déclaration plus directe et naïve de ce qu’est l’impérialisme. Cela a été repris récemment par les petites mains de l’administration Bush, mais avec l’assurance que le motif de cette “influence” est totalement “bénin”, que les “buts”, formulés par Luce ou plus récemment, sont “nobles”, que ceci correspond à un “impérialisme allégé”. Comme l’a dit George W. Bush dans sa seconde adresse inaugurale: “Diffuser la liberté dans le monde est l’appel de notre temps”. Le New York Times étiqueta ce discours comme “époustoufflant d’idéalisme”.

L’empire américain a toujours été un projet bipartisan, les démocrates et les républicains l’ont étendu, justifié chacun leur tour. Le président Woodrow Wilson a dit aux diplômés de l’école navale en 1914 (la même année où il fit canonner le Mexique), que les Etats-Unis utilisaient “leur marine et leur armée… comme les instruments de la civilisation et non pas comme les instruments de l’agression.” Bill Clinton en 1992 a dit aux diplômés de West Point cette année là: “Les valeurs que vous avez apprises ici pourront s’étendre au pays et au monde.

Pour le peuple des Etats-Unis et en fait pour les peuples du monde entier, ces affirrnations se sont bientôt révélées être fausses. La rhétorique, souvent persuasive à la première écoute, devient bientôt dépassée par des horreurs qui ne peuvent plus être cachées, balayées sous le paillasson: les corps ensanglantés d’Irak, les membres déchiquetés des soldats américains, les millions de familles qui doivent se résoudre à l’exode tant au Moyen-Orient que dans le delta du Mississippi.

Les justifications pour un empire imbriquées dans notre culture n’ont-elles pas assaillies notre bon sens, dit que la guerre est nécessaire pour notre sécurité, que l’expansion est fondamentale à notre civilisation, ceci n’a t’il pas commencé à nous faire perdre contrôle de nos esprits ? Avons-nous atteint un point de l’histoire où nous sommes prêts à embrasser une nouvelle façon de vivre dans ce monde, non pas en étendant notre puissance militaire, mais notre humanité ?

Howard Zinn (1922-2010) professeur d’histoire et de science politique à l’université de Boston, est l’auteur de A People’s History of the United States and Voices of a People’s History of the United States, Zinn’s website sur: HowardZinn.org.

Source:

http://www.tomdispatch.com/post/174913

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2 Réponses to “Résistance à l’Empire: Au-delà de la supercherie historique… débusquer l’empire (Howard Zinn)”

  1. Il touche toujours juste, HZ !
    A déguster sans modération !

    • Oui, on en a un autre sur le salariat et le dogme de notre société sur le salaire par le « talent » et/ou « le travail assidu »… Zinn reprend des thèses et démonstrations anarchistes dans un court article que nous publierons très bientôt et montre la stupidité de l’argument de la pensée unique pilotée par… toujours les mêmes…

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