Résistance politique: Analyse et parties de solutions au marasme politico-économique ambiant… 2ème partie

Nationalisation, privatisation, socialisation, autogestion : le droit de propriété en question (2ème partie)

Un article paru dans « Les Cahiers d’alter » d’août 2013

 

Catherine Lebrun & Christian Maheux (SUD et Solidaires)

 

url de l’article:

http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article5490

 

1ère Partie

2ème Partie

 

~ 2ème partie ~

Un syndicalisme internationaliste, concrètement

Le défi pour le syndicalisme est global : imposer un changement systémique, à l’échelle nationale et internationale. À cet égard, la construction de luttes conjointes entre salariés-es des grands groupes opérant dans plusieurs pays, notamment au niveau européen, doit devenir un objectif prioritaire ; le développement de réseaux syndicaux « lutte de classes » à l’échelle internationale, ou encore la pérennité des forums sociaux européens et mondiaux, sont eux aussi décisifs.

Des outils existent, comme le Réseau syndical international de solidarité et de luttes et les réseaux qui s’organisent dans plusieurs secteurs professionnels ; mais ils ne nous seront utiles pour construire les ruptures politiques et sociales que nous voulons, que si nos collectifs syndicaux de base (syndicats, sections syndicales) se les approprient, les font vivre, les banalisent auprès de la masse des salarié-es. Sinon, ils ne servent qu’à donner une bonne conscience internationaliste, sans effet réel sur la lutte des classes, donc sans conséquence sur les rapports sociaux et le système capitaliste !

Travailleurs-ses, usagers, consommateurs-trices, citoyen-nes…

Un autre défi posé au syndicalisme est celui de la conception du sujet social, acteur de cette perspective de transformation sociale : est-ce la classe ouvrière dans sa vision la plus restrictive ? Est-ce les salarié-es (qu’ils et elles aient un emploi, soient au chômage, en formation ou en retraite) ? Quel sont les rapports avec les paysan-nes ? Avec les artisan-nes ? La grande majorité du syndicalisme est encore imprégnée d’une conception restrictive des bases sociales de la démocratie économique et sociale.

Le syndicalisme ne doit plus penser les forces dynamiques de la transformation sociale uniquement à partir du seul rôle de producteurs-trices et du lieu clos de l’entreprise, mais bien appréhender cette question de manière transversale, à la fois dans toute sa dimension interprofessionnelle mais aussi par l’articulation et la jonction entre les moments où nous sommes usagers, salarié-es, citoyen-nes ; ce dernier terme caractérisant ici la place des travailleurs-ses dans « la cité », sans renvoyer à une définition le limitant aux contours de la république bourgeoise héritée de 1789.

La cohérence des choix économiques, des finalités de production de biens communs, nécessite une vision globale qui dépasse les intérêts d’une seule communauté de production ou de service. Transformer l’ensemble des rapports sociaux suppose d’aller au-delà de la question de l’appropriation sociale des moyens de production et de développer une réflexion sur les sujets de la démocratie sociale, la citoyenneté et l’égalité pour sortir de la figure unique du producteur émancipé.

De manière, certes modeste et avec toutes leurs insuffisances, les campagnes de boycott des produits (comme Danone en 2001 [14]), de « votation citoyenne » contre la privatisation de la Poste, ou encore les luttes syndicales internationales pour le droit à la santé, pour la défense du service public ferroviaire, sont autant d’illustrations d’alliances nécessaires de forces sociales complémentaires.

Plus récemment, la pertinence de la propriété des entreprises a de nouveau été posée. Les syndicats CGT et CGC de Fralib, à Géménos ont un projet de reprise de la production du thé Elephant/Lipton. La multinationale Unilever bloque, refusant de céder la marque Elephant. Au-delà de la volonté de briser le collectif de travailleurs-ses qui luttent contre la décision patronale, l’enjeu pour la multinationale est d’empêcher de vivre un projet qui répond à des questions de fond telles que celles des délocalisations, du développement de la production locale, des méthodes de production, bref, de la transition écologique.

A Florange, c’est une autre multinationale, Arcelor-Mittal, qui a bafoué ses engagements et fait renoncer le gouvernement aussitôt après une timide annonce de possible nationalisation partielle et temporaire…

Concernant PSA, nous écrivions en août 2012, dans un tract national Solidaires : « Un débat doit s’ouvrir avec les salarié-es concernés mais aussi avec l’ensemble de la population sur les questions de la socialisation, du contrôle des salarié-es sur ce qu’ils et elles produisent, sur l’utilisation de la plus-value dégagée, sur les investissements utiles à la société… Ces questions se posent pour la filière automobile comme dans les autres secteurs productifs. » En réalité, les grévistes de PSA n’ont jamais envisagé collectivement une reprise de la production, fut-elle accompagnée d’une reconversion ; une telle démarche suppose un travail syndical préalable, dans la durée.

L’absence de réflexion collective sur une gestion autre, et plus précisément sur une possible autogestion, affaiblit les perspectives émancipatrices des mouvements.

Des contre-pouvoirs à ancrer dans le quotidien

La question des contre-pouvoirs dans l’entreprise, mais pas seulement dans l’entreprise [15], est essentielle. C’est un des exercices de « gymnastique révolutionnaire » dont parlaient les syndicalistes révolutionnaires du début du 20e siècle. Car il ne s’agit pas de se limiter aux contre-pouvoirs mais bien de construire par là, notamment, une dynamique aboutissant à poser concrètement la question du pouvoir, de sa forme, de son exercice, de sa réalité, de son utilité … et nous en revenons au débat sur l’autogestion.

Nos mots d’ordre et nos revendications de redistribution des richesses produites, de diminution massive du temps de travail, de droit de veto des représentant-es des travailleurs-ses dans les Comités d’Entreprises, de réquisition des emplois, d’appropriation collectives des entreprises qui ferment, etc., s’articulent pleinement avec ces réflexions. Applicables à la situation présente, donc dans le cadre du système capitaliste, tout ceci peut être taxé de « réformisme ». Mais c’est le rapport dialectique [16] avec les luttes qui peut leur donner un caractère révolutionnaire. La construction du rapport de forces et de mouvements de masse qui s’opposent frontalement au système en place, donc le renforcement des outils syndicaux qui portent cette dynamique, sont incontournables pour passer des débats abstraits à la pratique concrète.

De même, l’autogestion ne doit pas être une notion qui demeurerait abstraite aux yeux de la majorité des travailleurs-ses. Dans un processus de crédibilisation de nos aspirations autogestionnaires, il serait utile que les collectifs syndicaux travaillent sur ce que ceci pourrait signifier dans leur secteur (comme indiqué par ailleurs, en intégrant qu’il n’est pas question d’autarcie).

Ceci peut se concevoir relativement facilement pour une entreprise mono-activité, même si cela amène à poser des questions importantes comme l’utilité ou non de la hiérarchie, les modalités de décision collective, les rapports entre services, la non-opposition entre autogestion et parfois « commandement » technique, etc. Mais dans des entreprises plus importantes, dans des services en réseau (transports, énergie, etc.), c’est plus complexe ; raison de plus pour y travailler dès maintenant.

Nous ne voulons pas construire « un schéma idéal coupé de toutes réalités » mais apprendre ensemble, construire ensemble, rendre crédible la perspective d’autogestion donc de changement fondamental de l’organisation de la société.

Nous l’avons dit : l’autogestion telle que nous l’entendons ne se résume pas à la gestion directe par les salarié- es de chacun de leur lieu de travail. A contrario, elle doit s’ancrer à ce niveau. Nous sommes « chez nous » dans nos entreprises, nos services, nos lieux de travail ! Cette affirmation peut paraître naïve et apolitique ; elle est loin de l’être. C’est en prenant confiance dans leur « bon droit » (pas au sens du droit légal bourgeois) à décider ensemble de ce qu’ils et elles font au boulot que les travailleurs-ses oseront des actions plus radicales au sens où elles remettront en cause des principes présentés jusque là comme des évidences : la hiérarchie, les différences de rémunération, les directives qui ne correspondent pas au travail réel, etc. Se réapproprier collectivement nos lieux de travail est une action syndicale à première vue réformiste qui a une portée radicale et révolutionnaire.

Autogestion des luttes

La mise en pratique d’une conception autogestionnaire de la société concerne aussi les pratiques syndicales au sein des syndicats et dans les luttes. Toute conception pyramidale des prises de décisions est aux antipodes d’un projet autogestionnaire. Nombre d’organisations syndicales se considèrent comme les états major, les têtes pensantes, auxquelles les acteurs et actrices des mouvements sociaux doivent se soumettre.

Rompre avec cette conception et favoriser les formes de démocratie directe (assemblées générales décisionnaires au plus près des collectifs de travail, comités de grèves, assemblées générales interprofessionnelles, coordinations…), c’est œuvrer à l’apprentissage de l’autogestion dans une perspective plus globale, c’est aussi choisir la démocratie dans les luttes, favorisant ainsi leur autonomie vis-à-vis de toutes forces extérieures (politiques, étatiques, gouvernementales…) prétendant les diriger.

L’autogestion des luttes est exigeante : pour que les revendications, les formes et la durée d’une grève, la coordination éventuelle avec d’autres secteurs, le contrôle des négociations, etc., s’inscrivent réellement dans la démocratie ouvrière dont nous nous revendiquons, il faut par exemple que les assemblées générales (ou comités de grève, etc.) soient réellement représentatives des salarié-es en lutte.

S’appuyer sur l’expérience collective, être disponibles à l’inattendu

L’histoire du syndicalisme est traversée par des processus de recomposition à l’épreuve de la lutte des classes et des évènements politiques et sociaux qui la rythme. Ce sont des processus longs mais l’union syndicale Solidaires doit jouer un rôle central dans la recomposition syndicale de demain afin que celle-ci offre à l’ensemble du salariat une alternative au « syndicalisme d’accompagnement ».

Ne plus se concevoir comme un simple contre-pouvoir, mais se poser comme une force porteuse d’un projet de société face au capitalisme est une des conditions pour inverser le rapport de forces et rendre à nouveau possible l’avènement d’un autre monde. L’internationalisme est partie intégrante de ce processus.

En conclusion, si personne ne peut prétendre avoir un modèle clé en main d’un processus de transformation sociale, ni des formes achevées d’une organisation sociale autogestionnaire, commencer à se poser quelques questions fondamentales c’est tenter d’y répondre. Et surtout, l’histoire nous enseigne que les mouvements sociaux produisent eux-mêmes les outils nouveaux de la transformation sociale.

Être attentifs aux nouvelles formes d’organisation collective et disponibles à l’inattendu, c’est être fidèle au combat de l’émancipation sociale.

Catherine Lebrun, Christian Mahieux, le 30 août 2013

 

[1] Il s’agit ici des acquis en matière d’enseignements des luttes et expériences passées ; non pas des « acquis sociaux », dont la défense est par ailleurs nécessaire car articulant la double tâche de défense des intérêts immédiats des travailleurs et des travailleuses et de construction du mouvement émancipateur.

[2] C’est-à-dire la gestion directe des entreprises et des services. Nous n’abordons pas ici la question de la gestion directe dans le monde agricole, faute de pratiques et de réflexions.

[3] « There is no alternative » est un slogan attribué à Margaret Thatcher, qui fut Premier ministre du Royaume-Uni de 1979 à 1990, chantre de l’ultralibéralisme qui mena une guerre sociale intense contre les syndicats. Il symbolise le combat idéologique mené pour nous faire croire que le capitalisme, le marché, la mondialisation sont, non pas des choix politiques d’organisation de la société et son économie, mais en quelque sorte des phénomènes naturels.

[4] Cette page d’histoire sociale s’écrit entre le coup d’Etat militaire et fasciste de Franco (19 juillet 1936) et la seconde guerre mondiale. Il y avait deux organisations syndicales en Espagne, rassemblant chacune des millions de syndiqué -es : la CNT anarchosyndicaliste, l’UGT socialiste ; hormis en Catalogne où l’UGT sous influence du Parti Communiste combattit les collectivisations, les deux organisations participèrent au processus autogestionnaire.

[5] Paradoxalement, c’est en 1922 qu’est officiellement créée l’Union des républiques socialistes soviétiques, à un moment où le pouvoir des qu’exerçaient directement les travailleurs et les travailleuses dans les usines, à travers les soviets, a été définitivement confisqué par le Parti communiste.

[6] C’est le cas des communistes de gauche, puis de l’Opposition ouvrière. Voir notamment Moscou 1918, la revue Kommunist, Éd. Smolny, 2011 et L’Opposition ouvrière d’Aleksandra Kollontaï, Seuil, 1974.

[7] Keynes est un économiste britannique. Sa théorie, mise en œuvre durant la seconde moitié du 20e siècle est que les marchés ont besoin d’une intervention étatique pour trouver leur équilibre. Il ne remet nullement en cause l’exploitation capitaliste.

[8] Aucune organisation du CNR ne revendique cela ; au contraire, PCF et CGT dénoncent ces mots d’ordre.

[9] L’École nationale d’administration (ENA) est l’archétype de l’institution formant ce type de « serviteurs de l’État », qui sont avant tout serviteurs d’eux-mêmes et de leur classe sociale.

[10] Nombre de textes de la CFDT de l’époque mais aussi d’organisations politiques (PSU, trotskystes, libertaires) portent sur ce qui est présenté alors comme « des expériences autogestionnaires » en Yougoslavie ou en Algérie. Certes, les critiques pointent, fort justement, bien des insuffisances.

[11] Voir le film Les Lip, l’imagination au pouvoir

[12] C’est-à-dire celles et ceux qui vivent de leur travail et non de l’exploitation de celui d’autrui. Par ailleurs, comme indiqué précédemment, nous ne traitons pas ici de la question paysanne.

[13] Sociétés coopératives et participatives. La dénomination officielle jusqu’en 2010 était « société coopérative ouvrière de production ».

[14] Action menée en soutien aux salarié-es de LU-Danone luttant contre des licenciements.

[15] Redressement et liquidation judiciaire sont la source de licenciements plus nombreux encore que les « plans sociaux ». Le syndicalisme interprofessionnel ne devrait-il pas s’interroger sur la latitude qu’il laisse aux seuls patrons, à travers les tribunaux de commerce, de décider ainsi du sort des travailleurs et travailleuses ?

[16] Les revendications ont leur propre portée. Les luttes ont leur dynamique. Mais les deux s’influencent réciproquement et créent une situation nouvelle qu’il convient à nouveau d’analyser pour agir le plus efficacement possible.

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