Résistance politique: L’histoire pour confronter et mettre au grand jour les mensonges des gouvernements (Howard Zinn)

Confronter les mensonges du gouvernement

 

Howard Zinn

 

Larges extraits du discours fait à l’assemblée générale de l’Unitarian Universalist Association, Boston, le 28 Juin 2003

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Note des traducteurs:

Replaçons ce discours dans son contexte. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak depuis plusieurs mois sous le faux prétexte que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Comme aux jours de son activisme pour les droits civiques des noirs américains et du mouvement anti-guerre du Vietnam, Zinn reprit la route et saisît cette occasion pour parler au peuple américain de la longue histoire des mensonges des gouvernements dans les intérêts exclusifs de l’empire américain.

Ceci devrait raisonner aujourd’hui  également particulièrement aux oreilles des Français qui ont vu leur armée intervenir deux fois en moins de deux ans directement en Libye et au Mali sur des prétextes mensongers et de “lutte contre le terrorisme” totalement bidon, mais en fait pour des intérêts particuliers peu avouables dans les deux cas…

Ceci nous remet également en perspective ce que devrait être l’historiographie et la position de l’historien dans la divulgation des faits. Le dernier paragraphe de conclusion est superbe dans sa façon de mettre en perspective le travail de fourmi de tout à chacun. Le message d’un grand activiste de la seconde moitié du XXème siècle et du début du XXIème siècle (Zinn est décédé en janvier 2010), est le suivant: Il n’y a pas de petite contribution à une cause. Tout est nécessaire. En cela il avait fait  sienne cette phrase de Gandhi: « Ce que vous ferez sera sans doute insignifiant, mais il est nécessaire que vous le fassiez. »

Notre dossier Howard Zinn

Vive la Résistance !

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Que pouvons-nous apprendre de l’Histoire ? Je pars de la supposition que si vous ne connaissez rien de l’histoire, c’est comme si vous étiez né hier. Si vous étiez né hier, alors quiconque ayant une autorité peut vous dire devant un pupitre et un micro: “Vous devez aller en guerre”, pour telle, telle et telle raisons et en l’occurence, vous n’avez aucun noyen de vérifier quoi que ce soit. Mais l’histoire peut vous donner une perspective, elle ne peut pas vous dire ce qui est vrai ou faux à propos de quelque chose qui se passe aujourd’hui, mais l’histoire peut faire des suggestions; elle peut vous en dire assez pour que vous ayez le désir d’en savoir plus au sujet du dernier discours présidentiel en date par exemple. Elle peut vous suggérer le scepticisme et c’est ainsi qu’elle peut devenir très utile.

Par exemple, l’histoire peut vous induire en erreur avec la notion que vos intérêts et ceux du gouvernement sont les mêmes. Les philosophes politiques ont été on ne peut plus clair à ce sujet: c’est pour cela que les gouvernements existent. Rousseau l’a dit, les gouvernements sont établis pour un petit nombre de personnes. Adam Smith l’a dit, James Madison l’a dit dans ses “Federalist Papers”. Ils sont très clairs là-dessus. Le gouvernement n’est pas établi pour les gens (NdT: nulle part, pas seulement aux Etats-Unis…) et si vous connaissez un peu de l’histoire des Etats-Unis, vous ne croirez jamais que le gouvernement fut établi afin de servir nos intérêts à tous et ce malgré les mots inscrits dans le préambule de la constitution: “We, the people of the United States” (“Nous le peuple des Etats-Unis”). Ce ne fut pas “nous le peuple des Etats-Unis” qui a fait la constitution des Etats-Unis. Ce furent vingt-cinq hommes blanc riches qui se réunirent à Philadelphie et qui créèrent un gouvernement qui, pensaient-ils, servirait les intérêts des propriétaires d’esclaves, des marchands et des spéculateurs sur les terres de l’Ouest de la nation.

Ils voulurent un gouvernement qui pouvait-être capable de museler des rébellions. Ils étaient parfaitement conscients que peu de temps avant la convention constitutionnelle, il y avait eu une rébellion de fermiers dans l’Ouest de l’état du Massachussetts. Vous avez probablement entendu parler de la rébellion de Shay. Vous le savez à cause des examens à choix multiples que vois avez dû passer… Mais on ne vous apprendra pas la connexion qu’il y a entre la rébellion de Shay de 1786 et la convention constitutionnelle de 1787. Vous n’apprendrez pas cela dans vos classes d’histoire orthodoxe d’école. Mais le fait est que lorsque se déroula la rébellion de Shay, des milliers de paysans se rassemblèrent autour des tribunaux, bon nombre d’entre eux étaient des anciens combattants de la guerre d’indépendance (1776), parce que leurs fermes étaient saisies, leur bétail, leurs terres étaient saisis parce qu’ils ne pouvaient pas payer les impôts qu’on leur imposait (NdT: On ne parle plus des Anglais là, accablant le peuple d’impôts pour le roi, mais du gouvernement américain…). Le “on” étant les riches qui contrôlaient la législature de l’état du Massachussetts. Alors les paysans ont encerclé les tribunaux et ne voulaient plus laisser se faire les débats des mises aux enchères de leurs terres et de leurs biens.

C’était la démocratie en marche. C’est là que la démocratie prend vie, quand un grand nombre de gens se rassemble pour défier l’état et déclarer ce qu’ils veulent vraiment et comment les gens devraient véritablement vivre. C’est ce qu’ils firent dans l’Ouest du Massachussetts. Vous devriez lire les lettres que s’échangèrent les “pères fondateurs” après la rébellion de Shay. Leurs lettres ne traitaient pas du fait que “Oh, établissons un gouvernement qui sera pour et par le peuple”. Non. Ce n’est pas ce qu’ils ont dit. Leur idée était la suivante: “Nous allons établir un gouvernemernt qui maintiendra la loi et l’ordre.”

[…]

Ainsi la constitution ne fut pas établie pour représenter le peuple comme ces fermiers en lutte de l’ouest du Massachussetts, ou les esclaves, ou les autochtones, ou les autres gens, les sans rien, les non-propriétaires, ceux laissés pour compte.

Si vous ne connaissez rien de l’histoire, vous ne comprendrez pas cela et vous penserez sûrement que vos intérêts sont les mêmes que ceux du gouvernement. Vous pourriez penser que l’expression de la “sécurité nationale”, lorsqu’elle est utilisée par le gouvernement veut dire “votre sécurité”. Vous pourriez penser que la “défense nationale” veut dire “notre défense”. Mais ce que l’histoire peut vous enseigner est qu’il y a en fait différents intérêts dans la société (NdT: ce qui ne se produirait pas dans une société à gouvernement non-coercitif c’est à dire sans état…) et que nous aurions tout intérêt a bien comprendre ce que veut dire “nos intérêts” et en quoi ils sont si différents de ceux du gouvernement, ainsi nous serions capables d’agir en citoyens dans une démocratie et non pas comme de loyaux et obéissants serviteurs d’une élite qui se trouve être au pouvoir pour l’heure.

Si vous connaissez l’histoire, et que vous écoutez le président ou le ministre de la défense ou quiconque de ces types au gouvernement, vous connaitrez l’histoire de ces mensonges qui ont été dis par les leaders des gouvernements, spécifiquement sur le sujet de la guerre et de la participation à une guerre.

Note des traducteurs: Ici s’ensuit une liste des mensonges proférés par différents présidents américains pour convaincre le peuple que l’entrée en guerre était justifiée…

[…] Le président McKinley a menti à la nation: “Pourquoi allons-nous en guerre contre les Philippines ? Pour civiliser et christianiser les Philippins.” C’est ce qu’il dit alors. Et le président Woodrow Wilson (NdT: Le même président qui fit passer la loi sur le réserve fédérale de 1913, qui institua le cartel des banques privées qui recommença à prêter l’argent qu’elle imprimait au pays avec intérêt…): “Nous entrons en guerre (1917) pour rendre le monde plus sûr pour la démocratie.” Woodrow Wilson, un président avec un doctorat. Un docteur mentirait-il ? Non, c’est dur à croire, mais je pense que lorsque vous avez un peu vécu, vous apprenez qu’il n’y a aucune relation entre la moralité et un haut niveau d’étude. La liste est sans fin.

[…]

Ainsi il y a toujours une raison donnée pour entrer en guerre, que ce soit “sa destinée manifeste” ou pour “civiliser les gens” ou “pour stopper le communisme” ou bien maintenant bien sûr “pour stopper le terrorisme”. Ceci est toujurs très utile pour mobiliser un pays pour la guerre. Mais quand on regarde derrière ces raisons, par le prisme de la politique étrangère américaine et que l’on observe les véritables raison pour aller en guerre, vous trouvez toujours un dénominateur commun. Vous vous figurez que la véritable raison est l’expansion. L’expansion économique, territoriale, politique, pouvoir, puissance, impérialisme. Je n’aime pas beaucoup utiliser ce mot d’ “impérialisme” parce que seulement les “radicaux” l’utilisent, mais je trouve aussi que les défenseurs de la politique étrangère américaine utilisent aussi ce mot “impérialisme”. Ils disent: “Oui, nous sommes impérialistes et heureux de l’être.” Mais oui, derrière tout cela se trouve toujours l’expansionisme. S’emparer de la moitié du Mexique (1846-1848), combattre ces guerres sur l’autre moitié du pays contre les Indiens afn de sécuriser cette énorme expansion territoriale entre les océans Atlantique et Pacifique.

Puis aller dans les Caraïbes, ah oui… pour libérer les Cubains de l’Espagne. La guerre américano-espagnole (1898). Je me rappelle ce que j’ai appris à l’école: Les Cubains étaient opprimés par les Espagnols et nous y allèrent parce que nous allions libérer Cuba. Et bien nous avons libéré Cuba de l’Espagne, mais pas de nous. L’Espagne était virée, nous entrions. L’Espagne était hors de Cuba, et les entreprises américaines étaient entrées. Les chemins de fer et les banques et les bases militaires américaines ; nous avons même fait écrire une clause spéciale dans la constitution cubaine nous donnant le droit d’intervenir à Cuba dès que nous le jugeons bon. Nous y avons toujours une base, cette base vous savez: Guantanamo, nous avons toujours cette base navale à Cuba. Oui, c’est de l’expansionisme de A à Z Au delà de la guerre froide, au delà de la guerre contre le terrorisme.

Nous allons en Afghanistan (2001) de manière présumée pour y faire quelque chose au sujet du terrorisme, mais en fait nous ne faisons rien contre le terrorisme, mais nous réussissons à établir des bases militaires, non seulement en Afghanistan mais aussi aux pays alentours comme l’Ouzbékistan, le Turkménistan et tous les autres pays en “-stan” de l’Asie Centrale ; voilà ce que nous avons réussi à faire. C’est le dénominateur commun derriere toutes les affirmations que nous faisons pour aller en guerre.

Quand vous connaissez l’histoire, alors vous devenez très suspicieux sur tout ce qui est dit de nos jours. L’idée que l’impérialisme américain est différent: plus gentil, plus doux… Vraiment ?… Allez, vraiment ?… Il y a un professeur de l’école d’économie de Harvard qui a écrit: “Le 20ème siècle voit une nouvelle invention, une hégémonie mondiale, dont les lettres de noblesse sont le libre échange, les droits de l’Homme et la démocratie”. Un écrivain de la New Republic, Charles Krauthammer dit: “Nous sommes un impérialisme unique et bénin”, cela me rappelle ce que disait le secrétaire à la guerre Elihu Root, du temps de la guerre américano-espagnole et au temps de la conquête des Philippines. Ils disaient ceci (NdT: accrochez-vous bien, c’est authentique…):

Le soldat américain est différent de tous les autres soldats de tous les autres pays depuis le début du monde. Il est l’avant-garde de la liberté et de la justice, de la loi et de l’ordre, de la paix et du bonheur sur terre.”

[…]

Note des traducteurs: Zinn parle ici de la guerre d’Irak…

Oui, on s’est débarrassé d’un tyran, mais on ne s’est pas débarrassé des Etats-Unis, qui en fait soutenaient le tyran dans ses pires jours. Saddam Hussein était sans pitié et il a tué beaucoup de gens, mais si vous regardez de près la chronologie de son règne, vous verrez que ses pires tueries, ses pires atrocités se sont déroulées alors qu’il était un allié proche des Etats-Unis et que la plupart des fosses communes qui ont été découvertes remontent à 1991, quant à la fin de la guerre du Golfe, les Etats-unis ont vraiment donné le feu vert à Saddam pour détruire la rébellion chi’ite dans le sud du pays et c’est alors qu’ont été créés ces charniers du sud de l’Irak. Alors lorsque le peuple dit “Non à Saddam, non à Bush !” Ils pensent à leurs trésors nationaux qui ont aussi été détruits dans cette soi-disant “libération” de l’Irak.

[…]

Il y a toujours des gens qui se demandent ingénuement: “Comment se fait-il que tant de gens aux Etats-Unis déclarent leur soutien à Bush et que le reste du monde est totalement opposé à ce que nous faisons en Irak ? Et bien la réponse est assez simple: Le reste du monde ne regarde pas CNN ou Fox News.

[…]

Nous avons appris de l’histoire que nous ne pouvons absolument pas faire confiance au gouvernement, et pourtant dans le même temps, nous savons que le gouvernement a le pouvoir. Il peut faire ce qu’il lui plaît, il peut dépenser la richesse de la nation de la façon qu’il le désire, il peut envoyer des troupes où il le veut dans le monde. Il peut menacer plus de 20 millions d’Américains qui ne sont pas des citoyens. C’est juste une sorte de gentille division bureaucratique entre les citoyens et les non-citoyens, mais je suppose que nous sommes tous des êtres humains citoyens ou non-citoyens et il y a 20 millions de non-citoyens qui sont sujets à des détentions de durée indéfinie sans droits constitutionnels.

C’est le pouvoir du gouvernement et le gouvernemernt a le pouvoir d’affecter l’opinion publique par ses connexions avec les médias majeurs.

[…]

Pensez au début de la guerre du Vietnam, quand les 2/3 des Américains soutenaient la guerre en 1965. Deux ans plus tard, les 2/3 des Américains étaient opposés à la guerre. Que s’était-il donc passé ? Qu’est-ce qui a causé ce revirement d’opinion ?

Je pense que ce qu’il s’est passé dans ces deux années est la compréhension graduelle que le gouvernement mentait en permanence et pour tout. Une sorte d’information qui suintait au travers des failles du système de propagande. Une sorte d’osmose de la vérité qui commença à toucher de plus en plus de personnes à travers le pays. Lorsque les gens ont fini par réaliser qu’on leur mentait en long en large et en travers, comme c’est toujours le cas, le gouvernement perd alors sa crédibilité, sa légitimité et son pouvoir. Nous avons vu ceci se produire ces dernières décennies, en fait autour du monde pas seulement aux Etats-Unis. Les leaders de nations semblent être en contrôle, ils ont le pouvoir et d’un seul coup ils se retrouvent avec des millions de personnes dans les rues et vous voyez ces leaders faire leurs sacs et appeler des hélicoptères pour se faire évacuer. Nous avons vu cela aux Philippines, en Indonésie, au Portugal, en Espagne, nous l’avons vu en Allemagne de l’Est, en URSS et dans les anciens pays du bloc de l’Est. Et l’Afrique du Sud, où l’apartheid est tout puissant et puis Mandela sort de prison, l’apartheid est terminé, Mandela est président. Les choses peuvent toujours changer.

[…]

Le 15 Février (2003) quelque chose s’est produit qui n’était jamais arrivé auparavant dans l’histoire du monde. Nous ne savons pas exactement combien, mais 10, 12, 15 millions de personnes autour du monde se sont mobilisés et ont manifesté simultanément contre la guerre américaine en Irak. Ceci fut un évènement extraordianire, je pense que c’est ce que l’écrivain Arundhati Roy appelle “la mondialisation de la résistance”.

Tout acte infime que nous faisons, pour lequel nous nous engageons et ceux d’entre nous qui sont actifs au sein des mouvements sociaux le savent très bien, vous faites de toutes petites choses et vous pensez “bah, çà ne sert à rien, qu’est-ce qu’on va faire avec çà ? Qui va écouter ?” Vous faites ces petites choses, et cela ne semble pas fonctionner et puis plus de personnes font ces petites choses et ces petites choses se multiplient plus ou moins vite. Et à un certain point de l’histoire, des millions de petites choses minuscules, d’actes infimes apparemment inconséquents, se multiplient. Nous avons vu cela durant le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, puis dans le mouvement anti-guerre du Vietnam, puis dans le mouvement pour les droits des handicappés, puis des homosexuels. A un certain point tous ces petits actes se multiplient et quelque chose se produit, çà change. Nous devons toujours garder cela présent à l’esprit. Chaque petite action dans laquelle nous nous engageons, contribue à un phénomène mondial. Ne l’oubliez pas.

Merci de votre attention.

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Référence:

 

“Howard Zinn Speaks”, Anthony Arnove, Haymarket Books, 2012, p.146-159

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