Société traditionnelle « anarchiste »: La Kabylie

Quand on fouille un peu dans l’histoire des sociétés traditionnelles ancestrales, que trouve t’on le plus souvent ? Des sociétés autogérées, souvent matrilinéaires, non pyramidales, refusant l’état et l’autorité centralisée. Des sociétés fondées sur le bon sens commun traditionnel et le droit coutumier, émanant directement du droit naturel. Des sociétés souvent égalitaires et hautement respectueuses de la justice sociale, au pouvoir dilué n’ayant aucun recours à une chefferie tyrannique.

Un court exposé dans l’article ci-dessous de Mohamed Saïl, anarcho-syndicaliste, sur la société kabyle (berbère) du nord-algérien ~ Résistance 71 ~

« A Tawnirt Moussa
est enterré l’homme du printemps
Ce qu’il a chanté, jusqu’à en mourir
S’appelle l’Amazighité
Gardons-nous de l’oublier
Tizi Ouzou se lève, dans ses collines s’achève
Le rêve des fous, qui veulent de nous
Que l’on oublie l’idéal de Tizi…
Tizi Ouzou.. »
~ Idir ~

 

La mentalité Kabyle

 

Mohamed Saïl

 

Paru dams “Le libertaire” No 257 du 16 Février 1951

 

url de l’article:

http://www.kabyle.com/articles/mentalite-kabyle-mohamed-sail-libertaire-ndeg-257-16-fevrier-1951-21377-18012013

 

A maintes occasions, j’ai parlé dans ces colonnes du tempérament libertaire et individualiste caractérisé de mes compatriotes berbères d’Algérie . Mais aujourd’hui, alors que la caverne d’Ali Baba d’outre-mer craque et croule, je crois utile d’affirmer, contre tous les pessimistes professionnels ou les rêveurs en rupture de places lucratives que l’Algérie libérée du joug colonialiste serait ingouvernable au sens religieux, politique et bourgeois du mot. Et je mets au défi toutes les canailles prétendant à la couronne d’apporter la moindre raison valable et honnête à leurs aspirations malsaines, car je leur oppose des précisions palpables et contrôlables, sans nier cependant que leur politique a quelque succès quand il s’agit d’action contre le tyran colonialiste.

Il faut voir l’indigène algérien, le Kabyle surtout, dans son milieu, dans son village natal et non le juger sur son comportement dans un meeting, manifestant contre son ennemi mortel : le colo­nialisme.

Pour l’indigène algérien, la discipline est une soumission dégradante si elle n’est pas librement consentie. Cependant, le Berbère est très sensible à l’organisation, à l’entraide, à la camaraderie mais, fédéraliste, il n’acceptera d’ordre que s’il est l’expression des désirs du commun, de la base. Lorsqu’un délégué de village est désigné par l’Administration, l’Algérie le considère comme un ennemi.

La religion qui, jadis, le pliait au bon vouloir du marabout, est en décadence, au point qu’il est commun de voir le représentant d’Allah rejoindre l’infidèle dans la même abjection. Tout le monde parle encore de Dieu, par habitude, mais. en réalité plus personne n’y croit. Allah est en déroute grâce au contact permanent du travailleur algérien avec son frère de misère de la métropole, et quelques camarades algériens sont aussi pour beaucoup dans cette lutte contre l’obscurantisme.

Quant au nationalisme que j’entends souvent reprocher aux AIgériens, il ne faut pas oublier qu’il est le triste fruit de l’occupation française. Un rapprochement des peuples le fera disparaître, comme il fera disparaître les religions. Et, plus que tout autre, le peuple algérien est accessible à l’internationalisme, parce qu’il en a le goût ou que sa vie errante lui ouvre inévitablement les yeux. On trouve des Kabyles aux quatre coins du monde ; ils se plaisent partout, fraternisent avec tout le monde, et leur rêve est toujours le savoir, le bien-être et la liberté.

Aussi, je me refuse à croire que des guignols nationalistes puissent devenir un jour ministres ou sultans dans le dessein de soumettre ce peuple, rebelle par tempérament.

Jusqu’à l’arrivée des Français, jamais les Kabyles n’ont accepté de payer des impôts à un gouvernement, y compris celui des Arabes et des Turcs dont ils n’avaient embrassé la religion que par la force des armes. J’insiste particulièrement sur le Kabyle, non pas parce que je suis moi-même Kabyle, mais parce qu’il est réellement l’élément dominant à tout point de vue et parce qu’il est capable d’entraîner le reste du peuple algérien dans la révolte contre toute forme de centralisme autoritaire.

Le plus amusant de l’histoire, c’est que la bande des quarante voleurs ou charlatans politiciens nous représente le nationalisme d’outre-mer sous la forme d’une union arabe avec l’emblème musulman et avec des chefs politiques, militaires et spirituels à l’image des pays du Levant. J’avoue que le dieu arabe de nos sinistres pantiris d’Algérie a bien fait les choses, puisque la guerre judéo-arabe nous révéla que les chefs de l’islamisme intégral ne sont rien d’autre que de vulgaires vendus aux Américains, aux Anglais, et aux Juifs eux-mêmes, leurs prétendus ennemis. Un coup en traître pour nos derviches algériens, mais salutaire pour le peuple qui commence à voir clair.

Pensez donc, un bon petit gouvernement algérien dont ils seraient les caids, gouvernement bien plus arrogant que celui des roumis, pour la simple raison qu’un arriviste est toujours plus dur et impitoyable qu’un « arrivé » ! Rien à faire, les Algériens ne veulent ni de la peste, ni du choléra, ni d’un gouvernement de roumi, ni de celui d’un caid. D’ailleurs, la grande masse des travailleurs kabyles sait qu’un gouvernement musulman, à la fois religieux et politique, ne peut revêtir qu’un caractère féodal, donc primitif. Tous les gouvernements musulmans l’ont jusqu’ici prouvé.

Les Algériens se gouverneront eux-mêmes à la mode du Village, du douar, sans députés ni ministres qui s’engraissent à leurs dépens, car le peuple algérien libéré d’un joug ne voudra jamais s’en donner un autre, et son tempérament fédéraliste et libertaire en est le sûr garant. C’est dans la masse des travailleurs manuels que l’on trouve l’intelligence robuste et la noblçsse d’esprit, alors que la horde des « intellectuels » est, dans son immense majorité, dénuée de tout sentiment généreux.

Quant aux staliniens, ils ne représentent pas de force, leurs membres se recrutent uniquement parmi les crétins ou déchet du peuple. Car l’indigène n’a guère d’enthousiasme pour se coller une étiquette, qu’elle soit mensongère ou superfasciste.

Pour les collaborateurs, policiers, magistrats, caids et autres négriers du fromage algérien, leur sort est réglé d’avance : la corde, qu’ils valent à peine.

Pour toutes ces raisons, mes compatriotes doivent-ils être considérés comme d’authentiques révolutionnaires frisant l’anarchie ? Non, car s’ils ont le tempérament indiscutablement fédéraliste et libertaire, l’éducation et la culture leur manquent, et notre propagande, qui est cependant indispensable à ces esprits rebelles, leur fait défaut

C’est ce pourquoi oeuvrent nos compagnons anarchistes de la fédération nord-africaine.

10 Réponses vers “Société traditionnelle « anarchiste »: La Kabylie”

  1. Duc 1950 Says:

    Ce texte est un vrai régal et il prouve,si besoin était,qu’il y a encore certains peuples allergiques à la cinglomanie politicardo-financière mondiale ambiante,qui engendre la pourriture de la société internationnale « ordinaire ».

    • C’est juste, mais en fait quand on y regarde de plus près, la très tres grande majorité les sociétés traditionnelles sont anti-étatiques, non pyramidales et suivent les principes du droit naturel.
      L’État est l’anomalie… Il est ce qu’Hegel appelait la « ruse de la raison », bien que pour lui l’État fut l’aboutissement de la raison dans l’Histoire ; ce pauvre Hegel servait les desseins oligarchiques en place…
      L’État s’avère être la « ruse de la raison », la perversité mise sur notre chemin pour que nous reconnaissions la voie véritable, celle de la société libre à pouvoir non-coercitive, enfin redilué dans le peuple d’où il n’aurait jamais dû sortir… Le prochain bouleversement historique sera grandiose, il sera la lutte de l’archaïsme barbare et brutal de l’État contre la société émancipée libre dont l’Idée enterrera l’abomination étatique enfin vilipendée et reléguée aux oubliettes de l’Histoire.

      • En fait,les états sont des trouvailles de la perverse oligarchie pour assoir leur fantasmagorique supériorité supposée.Ce système est de toutes façons voué à l’échec.

        • Il y a d’abord eu la division politique de la société primitive dont le résultat à terme fut l’état (Cf. les travaux de l’anthropologue politique Pierre Clastres), qui est bien sûr l’outil de contrôle oligarchique par excellence… La nuisance est arrivée à maturité avec l’avènement de l’état-nation fin XVème, début XVIème siècle en Europe. C’est la spirale mortifère depuis…

  2. Yan Amar Says:

    La Kabylie ne se trouve pas dans le sud algérien mais au NORD. Vous ne seriez pas étatsunien par hasard ?
    Sinon très beau texte.

  3. Le seul probème qui se pose pour la société kabyle c’est que son mode d’organisation ancestral ne lui permet pas de créer et d’entretenir une armée de métier pour défendre son territoire. D’où les différentes invasions qu’elle continue de subir jusqu’a ce jour et notamment par le pouvoir pan arabiste d’alger qui veut modifier sa composante ethno sociologique pour la soumettre.

    • Il faut à notre sens prendre le problème par l’autre bout de la lorgnette: ce n’est pas une armée de métier qu’il faut car seul un « état » à pouvoir coercitif peut le faire, mais il faut supprimer le système étatique et que le peuple reprennne ses droits naturels de gouvernement autonome direct. La Kabylie de par son mode de société est amène à développer un contre-pouvoir efficace. Ce qu’il faut ensuite est disséminer l’idée d’autonomie politique dans le reste du pays. Bien sûr la culture Berbère est unique et il n’est pas question de demander aux autres de vivre comme en Kabylie, mais de s’inspirer du modèle de souche ancestrale, d’adapter l’autonomie. Ceci est valable pour tout pays. Personne n’a besoin d’institutions parasitaires et totalement obsolètes… Le futur à notre sens, sera autogestionnaire et confédéral ou étatique concentrationnaire (N.O.M).

  4. A. Serbe Says:

    Tout à fait d’accord avec Habib. Que ferait la société ancestrale Kabyle si, d’aventure, les étatsuniens, par exemple, avaient l’idée de déclencher une « révolution bleue-verte-jaune » en Kabylie (ils ont déjà essayé avec le MAK!) ? Le danger ne viendrait pas du pouvoir central mais bien de l’extérieur, comme cela a toujours été le cas.

    • comme d’habitude, si le pouvoir central plie… c’est bon, si non il est remplacé par des marionnettes d’usage. Dans tous les cas, la société quelle qu’elle soit s’organise mieux de manière autonome. Il faut mettre fin à l’empire avant tout. Pour ce faire il faut une société organisée et autonome, autogérée, nous ne faisons que montrer des exemples viables, car ils ont existé et existent toujours.

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