Colonialisme et génocide au Nouveau Monde: « A découvert: Génocide au Canada passé et présent » Introduction – 1ère partie –

“La révolte métaphysique est le mouvement par lequel l’Homme se dresse contre sa condition et la création toute entière. Elle est métaphysique parce qu’elle conteste les fins de l’Homme et de la création. L’esclave proteste contre la condition qui lui est faite à l’intérieur de son état ; le révolté métaphysique contre la condition qui lui est faite en tant qu’Homme.” ~ Albert Camus ~

“L’idée de dieu implique l’abdication de la raison et de la justice humaines, elle est la négation la plus décisive de l’humaine liberté et aboutit nécessairement à l’esclavage des hommes, tant en théorie qu’en pratique… Toutes les religions sont cruelles, toutes sont fondées sur le sang, car toutes reposent principalement sur l’idée du sacrifice, c’est à dire de l’immolation perpétuelle de l’humanité à l’inextinguible vengeance de la divinité.” ~ Michel Bakounine ~

Présentation de la traduction du livre de Kevin Annett

 

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A découvert: Génocide au Canada passé et présent (Introduction, 3ème édition 2010) ~ 1ère partie ~

(“Hidden No Longer: Genocide in Canada Past and Present”)

 

2ème partie

 

Kevin Annett

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Introduction: Qu’est-ce qu’un génocide, quelle en est l’origine ?

Lorsque dieu vous mène dans cette terre que vous pénétrez pour la posséder et expulser de nombreuses nations… vous devez les détruire totalement.” (Deutéronome 7 : 1-2)

L’éradication des peuples étrangers est une bonne et juste chose, méritoire et divinement honorable.” (Sir Francis Bacon, chancelier de l’Angleterre 1561-1626)

“Génocide”, le terme provient du grec ancien et veut dire “tuer un peuple”. Le terme fut inventé par un réfugié polonais du nom de Raphaël Lemkin, qui perdit 50 membres de sa famille dans les camps de la mort nazis après s’être échappé aux Etats-Unis.

Lemkin était un juriste qui aida à parfaire la déclaration de Nüremberg et les conventions des droits de l’Homme post-seconde guerre mondiale, incluant la souvent citée mais rarement mise en application Convention des Nations-Unies sur le Crime et le Génocide de 1948. Il avait une vue très large du crime en question.

Dans son livre écrit en 1944, “La règle de l’axe dans l’Europe occupée”, Lemkin écrivait:

De manière générale, le génocide ne veut pas nécessairement dire la destruction immédiate d’une nation, sauf quand cela est fait par le meurtre de masse de tous les membres d’une nation. C’est plutôt une intention de signifier un plan coordonné d’actions différentes ayant pour but la destruction des fondations essentielles de la vie de groupes nationaux, le tout ayant pour but d’annihiler les groupes eux-mêmes.

Pour Lemkin, tout ce qu’un groupe de personnes conquérant fait aux personnes conquises et qui essaie de provoquer leur éventuelle éradication est génocide, incluant l’interdiction de pratiquer une langue, de déranger les schémas familiaux normaux, ou de placer les enfants des personnes conquises dans d’autres foyers afin qu’ils oublient qui ils sont.

De manière évidente, ce type de largesse dans le crime a causé un gros problème potentiel dans les nations conquises par les nazis, incluant le Canada et les Etats-Unis, qui pendant des siècles ont pratiqué ce type d’éradication culturelle contre les nations autochtones indiennes à travers le continent d’Amérique du Nord.

De manière prévisible, la compréhension au sens large du génocide par Lemkin ne survécut pas les réalités politiques de l’après-guerre. Grâce au zèle des diplomates canadiens et américains et la pression qu’ils mirent sur l’ONU, le génocide fut redéfini comme étant principalement le meurtre physique d’un peuple.

[…]

La vérité est que le crime de génocide a émergé de la fabrique religieuse et philosophique de la culture européenne et débuta avec la montée de l’empire chrétien ou Chrétienté, au IVème siècle.

La culture qui a rendu possible les camps de la mort nazis n’était pas seulement locale et occidentale, mais fut un résultat… de ses traditions religieuses fondamentales, qui insistent sur la division dichotomique de l’humanité entre les élus et les voués à la damnation” (Richard Rubenstein)

Les “traditions religieuses” auxquelles se réfère Rubenstein ont émergé de la culture gréco-judéo-chrétienne, qui mettait en équivalence la foi d’un individu et la vertu de la conquête et de la destruction des autres. Ses deux racines principales se trouvent dans la bible hébraïque et la philosophie grecque, qui furent toutes deux essentielles dans la fondation de l’établissement du christianisme et de ses églises.

Dans la bible de l’ancien testament le dieu Yaveh ne peut pas tolérer les autres dieux ou croyances ou les gens qui les professent et il instruit ses dévôts de détruire de telles personnes (Deuteronome 7). De fait, dans la tradition biblique, l’intégrité spirituelle et la pureté ne sont possibles que par la violence faite contre les autres croyances, puisque la co-existence avec d’autres religions constitue un acte apostat ou de trahison de sa propre foi. De plus, cette attitude a aussi pour origine une croyance plus basique au sein du judéo-christianisme qu’on ne peut être sacré ou sanctifié, qu’à travers l’offrande du sang d’un autre. Dans cette tradition, la sanctification est un acte violent, provenant d’une pratique tribale ancienne de “séparation et de purification” (qadash en hébreu) d’un animal ou d’une personne afin de le/la sacrifier aux dieux.

Bref, le sacré existe par le rituel du sacrifice des autres.

Sans compréhension de ce paradigme essentiel de la culture occidentale, nous ne pouvons pas saisir les bases religieuses et psychologiques du génocide dans notre histoire ainsi que l’emprise qu’il continue d’exercer sur nos esprits et nos pratiques. En fait, de ce concept fondamental est née toute pratique génocidaire.

Ce mélange de “sacré”, de rituel sacrificiel et de meurtre est profondément ancré dans la pensée occidentale. De fait, même le terme utilisé pour le soi-disant “peuple élu” de dieu dans l’ancien testament est “qadar”, ayant la même racine que le mot sacrifice: “car vous êtes un peuple sacré (qadar) pour dieu” (Deuteronome 7:6): en fait, un peuple entier est rendu sacré en le séparant et en le préparant pour le sacrifice.

De manière évidente, dans une culture qui fait du rituel de la purification et de la sanctification les compères inséparables du meurtre rituel et du sacrifice, le meurtre et l’action divine seront également indiscernables et quoi que ce soit qui est pur et innocent sera candidat à l’extermination.

La fait que le christianisme a créé un énorme substitut au sacrifice dans le symbole de Jesus Christ n’a pas diminué le pouvoir et mis en suspend ce concept de mettre sur le même pied d’égalité la purification spirituelle et le meurtre. Ainsi, de fait, avec la substitution plus avant de l’église catholique pour le Christ et de la mise en équation de l’un et l’autre, la pratique de se rendre soi-même ou son peuple “sacré” au travers le massacre des autres prend alors une toute autre dimension.

L’exemple le plus frappant de tout ceci fut exprimé par la doctrine papale de “l’indulgence”, qui vît le jour au soir de la première croisade de 1095. Le pape Urbain déclara que tout acte de violence, de meurtre ou de conquête commis par ceux qui étaient au service de dieu, c’est à dire de l’église, restaurait le perpétrateur dans un état de “grâce originelle” et le libérait de tous pêchés. Comme dans les croyances hébraïques, quelqu’un était sanctifié au travers du meurtre sacrificiel des autres.

Selon Williston Walker (historien américain de l’église chrétienne, qui publia “Une histoire de l’église chrétienne” en 1918):

“L’indulgence fut comprise de manière commune comme étant un moyen d’effacer les anciens pêchés et de restaurer la personne dans un état d’innocence spirituelle… longtemps avant qu’il n’acquiert sa fonction de financer la papauté. Dans son essence, cela fut vu comme un acte de purification.” (extrait de “A History of the Christian Church”, 1918)

Cette notion que partir en croisade était une forme de sanctification et de purification spirituelle fut transférée à toute conquête autorisée par l’église, ce incluant le colonialisme du XVIème siècle et au delà. La conquête de peuples non-chrétiens (étiquetés “Sarazins et païens”), qui fut sanctionnée et rendue légale par les bulles papales Romanus Pontifex (1455) et Inter Catera (1493- NdT: bulle du Pape Alexandre VI, dite de la “doctrine de la découverte”, qui a cautionnée l’appropriation des terres du nouveau monde par Colomb et autres…), tombe sous les lois légitimant les croisades et dès le départ fut conçue comme une sanctification massive de toute la chrétienté.

Le génocide, en bref, était une bonne chose pour les âmes des chrétiens d’Europe et pour tous ceux qu’ils conquéraient, en accord avec la compréhension papale des lois. Cette croyance fut renforcée non seulement par la soif de nouvelles terres, d’or et de puissance qui accompagnait chaque missionnaire, mais aussi par la base philosophique fondamentale de la culture européenne dans son entièreté, depuis les Grecs anciens et spécifiquement la philosophie aristotélicienne.

Aristote, qui fut un des pères philosophiques du christianisme et dont les croyances façonnèrent celles de St Augustin et Thomas D’Aquin, ainsi que de bon nombre de théologiens de l’église, enseignait que l’humanité était naturellement divisée en des classes inhérentes supérieure et inférieure de personnes et que le devoir et la nature profonde des forts étaient de régner et de subjuguer les faibles. De plus, cette domination était aussi morale dans la mesure où les forts étaient par nature plus vertueux que les faibles ; ces derniers n’étant pas en position de questionner ou de défier leur subordination.

Combinée avec une religion chrétienne qui met sur le même plan sa propre santé spirituelle avec la conquête et le massacre des autres, cette notion de supériorité naturelle et de vertu des plus forts ont produit un monstre que l’universitaire Cherokee Steven Newcomb a nommé “la souveraineté chrétienne supérieure”: la croyance et la mise en pratique que les chrétiens ont une suprématie inhérente sur les non-chrétiens, dont les droits sont diminués et annulés par le simple fait qu’ils ne sont pas des croyants en Jesus Christ !

Citons Steven Newcomb à ce sujet de son livre “Païens en terre promise”, 2008:

“Des mots mêmes du juge de la cour suprême Joseph Story, qui réaffirma ce que les siècles avaient expliqué sur la supériorité chrétienne en ces termes: ‘En tant qu’infidèles, païens et sauvages, les Indiens n’ont pas le droit de posséder les prérogatives et les droits qui appartiennent aux nations souveraines, absolues et indépendantes.

Si cette croyance de la primauté des chrétiens sur les “païens” a causé la dépossession et le génocide de millions d’autochtones dans le monde, ses racines sont profondes dans la culture chrétienne européenne et spécifiquement avec la chrétienté: cette synthèse fatale de l’église de Rome avec l’empire romain qui se produisit au IVème siècle.

Le christianisme tel que nous le connaissons, une religion promue et protégée par l’état ayant un statut légal et entrepreneurial, n’existait pas avant l’année 312 après J.C, lorsque l’empereur romain Constantin annula les lois prohibitives contre les chrétiens. En vérité la religion chrétienne n’est pas une création de Jesus Christ mais de Constantin, qui inventa cette entité appelée l’église romaine catholique lorsqu’il lui accorda une incorporation légale en l’an 317. Depuis lors, les évêques de l’église devinrent les conseillers impériaux et les fiduciaires, l’armée romaine marcha sur les champs de bataille sous le soi-disant emblème chrétien, symbolisant l’union de l’église et de l’empire.

De manière réaliste et factuelle, le christianisme est né au IVème siècle à Rome et non pas 300 ans auparavant en Palestine. Ce fait est aussi suggéré par l’absence de toute preuve archéologique ou littéraire de Jésus ou de son mouvement, de la référence continuelle des historiens qu’ils soient chrétiens ou “païens”, à la “naissance” de l’église sous Constantin et de l’émergence de la bible en latin vulgarisé seulement aprés l’établissement de l’église constantinienne, qui deviendra plus tard le Vatican.

Peut-être encore plus convainquant est le fait que l’église de Rome et toutes les églises chrétiennes depuis lors, ont répudié activement les enseignements vitaux de celui qu’on appelle Jesus de Nazareth, prônant la non-violence et l’amour de son ennemi, en faveur de l’éthique impériale de la “guerre juste”, mise au point par l’évêque Augustin dans les décennies juste après Constantin. Ce rejet du Christ par le catholicisme romain est symbolisé par l’adoption précoce par l’église d’une image officielle d’un Christ assassiné, cloué sur une croix et qui fut mis en évidence dans tous les endorsements papaux de guerres saintes de conquête et d’extermination qui s’ensuivirent.

Considérant son origine comme l’aile d’un empire, il n’est pas vraiment surprenant de constater que l’église catholique romaine devint cet empire alors que Rome déclinait au Vème siècle. De cette manière, l’église hérita non seulement des termes et des symboles de l’empire romain, mais aussi de la philosophie sus-mentionnée de la domination supérieure chrétienne et sa “sanctification par le massacre” des traditions gréco-hébraïques, armée maintenant de tous les moyens d’un empire.

Dès les années 401-417, le chef de l’église de Rome, le “pape” Innocent 1er, déclara que la papauté était le chef suprême de toute autorité mondiale et qu’à ce titre, pouvait établir et disposer de tout gouvernement, conquérir tout royaume et régner sur tous les humains de la terre, qu’ils soient chrétiens ou non.

Une force mortelle avait fait son apparition dans le monde: un empire imbu d’auto-justification divine, clâmant une autorité absolue et totale sur l’ensemble de l’humanité et croyant qu’elle était supérieure à toutes autres fois et était de la sorte sanctifiée par la conquête et la destruction de ces dernières. Ce fut cette force, connue sous le nom de chrétienté qui formula et mit en application ce fléau connu sous le vocable de génocide européen.

A suivre…

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13 Réponses to “Colonialisme et génocide au Nouveau Monde: « A découvert: Génocide au Canada passé et présent » Introduction – 1ère partie –”

  1. Intéressant il y a en effet un décalage avec la bible et la vision du Vatican . Jésus n’a rien inventé de tel et n’aurai surtout pas voulu créer un empire pour détruire des peuples

    • Il faut prendre « Jésus » comme une parabole, une allégorie philosophique, il n’y a aucun fondement historique de son existence, il est un mythe, récupéré à des fins de contrôle oligarchique et d’ingénierie sociale. Son « enseignement » est universel parce qu’il provient de la nature humaine, on retrouve les mêmes dires dans le fond chez les shamans indiens, les sages d’Asie, les philosophes perses et arabes etc…
      L’histoire de jésus, « fils de dieu » et toutes les fadaises collatérales ont été inventés pour cadrer l’affaire et pour que quelques malins l’utilisent à dessein pour règner, dominer la majorité, aidés à partir du IVème siècle donc, par les légions romaines passées, « données » par l’empereur Constantin à « l’église » sectaire et génocidaire.
      Le seul enseignement valide est lorsqu’il est dit que « le royaume de dieu est en chacun de nous » ou quelque chose d’avoisinant… C’est à dire, comme dans le bouddhisme, chacun peut atteindre le nirvana, ce n’est pas l’apanage de quelques uns et la vie est une quête, quête de vérité et de paix. Il est très clair que l’église a totalement usurpée et tordu le message pour conserver ses avantages oligarchiques. Qu’au XXIème siècle on puisse être encore sous l’emprise de quelque religion que ce soit est absolument désolant et terrifiant en même temps !

      Sur ce sujet, personne ne l’a mieux dit que George Carlin (ici, VOSTF):


  2. […] Très complémentaire de notre traduction de l’Introduction du livre de Kevin Annett "A découvert: génocide au Canada passé et présent" […]

  3. […] avons traduit l’introduction au livre de Kevin Annett et avons trouvé depuis la traduction française complète de l’ouvrage. Nous encourageons le […]

  4. […] Le premier ministre Harper est en Afrique du Sud pour les obsèques de Nelson Mandela en tant que PDG de la corporation, le entreprise commerciale qui se déguise en pays. Le Canada refuse toujours de suivre la “Convention sur le crime et la Sanction du génocide” de 1948. Le Canada s’est opposé à signer la “convention sur l’arrêt et les peines pour le crime d’apartheid” jusqu’au 30 novembre 1973. Le Canada a inventé l’apartheid avec l’Indian Act (la loi sur les Indiens) et la définition légale moderne du génocide. (NdT: Une définition très large et précise fut donnée au procès de Nüremberg, il s’en suivi que dès 1946, le Canada et les Etats-Unis ont fait pression politiquement pour que la définition soit révisée afin qu’eux-mêmes ne puissent pas facilement être accusés et condamnés pour génocide des peuples autochtones, pour en savoir plus, cliquez ici) […]

  5. […] ~ Première déclaration de presse de Kevin Annett annonçant la publication de son livre: “Hidden from History: The Canadian Holocaust” on February 1, […]

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