Redéfinir certains mots est nécessaire lorsque battent les tambours de la guerre…

Ceci a une portée universelle au sein de toutes les sociétés traditionnelles non-étatiques. L’autogestion politique de la société implique nécessairement l’autogestion de sa défense, qui est l’affaire des citoyens/membres et non pas d’une clique de spécialistes, qui a terme, usurpera le pouvoir et instaurera la coercition étatique embryonnaire par division de la société.

« Les personnes âgées et les mères reconnaissent la folie de s’engager dans une bataille » (proverbe Lakota)

— Résistance 71 —

 

Ceux qui portent la charge de la paix

 

Ellen Gabriel

 

8 Avril 2014

 

url de l’article original:

http://nationsrising.org/those-who-carry-the-burden-of-peace/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Depuis le siège de Kanehsatà:ke (NdT: territoire Mohawk près de Montréal) en 1990, connu sous le vocable de la “crise d’Oka” de 1990, le terme de “guerrier” (NdT: “warrior” en anglais) a été utilisé, galvaudé, de manière libérale pour se référer à ceux qui protestent, les protecteurs de la terre, ceux qui parlent publiquement contre les lois coloniales oppressives et en particulier, ceux qui sont arrêtés au cours de manifestations. “Guerrier” semble être devenu un mot surutilisé dans le mouvement de résistance indigène. Il y a des connotations variées de ce mot au sein des langues autochtones, mais il est important de noter l’interprétation de ce mot par les autorités (coloniales).

En Kanien’kéha (Mohawk), le mot est “Rotiskenrakéh:te”, ce qui veut dire “ceux qui portent la charge, la responsabilité de la paix”. Dans les jours plus jeunes de l’existence de nos sociétés, Rotiskenrakéh:te étaient entraînés au combat en utilisant le jeu de Lacrosse, afin de mettre en condition physique les “guerriers”. (NdT: Les Iroquois en général et Mohawks en particulier, étaient des “sociétés des forêts”, qui vivaient, chassaient, pêchaient, défrichaient et cultivaient dans les énormes forêts de la région des grands lacs et du St Laurent. Traditionnellement, les Iroquois sont connus pour leur talent de coureurs des bois et leur endurance extrême. Ils peuvent courir de très longue distance sur des pistes forestières reliant leurs nations et villages. Ce sont traditionnellement des coureurs, nageurs et pagayeurs à l’endurance légendaire) ; mais ce qui est plus important, ils portaient avec eux les enseignemennts de paix et les lois coutumières de leurs peuples. Ils enduraient des cérémonies pour les préparer à la physicalité des batailles et de nouvelles cérémonies lorsqu’ils en revenaient, comme la cérémonie des condoléances pour les laver mentalement et spirituellement de ce qu’ils avaient enduré durant la bataille.

Les leaders comme les mères des clans et les chefs étaient la voix du peuple (NdT: ce qui est une constante dans les cultures amérindiennes du nord et du sud, cf les recherches de Pierre Clastres sur la chefferie des sociétés “primitives” que nous avons relayées sur ce blog) ; ils écoutaient ce qu’il y avait dans les cœurs et les esprits des gens et amenaient devant la communauté les problèmes qui devaient être discutés. Dans les lois coutumières Haudenosaunee (iroquoises), les femmes sont les protectrices de la terre et détiennent le titre de celle-ci, tandis que les hommes sont les protecteurs du peuple. Pendant le siège de Kanehsatà:ke, ce type de gouvernance a été pratiquée par le peuple de la longue maison (Haudenosaunee) et ses alliés (NdT: L’auteure de cette article, Ellen Gabriel était une négociatrice Mohawk durant la “Crise d’Oka” en 1990, elle sait de quoi elle parle… Voir sa bio sous l’article)

Après que Kanehsatà:ke fut attaqué par la Sûreté du Québec (police provinciale) tôt le matin du 11 Juillet 1990, la stratégie de la communauté a changé et est passée du blocage pacifique d’un chemin de terre secondaire à celle d’une barricade défensive érigée. Pour la sécurité de leurs familles vivant dans d’autres communautés (NdT: notamment Kanawá:keh tout proche), quelques hommes de la nation Mohawk et de nos alliés se masquèrent. La grande majorité de la communauté soutenait cette stratégie du masque, considérant les tactiques de torture et de violence employées par la police immédiatement après le raid. (NdT: masques portés par la suite par les membres de l’EZLN zapatiste au Mexique en 1994 jusqu’à aujourd’hui…)

Ce qui est souvent oublié dans cette partie de notre histoire est le fait qu’une très grande majorité des gens derrière la barricade ne portait pas de masques et choisirent de continuer à rechercher la paix, insistant sur le problème de nos droits à la terre pour combattre les gouvernements provincial et fédéral et leur campagne de propagande contre le peuple Mohawk.

Ce fut en fait les médias qui nous ont systématiquement étiqueté comme “guerriers”, pas la communauté. En fait, beaucoup des membres de la communauté avaient des sentiments incertains au sujet du drapeau guerrier et ne se sont jamais vraiment identifiés avec le terme “guerrier” a cause des quelques connotations négatives associées avec eux durant cette période. Mais éventuellement, beaucoup embrassèrent ce terme alors que les communautés de Kanahsatà:ke et Kahnawà:ke faisaient soudain face à l’armée candienne et à la sûreté du québec en étant complètement dépassées à la fois en nombre et en puissance de feu.

Des organisations internationales et canadiennes des droits de l’Homme condamnèrent le Canada pour les milliers d’abus des droits de l’Homme qui furent commis par l’armée canadienne et les autorités policières, mais sans résultat. Le peuple Mohawk et nos alliés furent criminalisés pour la fraude commise par le Canada et le Québec, et pourtant, les vrais criminels demeurèrent libres et agirent au contraire en tant que victimes. Notre communauté n’a jamais vraiment récupéré complètement de cet évènement.

J’ai souvent entendu de naïfs leaders indigènes menacer le gouvernement avec des déclarations du genre: “si le gouvernement ne négocie pas ou n’agit pas, ils auront un autre Oka sur les bras..” Le dicton “faites toujours attention à ce que vous souhaitez” vient à l’esprit quand on entend ce genre de menace creuse, car ceci est une situation extrême qu’aucune communauté ou peuples ne devrait jamais avoir à vivre. J’espère et je prie pour que ceci ne se reproduise pas dans le futur.

Les médias bondissent sur l’image proverbiale machiste associée avec quelqu’un portant un masque ou un t-shirt portant le symbole de la “société des guerriers”, ou la drapeau guerrier des Mohawks, un symbole qui fut créé par feu l’artiste (et activiste) Mohawk Louis Hall (NdT: dont nous avons traduit quelques textes sur ce blog…). Utiliser les termes anglais ou français pour exprimer “guerrier” trahit le mouvement pour les peuples indigènes et nos histoires de résistance contre l’impérialisme colonial.

Il est important aussi de noter que dans les temps de guerre, les femmes ont toujours participé de manière égale avec les hommes sur la ligne de front.

Avec la résurgence du terme de “guerrier” dans notre vocabulaire quotidien nous devons nous rappeler que les autorités coercitives et les gouvernements ont une interprétation différente de ce mot, une interprétation qui alimente leur propagande et donne certaines fausses assomptions que les “guerriers” portent des armes de quelque nature que ce soit et sont impliqués dans des activités “illégales”. Ainsi, il reste un clash d’idéologies de nos interprétations des “guerriers”, de ceux qui portent la charge et la responsabilité de la paix, de protéger la terre à ceux qui sont entraînés comme des “guerriers”.

Cette sursimplification et la mauvaise représentation des activistes indigènes et de leurs soutiens comme menaces à la prospérité du Canada ont été utilisées au travers de l’histoire par l’État pour justifier de son utilisation de la force contre les contestataires indigènes et les protecteurs de leurs terres.

Pour beaucoup de Canadiens et d’autochtones, la célèbre photo du face à face entre un guerrier masqué et un soldat canadien tirée par Shaney Komulainan est l’épitome de la “crise d’Oka de 1990”.

La photo du “face à face” perpétue un stéréotype violent fondé dans l’histoire, un stéréotype qui ne s’est pas encore dissipé de la conscience du public ; et bien que j’admire, respecte et suis éternellement reconnaissante à Bradley Laroque, autant quà tous ceux qui ont mis leurs vies en danger pour soutenir Kanahsatà:ke, je reste convaincue que cette image n’est pas le reflet de notre lutte. Notre lutte inclut des hommes, des femmes et malheureusement même des enfants de nos nations qui, pour des centaines d’années, ont été forcées de combattre des colons sans cœur occupés à saisir, faire main basse sur nos terres et nos ressources.

Faire référence à la photo du “face à face” comme étant une image qui représente l’essence de la résistance des peuples indigènes délégitimise notre lutte. Cela ignore la nature génocidaire de la loi de l’Indian Act, du racisme et de la discrimination auxquels doivent toujours faire face les peuples Onkwehón:we (NdT: habitants de l’île de la Grande Tortue, les peuples autochtones) et cela répudie les efforts historiques de nos ancêtres et leur résistance au vol de nos terres et de nos ressources.

En 1990, beaucoup de braves hommes et de braves femmes (NdT: dont l’auteure) ont fait face à l’armée canadienne et à la police sans masques ni armes. Nous nous sommes exposés au danger de leur faire face, alors que nous étions mis en infériorité numérique et militaire par une force para-militaire de police et d’armée qui ne cherchait qu’une raison pour utiliser leurs armes contre nous.

La vérité est que les grands troubles historiques qui ont persévérés au cours de l’histoire avec les peuples indigènes des Amériques ont souvent résulté en conflit parce que le Canada, les Etats-Unis et d’autres colonialistes ont refusé de négocier de bonne foi avec les peuples indigènes.

Les peuples indigènes sont forcés coercitivement à entrer dans des tribunaux coloniaux partiaux, qui souvent interprêtent leurs droits de manière très étriquée. En fait, les lois canadiennes sur la propriété privée sont fondées sur les doctrines chrétienne de la découverte et de Terra Nullius (NdT: les lois américaines et mexicaines et d’Amérique du sud également…), quelque chose que la Déclaration des Droits des Peuples Indigènes de l’ONU a clairement qualifié de “… raciste, scientifiquement faux, légalement nul et non avenu, moralement condamnable et socialement injuste” (préambule, paragraphe 4).

S’il y a en fait une image qui reflète la réalité que les peuples Onwehon:we ont enduré à travers notre histoire avec les forces coloniales, c’est celle des racistes brûlant de nuit, des effigies d’un “guerrier” Mohawk à Chateauguay pendant la crise d’Oka.

Un véritable guerrier utilise d’abord des moyens pacifiques, c’est quelqu’un qui honore, respecte et pratique la paix dans sa vie quotidienne mais a la capacité de protéger le peuple et la terre quand une menace à leur sécurité est imminente.

Mon espoir est que toute référence au terme de “guerrier” sera enracinée dans la compassion, l’honnêteté et la connaissance de ce que ce terme veut vraiment dire dans nos langues Onkwehón:we; ceux de nos nations qui ont la charge, la responsabilité de porter la paix. Ce terme devrait être utilisé par ceux qui possèdent l’enseignement de nos ancêtres et qui savent à quel point ceci est sérieux et important, à quel point il est sérieux d’être ceux qui portent la charge, la responsabilité de la PAIX.

Skén:nen  tánon Shakwenien’tshera – Paix et respect.

—
Ellen Gabriel devint connue du public lorsqu’elle fut choisie par le peuple de la longue maison (Haudenosaunee, confédération iroquoise) et sa communauté de Kanehsatà:ke pour être leur porte-parole durant la “crise d’Oka” de 1990, qui vit le jour afin de protéger des pins d’une terre ancestrale sacrée, d’une extension d’un golf à 9 trous dans la petite ville d’Oka. Ces 22 dernières années, elle a été une porte-parole des droits de l’Homme et pour les droits individuels et collectifs des peuples indigènes.

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