30 Mai 1814 ~ 30 Mai 2014: Le bicentenaire d’un grand penseur… 2ème partie

« C’est bien contre le seigneur que se soulève la commune du Moyen-Age, c’est de l’État que la commune d’aujourd’hui cherchera à s’affranchir […] La commune de demain saura qu’elle ne peut admettre personne au dessus d’elle si ce n’est les intérêts de la fédération, librement consentie par elle-même avec d7autres communes. »
~ Pierre Kropotkine, 1882 ~

 

1814-2014 bicentenaire d’un socialiste révolutionnaire: Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine

 

Résistance 71

 

31 Mai 2014

 

1ère partie

2ème partie

Déjà à l’époque de Bakounine, le gouvernement de la science en tant que nouvelle religion, les prémisses de la technocratie émergeaient ; pour lui la “science du gouvernement, de l’administration et de la finance” n’était qu’une autre manière de tondre le peuple déjà tondu à bien des reprises. Bakounine a toujours défendu l’idée, comme la vaste majorité des anarchistes, que tout le monde dans la société doit être éduqué et doit travailler de manière productive et non parasitaire. De fait il disait que “dans l’intérêt à la fois du travail et de la science, il ne doit plus y avoir de manuels et d’intellectuels, mais ne plus y avoir que des êtres humains.” Quand quelqu’un lui soumettait l’argument classique que tout le monde ne peut pas être éduqué au même niveau, Bakounine rétorquait: “Les héritiers stupides des riches recevront une éducation supérieure, tandis que la progéniture la plus intelligente du prolétariat continuera à hériter de l’ignorance…” Sur un plan éducatif, il est impossible de savoir à l’avance qui pourra se développer en grand intellectuel, ceci renforce le besoin d’un système éducatif complet pour tous, ne formant pas des travailleurs serviles, mais des humains critiques et responsables, théorie qui fut plus tard approfondie par un des plus grands pédagogues critiques, sinon le plus grand: le Brésilien Paolo Freire.

Dans l’ouvrage compilé après sa mort par ses deux amis Élisée Reclus et Carlo Cafiero, “Dieu et l’État” (publié en 1882, six ans après la mort de Bakounine), voici ce que dit Bakounine au sujet de l’éducation:

“… il faudra fonder toute l’éducation des enfants et leur instruction sur le développement scientifique de la raison, non sur celui de la foi, sur le développement de la dignité et de l’indépendance personnelles, non sur celui de la piété et de l’obéissance, sur le seul culte de la vérité et de la justice et avant tout sur le respect humain, qui doit remplacer en tout et partout le culte divin… Toute éducation rationnelle n’est au fond rien d’autre que cette immolation progressive de l’autorité au profit de la liberté, le but final de l’éducation ne devant être que celui de former des Hommes libres respectueux et amoureux de la liberté d’autrui… Il n’y aura plus d’écoles mais des académies populaires dans lesquelles il ne pourra plus être question d’écoliers ni de maîtres, où le peuple viendra librement apprendre, s’il le trouve nécessaire, un enseignement libre et dans lesquelles, riche de son expérience il pourra aussi enseigner à son tour bien des choses à ses professeurs, qui lui apporteront des connaissances qu’il n’a pas. Ce sera donc un enseignement mutuel, un acte de fraternité intellectuelle entre la jeunesse instruite et le peuple, car la véritable école pour le peuple et les Hommes, c’est la vie. La seule grande et toute puissante autorité naturelle et rationnelle à la fois, la seule que nous puissions respecter, ce sera celle de l’esprit collectif et public d’une société fondée sur l’égalité et sur la solidarité, aussi bien que sur le respect humain de la liberté de tous ses membres. Voilà une autorité toute humaine, nullement divine, devant laquelle nous nous inclinerons de grand cœur, certain que loin d’asservir les Hommes, elle les émancipera. Elle sera mille fois plus puissante, soyez-en certains, que toutes vos autorités divines, théologiques, métaphysiques, politiques et juridiques instituées par l’Église et l’État, plus puissante que vos codes criminels, vos geôliers et vos bourreaux.

Dans son enseignement dans les zones rurales brésiliennes, le pédagogue Paolo Freire reprit les grandes lignes de tout ceci avec grand succès dans les années 1960 et 70.

Lorsque vint la Commune de Paris en 1871, après la défaite de l’armée française à Sedan contre les Prussiens, la rivalité avec Marx, qui était contre la Commune et une insurrection ouvrière contre les Prussiens, reprit de plus belle, ce dernier dit ceci à propos de l’engagement simultanné de Bakounine dans l’autre Commune, celle de Lyon: “Ces deux trous du cul de Bakounine et de Cluseret sont arrivés à Lyon et ont tout ruiné…” mais devant les évènements politiques de Paris, Marx dût réviser sa pensée politique et il finit par se résoudre à féliciter les communards. La fin de la Commune et la semaine sanglante aux mains des Versaillais de Thiers donna raison à la thèse de Bakounine disant que “la réaction est souvent bien plus violente que la révolution ne puisse jamais l’être”… Plus de 20 000 personnes furent massacrés, fusillés par l’armée française, pourtant émanant d’une “jeune république modérée”, et des dizaines de milliers, comme Louise Michel, d’autres furent arrêtées et déportées dans les bagnes de Guyane ou en Nouvelle-Calédonie.

Pour Bakounine, la Commune de Paris fut la toute première tentative dans l’Histoire de réaliser les principes du socialisme révolutionnaire et de remplacer l’état par l’organisation du peuple. La différence pratique entre les anarchistes et les communistes autoritaires d’état (marxistes) devint également plus claire: Si le but est similaire, celui de la création d’un ordre social et politique fondé exclusivement sur l’organisation du travail collectif, l’égalité économique et l’appropriation collective des moyens de production, de services et de distribution ; néanmoins les moyens pour y parvenir différaient et diffèrent toujours grandement aujourd’hui.

Pour les anarchistes, ceci peut et doit être réalisé par le peuple organisé en communes libres et autogérant directement tous les aspects politiques et sociaux de la société, tandis que pour les communistes autoritaires, le parti des prolétaires saisit le pouvoir et se substitut à l’État, devient l’État et en assume les fonctions dans la phase dite de la “dictature du prolétariat”. A l’opposé, les anarchistes prônent eux la dissolution, la liquidation, de l’État et des institutions. Pour l’anarchisme, la société s’est laissée gouvernée, bernée, bien trop longtemps et la quête du bohneur individuel et collectif ne peut plus être laissé dans les mains de quelque forme de gouvernement oligarchique et coercitif que ce soit. De fait, toute forme de gouvernement ne fait pas partie de la solution aux problèmes de nos sociétés, mais fait partie des problèmes eux-mêmes. En conséquence, il est nécessaire d’attaquer le mal à sa racine: l’État et la division de la société.

Ainsi, dans sa préface à une nouvelle édition du “Manifeste du Parti Communiste” en 1872, Marx écrivit ceci: “La classe ouvrière ne peut simplement pas mettre la main sur la machinerie toute prête de l’état et s’en servir pour ses propres objectifs.” Ce à quoi Bakounine rétorqua: “C’est ce que je dis depuis le départ !

Cette même année 1872 vit la réunion de l’Internationale Ouvrière à La Hague en Hollande. Une cabale fut montée pour évincer les membres de l’Alliance anarchiste du Jura de l’IO. Personne ne put jamais rien prouver des accusations lancées par Marx concernant une soi-disante conspiration de l’Alliance pour récupérer et dominer l’Internationale. Un dossier approximatif et mensonger fut monté et seulement le tiers de l’assemblée qui était restée aux débat vota pour exclure Bakounine et James Guillaume de l’IO. 1872 vit aussi une motion passée par Marx et Engels, qui voyant que les syndicalistes britanniques, les blanquistes et les anarchistes non membre de l’Alliance bakouniniste, gagnaient une audience de plus en plus grande, ils décidèrent de faire transférer le Conseil Général de l’Internationale de Londres… à New York… au plus près également de leurs maîtres de Wall Street.

Ainsi depuis toutes ces années, il demeure que la différence essentielle entre les anarchistes (bakouniniens ou non) et les marxistes, ne réside pas tant dans la question de la réforme (marxiste) contre la révolution sociale (anarchiste), que dans le désaccord fondamental des deux camps au sujet de … l’État.

L’anarchisme est fondamentalement opposé à l’État, qui pour le marxisme, doit demeurer sous contrôle ouvrier durant un laps de temps suffisamment long pour qu’il puisse disparaître… C’est à dire, jamais ! La démocratie dite représentative est un leurre qui ne fait que maintenir l’oligarchie au pouvoir, Marx était un social-démocrate qui pensait que le mouvement ouvrier devait aidé le capitalisme avant d’en prendre les commandes. Le marxisme n’est qu’un capitalisme d’état, le revers de la même médaille, car s’il y a une chose que Marx et le marxisme ne remettent absolument pas en cause, c’est le fameux “marché”, qui lui-même, en tant que création humaine, est autant futile qu’illusoire. L’histoire subséquente a montré que toutes les “branches” de la franchise marxiste, qu’elles soient “léniniste”, “trotskiste”, “staliniste”, “maoïste”, “castriste”, représentant des états “ouvriers” ou “paysans”, ont eu, ont et auront, par définition un gouvernement de la minorité dominante et que ce pouvoir a corrompu, corrompt et corrompra ceux qui l’exerceront. Pour le marxisme, le capital et l’état coexistent et demeurent de manière édulcorée, ce qui en fait le revers de cette médaille capitaliste. Pour les anarchistes, le capital(isme) et l’état doivent être abolis simulanément. Pour Marx et ses suiveurs, la propriété privée doit se transformer en propriété collective, ce processus étant accompli par l’état (socialiste). Pour les anarchistes, il est évident qu’au contraire, la capacité à œuvrer collectivement et égalitairement ne peut se produire qu’une fois l’État aboli. Pour Bakounine et les anarchistes, “l’État c’est la force et il a pour lui avant tout le droit de la force.” Dans son ouvrage “Étatisme et Anarchie” Bakounine clâme: “Quiconque est investi du pouvoir par une loi sociale invariable deviendra inévitablement un oppresseur et un exploiteur de la société.” Que l’on compare cette phrase avec ce qu’il se passe aujourd’hui dans nos sociétés étatiques, partout dans le monde… Pour Marx, le peuple doit d’abord encore plus être réduit en esclavage avant d’être “libéré”, la position anarchiste est la suivante: La liberté ne peut provenir que de la liberté, que de l’insurrection de tout le peuple et l’organisation volontaire des travailleurs dans une société horizontale, non hiérarchique et non coercitive. Bakounine demanda à Marx sur qui le prolétariat règnerait-il s’il devenait la classe régnante ? Marx suggéra que tant que les autres classes subsisteraient, notamment la classe capitaliste, le prolétariat aurait alors “besoin de moyens coercitifs et donc de moyens gouvernementaux afin de se protéger.” Ceci prouva en fait être pire que ce que Bakounine avait de fait critiqué.

A partir de 1874, Bakounine se retira de la vie politique et activiste, il se retira de la fédération anarchiste du Jura, il mit en garde ses compagnons de lutte contre Marx et Bismark et du danger que tous deux représentaient pour l‘anarchisme et déclara en conclusion de sa vie de lutte et de travail progressiste: “Rappelez-vous que si faibles que vous soyez en tant qu’individus, vous serez immenses dans des communautés isolées et des nations, vous serez une irrésistible force en tant que communauté mondiale.”

Épuisé par une vie de combat et de maladie, Mikhaïl Aleksandrovitch Bakounine, géant de l’anarchisme, décéda à Berne le 1er Juillet 1876. Proudhon, Bakounine et Guillaume furent les trois premiers théoriciens et activistes anarchistes revendiqués. Leur héritage est immense et c’est sur ces traces que marcha Pierre Kropotkine quelques années plus tard (né en 1842), autre grand penseur qui mena la pensée anarchiste toujours plus haut. Si Bakounine fut la némésis de Marx et Engels, Kropotkine fut celle du darwinisme-social et de ses imposteurs Malthus (dogme pré-darwinien), Thomas Huxley et Herbert Spencer.

Il est à noter qu’un bon nombre de dogmes politiques, économiques, scientifiques, religieux ont été pourfendus avec grande efficacité et progressisme par les penseurs anarchistes.

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Sources utilisées pour cet article:

 

– “Bakunin, a biography”, Mark Leier, 2006

– “Dieu et l’État”, Michel Bakounine (compilé par Reclus et Cafiero), 1882

– “Étatisme et Anarchie”, Michel Bakounine, 1873

-“Manifeste du Parti Communiste”, Marx, Engels, édition anglaise 1888

 

Bibliographie en français:

 

http://fr.wikisource.org/wiki/Auteur:Michel_Bakounine

 

4 Réponses to “30 Mai 1814 ~ 30 Mai 2014: Le bicentenaire d’un grand penseur… 2ème partie”

  1. ASSOUA Says:

    Bonjour R71,

    merci infiniment pour tout le travail que vous faites.

    pouvez vous svp :

    1- me dire où puis-je me procurer les œuvres de tous ces anarchistes y compris ceux d’autres auteurs ?.

    2- me communiquer les cordonnées d’un ou des mouvements anarchistes existants que vous estimez viable en France et ailleurs dans le monde afin que je puisse y adhérer.

    3- Dans mon pays d’origine qu’est la Cote d’Ivoire, la faim s’installe dans les campagnes à cause de la crise du capitalisme que vous connaissez. les paysans vendent leurs terres avec les conséquences que l’on sait. je les sensibilise depuis un certains temps mais je souhaite avec des amis(ies) passer à autre chose.

    Aussi, vous voudrez bien me communiquer quelques cordonnées de coopératives en France où ailleurs dans le monde qui « marchent bien » afin que je puisse prendre contact pour voir dans quelle mesure je pourrais faire bénéficier leurs expériences aux paysans de ma région puis au délà si possible.

    NOTA : toute aide des autres intervenants est la bien venue

    vous pouvez me joindre directement : assoua.lasme@neuf.fr

    d’avance merci

    Cordialement

  2. ASSOUA Says:

    Bonjour,

    ok, c’est entendu.

    Bien cordialement

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