Résistance politique: 800 femmes autochtones disparues, assassinées au Canada… « Circulez y a rien à voir ! » dit le gouvernement…

Le deuil nous porte comme un courant

 

Sarah Hunt

 

14 Février 2014

 

url de l’article original:

http://nationsrising.org/mourning-carries-us-like-a-current/

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

800 noms.

600 noms.

Des milliers de noms de femmes disparues et assassinées.

A chaque fois que je vois débattu aux informations le nombre de femmes autochtones dont les vies ont été interrompus par la violence, je soupire. Je soupire un grand ressentiment, celui qui fait que nous sommes encore coincés dans un jeu de chiffres alors que la perte d’une seule vie devrait être suffisant pour inciter la révulsion et la colere. Je soupire de dépit, d’un dépit insondable. Comme beaucoup de femmes indigènes, je suis engagée dans le processus du deuil pour la perte de ceux que nous aimons, tout en soutenant nos amis qui ont aussi perdus un être cher et se rappelant également les pertes de nos ancêtres. Pendant que nous sommes tristes, nous agissons pour prévenir que nos enfants et nos petits-enfants aient à vivre eux aussi un deuil constant de ceux qu’ils aiment.

Ce deuil est dans chaque respiration et me porte vers demain comme un courant.

Être en deuil de pertes anciennes et nouvelles pompent beaucoup d’énergie, ce qui est empiré par le travail mental, physique et émotionnel de s’engager avec des systèmes étatiques qui continuent de nous déshumaniser. Ce que nous avons perdu touche bien plus profond que les pertes des membres de nos familles. Notre peine est inter-générationnelle ; ceci n’est pas un phénomène nouveau, mais qui est aussi vieux que le colonialisme lui-même. Un par un, les logiques coloniales tournent nos êtres aimés en statistiques. Je comprends la nécessité de collecter les noms et les cas en cours pour dénoncer l’énormité de cette injustice, de compter chaque vie comme partie d’un plus grand tout de schéma de violence. Et pourtant, alors que les chiffres grimpent avec chaque nouveau décès annoncé, y aura t’il assez de tout cela pour forcer les changements qui transformeront cette culture de violence ? M’étant consacrée au sujet de la violence depuis bien des années, je me sens particulièrement fatiguée de ces chiffres. Alors je me concentre sur les termes par lesquels nous nous reconnaissons, une personne à la fois.

C’est pourquoi il est si vital que nous nous rassemblions chaque mois de Février pour marcher ensemble dans le souvenir collectif.

Pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas le chiffre de 600, 800 ou de 2000 qui nous rassemble, mais le nom d’une femme que nous nous rappelons chaque jour qui passe. Une femme dont il nous semble toujours reconnaître le visage dans la foule, avant de nous rappeler qu’elle n’est plus parmi nous. Une mère dont nous rêvons toujours des mains tendres. Ou pour certains, il s’agit de deux tantes, ou trois ou plus… et chacune fait toujours rayonner dans nos cœurs de très profonds souvenirs. Marcher ensemble chaque année nous fait sortir de notre deuil solitaire en mémoire des femmes et jeunes filles assassinées et disparues, ces femmes nous permettent de nous renouveler et donner à ceux que nous aimons, l’honneur qu’elles méritent. Marchant côte à côte, nous formons une relation fondée sur le respect et des valeurs partagées, qui fonctionnent contre la violence normalisée à laquelle nous devons toujours faire face.

Chaque février, je marche en souvenir des êtres chers qui ont été perdus ; mais je marche aussi pour commémorer les autres formes de violence qui servent à nous déshumaniser en tant que femmes indigènes. Nous devons nous rappeler que l’enlèvement et le meurtre sont des formes extrêmes de violence auxquelles les jeunes femmes et femmes autochtones doivent faire face dans nos communautés. Bien d’autres formes de violences se passent de manière quotidienne, cela fait partie des conditions de vie résultant du fait que les assassinats continuent à ne pas être résolus. De toutes ces années où j’ai entendu les femmes parler des violences dans leurs vies, j’ai souvent entendu parler continuellement de violence exercée au cours de toute une vie. Violence sexuelle, abus émotionnels et racisme sont tous liés à la violence qui ultimement met fin à des vies.. Nous devons donc nous rappeler que certaines des femmes enlevées et assassinées ont subi bien des formes de violence avant que leur vie ne soit écourtée.

La nature persistante et continuelle de cette violence interpersonnelle est profondément connectée à la violence de la loi elle-même. Le colonialisme a impliqué l’imposition d’un système dans lequel la “justice” est définie en termes qui dépersonalisent les crimes commis contre nous. Marcher ensemble en signe de deuil collectif est aussi en soi un processus de cicatrisation de la déshumanisation de la violence de la loi. S’engager dans de véritables actes de connexion et de cérémonies nous permet de nous voir l’un l’autre dans notre totalité, des actions de décolonisation, si jamais il y en a eu, dans une société fondée sur notre éradication.

Comme le dit Audrey Huntley dans son article récent au sujet de la cérémonie des fraises à venir à Toronto, la pratique de la cérémonie est un acte de souveraineté. Nous devons toujours nous rappeler que la première marche qui se tint il y a 23 ans dans le centre Est de la ville de Vancouver, fut menée par des femmes indigènes et des membres d’autres communautés en réponse au meurtre d’une femme de la côte Salish. Le leadership des femmes autochtones continue de nous rassembler à travers l’Île de la Grande Tortue comme partie d’un tout plus important de revitalisation culturelle et politique des communautés indigènes. Se souvenir de nos disparues est intégral à stopper la violence et à retravailler les termes par lesquels nous nous reconnaissons les uns les autres. Où le système étatique canadien crée la division et la distanciation entre nous, la loi (naturelle) indigène peut nourrir une intimité et renforcer nos relations.

Alors que nous nous rassemblons ce 14 février dans nos communautés, nous marchons en solidarité l’un avec l’autre en signe de deuil collectif. Nous commémorons nos tantes, nos mères et nos filles, une par une, dont les vies ont été écourtées. Que nous citions le nombre de femmes autochtones qui ont été assassinées dans notre ville, notre région, à travers le pays ou de l’Île de la Grande Tortue, nous savons que le nombre est bien plus élevé que nous ne pouvons le sonder et nous savons également qu’une seule mort violente est une mort de trop.

Ensemble, nous formons un réseau qui n’est pas en référence à un ordre légal violent, mais en référence avec notre bien plus vieille relation avec la terre, avec le monde supernaturel et les uns avec les autres. Nous formons un réseau de personnes qui marchent dans l’honneur, pas seulement celui de celles que nous avons perdu dans ces violences intriquées, mais aussi dans l’honneur de nos ancêtres qui se sont en premier battus contre les attaques destructrices de la mise en place de ces politiques enracinées dans notre déshumanisation.

Les profondeurs de notre commémoration résonnent à travers ce pays, revigorant un amour profond pour nos relations et appelant pour de meilleurs lendemains.

2 Réponses vers “Résistance politique: 800 femmes autochtones disparues, assassinées au Canada… « Circulez y a rien à voir ! » dit le gouvernement…”

  1. 800 femmes assassinées,et au total,100 millions d’amérindiens supprimés;et on nous casse les c……. avec la sohah depuis plus de 50 ans?Inadmissible et révoltant,non?

    • Oui et non… L’holocauste des juifs est une horreur de l’histoire occidentale (une de plus), comme l’inquisition et autres aberrations humaines, mais cette horreur n’est pas plus horrible que toute autre horreur perpétrée: l’holocauste des amérindiens, l’holocauste arménien, l’holocauste cambodgien, l’holocauste vietnamien, l’holocauste indonésien, l’holocauste de l’esclavage, l’holocauste du Rwanda, pardon à ceux qu’on oublie…
      Chose curieuse: quel est le dénominateur commun de toutes ces horreurs ? Qui est le perpétrateur ou le commanditaire ? Qui a profité de ces crimes contre l’humanité, y compris du crime de la Shoah ?
      Il n’y a pas de « hiérarchie » dans l’horreur, il y a juste L’HORREUR.
      Notre travail de mémoire est de n’en oublier AUCUNE de ces horreurs et de donner justice aux victimes, TOUTES les victimes…

      Dans son remarquable texte « Respecting the Holocaust » de 1999, voici ce que dit et rappelle fort à propos, l’historien Howard Zinn au sujet du « deux poids deux mesures » concernant le génocide:

      « Il y a eu des moments de honte, des travestis d’humanisme juif, comme lorsque les associations ont fait campagne contre la reconnaissance par le congrès des Etats-Unis de l’holocauste arménien de 1915 sur la base que cela diminuerait la mémoire de l’holocauste juif. Les fondateurs du musée de l’Holocauste ont abandonné l’idée de mentionner le génocide arménien après une campagne de lobbying du gouvernement israélien (La Turquie était le seul gouvernement musulman avec qui Israël avait des relations diplomatiques).
      Un autre de ces moments vint lorsque Elie Wiesel, président de la commission Carter sur l’Holocauste, refusa de faire inscrire dans une description de l’holocauste, le massacre par Hitler de millions de non-juifs. Cela serait, avait-il dit « falsifier la réalité » au « nom d’un universalisme de mauvais aloi ». Novick cite Wiesel disant: ‘Ils nous volent l’holocauste’. Ainsi, le musée de l’Holocauste ne fit qu’une petite mention des plus de 5 millions de non-juifs qui périrent dans les camps nazis. »
      Plus loin dans le même article, Zinn dit justement ceci:

      « Ce qui est arrivé aux juifs sous Hitler est unique dans ses détails, mais partage des caractéristiques universelles avec bien d’autres évènements de l’histoire humaine: le commerce des esclaves transatlantique, le génocides des Amérindiens, les morts et invalidations de millions d’ouvriers, victimes de l’éthos du capitalisme qui met le profit coûte que coûte devant la vie humaine. »

      La conclusion de Zinn est sans appel:
      « L’holocauste (des juifs) pourrait servir un but puissant si cela menait à faire penser au monde d’aujourd’hui à l’Allemagne du temps de la guerre, où des millions sont morts pendant que le reste de la population vaquait obéissante à ses affaires quotidiennes. C’est une pensée terrifiante que de réaliser que meme dans la défaite, les Nazis après tout furent victorieux: Aujourd’hui l’Allemagne, demain le monde. Ceci demeurera tant que nous ne retirerons pas notre obéissance. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.