Comprendre la résistance autochtone au colonialisme: Un exemple de modèle politique non étatique autonome… La confédération iroquoise, une vision Mohawk

“Vous êtes tous égaux et avez tous le même pouvoir et si vous vous disputez sérieusement, les conséquences seront des plus sérieuses et ce désaccord fera que vous ne vous respecterez plus l’un l’autre et tandis que vous vous querellerez les uns avec les autres, la panthère blanche (le dragon de la discorde) viendra et prendra vos droits ; puis vos petits-enfants souffriront et seront réduits à la pauvreté et à la disgrâce.”

~ Prophécie iroquoise du XVème siècle ~

 

“Quoi que vous fassiez, vous devez penser aux conséquences de vos actions sur les 7 prochaines générations”

~ Proverbe iroquois ~

 

 

Le dragon de la discorde

 

(Traduction d’extraits du chapitre 3 du livre “Heeding the Voices of Our Ancestors, Kahanawake Mohawk Politics and the Rise of Native Nationalism”, 1995)

 

Taiaiake Alfred, Ph.D

Professeur Science Politique Université de Victoria, BC

Mohawk, Kanahwake

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

[…]

 

La loi sur les Indiens (Indian Act)

 

Un système de gouvernement élu nominalement succéda au gouvernement traditionnel en 1890, lorsque la communauté (Mohawk de Kanahwake, NdT: prononcez “Ganaouagué”) accepta les provisions de la loi sur les Indiens (Indian Act) ~ Villeneuve 1984 ~

La loi sur les Indiens établît également un système électoral et mit en place un “conseil de bande” d’hommes localement élus afin de former le leadership politique de la communauté. Le gouvernement canadien avait auparavant fait de gros efforts pour avoir un certain degré de contrôle sur le territoire. […] Ainsi, l’avènement en 1890 des institutions politiques modernes à Kanahwake directement issues du gouvernement canadien et comportant le conseil de bande, le système d’allotement de terrain et la liste des membres, représentait le succès des efforts du gouvernement canadien de remplacer le système de contrôle local inhérent au système de gouvernance traditionnel et remplacé par un système de gouvernance euro-américain.

[…]

Le “caractère iroquois” était en fait une émergence culturelle politique à Kanahwake qui permettait une accommodation à la loi sur les Indiens fondée sur la perception que le gouvernement canadien partageait la motivation Mohawk d’une co-existence mutuelle idéale entre nations (NdT: Cf. la référence de base sur le traité Wampum à deux rangées, source de tout traité et accord entre nations partageant la même terre de l’île de la grande tortue…). Dans la vision Mohawk, à la fois le département (des affaires indiennes) et le gouvernement local Mohawk avaient des responsabilités dans les différents domaines de l’autorité. Mais quand le département essaya de gagner plus d’influence sur les affaires internes, ou de restreindre l’autonomie politique de Kanahwake, les Mohawks réagirent très fermement. Les Mohawks et le gouvernement canadien avaient deux visions différentes sur la même législation et les mêmes institutions.. Lorsque la nature de la loi comme perçue et imposée par le gouvernement canadien devint claire, la résistance Mohawk émergea, alimentée par un sentiment que le gouvernement canadien avait trahi le “sens réel” de la loi aux yeux des Mohawks. L’incompréhension, la double compréhension, contribua ainsi à la paix pendant un moment, mais éventuellement s’en vint à former le cœur même de la résistance Mohawk à l’intégration au système canadien.

Le gouvernement canadien avait créé la loi sur les Indiens non pas comme un moyen de co-existence pacifique avec les nations autochtones et les communautés indiennes autonomes, mais comme un instrument de domination coloniale interne sur ce que le Canada voyait comme étant des communautés minoritaires marginales. Alors qu’en surface était présentée une protection volontaire des terres indiennes et des statuts, la loi sur les Indiens et les législations affiliées étaient en fait le moyen par lequel le Canada cherchait à éventuellement à usurper toutes les terres indiennes au nom de la Couronne (NdT: La banque d’Angleterre qui a créée l’entreprise commerciale Canada en première instance…) et d’abroger les droits indiens et les statuts spéciaux en assimilant tous les Indiens dans la population et la culture générale, Plus le temps passa, et plus les Mohawks devenaient réceptifs à la véritable nature de la loi sur les Indiens (Indian Act).

[…]

Le contraste entre les idéologies assimilationnistes et traditionnalistes fut mit en exergue lors d’une réunion parlementaire de comité sur la loi indienne en Juin 1947. Parlant pour le conseil de bande élu, la longue maison (traditionnalistes) et la confédération des six nations iroquoises, Matthew Lazare décrivit la position de Kanahwake sur la réforme de la communauté. Il proposa un programme en 6 points qui incluait:

  • Un retour au gouvernement traditionnel de style iroquois
  • Un contrôle des membres
  • Un rejet de l’impôt sous toute forme que ce soit, spécifiquement l’imposition individuelle des Mohawks
  • Un rejet de la citoyenneté canadienne
  • Une demande pour que tous les résidents non-indiens partent de kanahwake
  • Une demande pour que les nonnes des Sœurs de Ste Anne, particulièrement abusives, soient retirées des fonctions d’enseignement dans les écoles gouvernementales

 

[…] La loi sur les Indiens est un document assimilationniste par excellence, qui recherche à coopter la nation autochtone en plaçant les indigènes au sein de la société canadienne, mais pour être certain, tout en créant un statut inférieur et en maintenant des institutions politiques racialement séparées (ségrégation).

 

Retour dans les bois

 

(Traduction d’extraits du chapitre 4 du livre “Heeding the Voices of Our Ancestors, Kahanawake Mohawk Politics and the Rise of Native Nationalism”, 1995)

 

“Frères ! Nous avons tout supporté patiemment pendant  bien longtemps; nous avons fait tout ce qui pouvait être fait en accord avec le bien-être de nos nations en général et ce sans compter tous les avantages qui nous ont été retirés… Notre patience est maintenant complètement épuisée !”

~ Thayendenaga, Mohawk, 1794 ~

 

Lorsque les Mohawks de Kanahwake “retournèrent dans les bois” à la recherche de principes de guidance, ils revisitèrent une tradition politique uniquement faite dans le but de redonner à leurs communautés de solides fondations. Les institutions et la pensée politique de leurs ancêtres avaient survévu jusqu’à l’époque moderne. Plus qu’une mémoire ou des réminiscences culturelles, elles étaient des concepts opérationnels dans de nombreuses communautés iroquoises. La nation Onondaga au nord de l’état de New York aux Etats-Unis, était toujours gouvernée par un conseil traditionnel iroquois, tout comme l’étaient divers segments d’autres communautés iroquoises dans l’état de New York et dans la province de l’Ontario. Dans l’esprit de beaucoup d’Iroquois, la philosophie politique traditionnelle iroquoise demeurait une idée importante et une puissante alternative aux valeurs euro-américaines.

 

Note du traducteur: Les Iroquois en général et les Mohawks en particulier, sont traditionnellement des “hommes et femmes des bois”. Chasse, pêche et guerres se passaient dans les forêts s’étendant sur ce qui est aujourd’hui de part et d’autre de la frontière américano-canadienne: les provinces de l’Ontario, du Québec autour de Montréal et sur les lacs et rivières environnant, pour le Canada et l’état de New York aux Etats-Unis. Le territoire de la confédération iroquoise s’étendait  à l’Ouest du lac Erie, au sud du lac Ontario (le nord étant territoire Huron, jusqu’ à l’Est de l’état de New York (http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Iroquois_5_Nation_Map_c1650.png ) et le territoire était traversé par la “piste des Iroquois” à travers bois de l’Ouest du territoire Seneca juqu’en Est, territoire Mohawk. Les Iroquois étaient des coureurs des bois, extrêmement agiles, rapides, silencieux, dont les prouesses physiques sont devenues légendaires. Les Iroquois n’étaient pas des cavaliers, les chevaux ne passant pas dans les forêts denses, ils étaient en revanche de remarquables coureurs à pieds, nageurs et canoëistes… Ils vivaient dans des villages élaborés autour desquels ils cultivaient maïs, haricots et courges. La société iroquoise était une société d’abondance d’obédience matrilinéaire.

 

La théorie disant que les sociétés indiennes ont maintenu des éléments clef de leur culture traditionnelle tout en accommodant d’autres à la modernité, de manière plus superficielle a été un autre point de focalisation de recherche à Kanahwake.

[…] Dans les années 1960, l’anthropologue Morris Freilich a mis en avant un argument en faveur des Mohawks de Kanahwake représentant un cas de persistance culturelle. Dans son travail de recherche sur le métier de construction de hauts bâtiments à structure d’acier, entrepris par les Mohawks et leur communauté transciente de Brooklyn à New York, Freilich a comparé la culture contemporaine Mohawk avec celle de la société Mohawk traditionnelle (Freilich 1963). Sa conclusion en fut que les caractéristiques définissant la société traditionnelle Mohawk prenant en compte les rôles de genres et l’interaction de groupe étaient aussi présents dans la société Mohawk contemporaine. Pour Freilich, que la préoccupation soit la guerre ou les grattes-ciel, la structure de la société Mohawk est demeurée la même. Il vit donc un schéma de sept caractéristiques culturelles persistantes.

En ce qui concerne les hommes:

  • Une “mentalité de héros conquérant” qui poussait les hommes à se prouver à eux-mêmes loin de Kanahwake et de retourner à la maison pour la gloire.
  • Un rejet de toute autorité hiérarchique, formelle ou linéaire
  • La nécessité du danger ou de tout excitement inhérents à tout domaine que les hommes avaient choisi d’entreprendre

Les femmes quant à elles avaient deux caractéristiques persistantes:

  • La nécessité d’être en relation étroite avec la lignée matrilinéaire ou d’autres femmes Mohawk
  • L’éducation des enfants

En tant que groupe:

  • L’entretien d’un système d’adoption complexe, qui permet aux non-Mohawks d’être intégrés facilement dans la communauté
  • Un désintérêt général à l’accumulation de propriétés et de biens matériels

Freilich, 1963.

[…]

Une autre anthropologue, Mary Mathur, émît la théorie en 1973 du processus de “revitalisation rationnelle”, menant à la création de “traditionnalistes auto-conscients”. Avec la théorie de Mathur, les représentations statiques de culture sont abandonnées en faveur d’une approche qui voit la culture comme un processus dynamique et le traditionalisme comme un référant constant entre ce qui est rappelé du passé et ce qui est demandé pour subvenir aux exigences du présent. Elle argumente sur le sujet particulier de la tradition iroquoise rendant des communautés comme Kanahwake parfaitement adaptées pour une assertion d’un “nationalisme tribal” dans un contexte tout à fait contemporain.

De fait, les deux clefs essentielles de la tradition iroquoise de la Grande Loi de la Paix, qui forme la base même de la culture iroquoise, sont sa sophistication politique et le fait que cela demandait un prosélytisme actif (Mathur 1973). Mathur affirme que les Iroquois contemporains ont conservé leur sophistication politique et l’énergie observée par Latifau dans leurs ancêtres du XVIIIème siècle […] Ainsi, Mathur voit les Mohawks comme chanceux de posséder à la fois le message et le moyen pour faire avancer leurs objectifs dans l’ère contremporaine.

[…]

Tout en revigorant certains moyens, le système de la Grande Loi de la Paix et des techniques de communication, les Mohawks de Kanahwake ont façonné un message consistant en des éléments variés auparavant identifiés (Voget, 1951), comme les caractéristiques d’un “ nativisme” pendant les années 1950.

Ceci fut modernisé et consolidé en trois principes fondamentaux:

  • La mise en place de la souveraineté par le retour d’une forme traditionnelle de gouvernement
  • Le renforcement d’une identité de peuple distinct par le point de focalisation sur les ancêtres
  • Le redressement des injustices historiques entourant la dépossession des Mohawks de leur terre traditionnelle

Il y a une signifiance toute spéciale de la terre dans le cas des Iroquois, car les conflits sur les terres sont devenus le champ de bataille légal principal et est le résultat de l’échec du Canada pour sauvegarder les droits substantifs à la terre des Iroquois, droits dérivés des traités et des contrats légaux domestiques. En références particulières aux Mohawks de Kanahwake, les crises concernant l’aménagement fluvial du St Laurent dans les années 1950 et la crise d’Oka en 1990, en sont des exemples clairs.

Les problèmes de territoires ont été les étincelles qui ont mis le feu aux poudres en maintes occasions et ont mis à feu le nationalisme Mohawk dans l’ère contermporaine. A cet égard, les Mohawks de Kanahwake sont l’exemple typique de ce que Mathur appelle “le nouvel indien” défiant la société non-native sur un “nouveau champ de bataille” pendant les années 1970 et suivantes. Pour Mathur, les Iroquois furent uniques dans leur façon de propager leur propagande, leurs idées et leurs stratégies parmi les autres nations indiennes. Cette action directe a mené à la reconnaissance d’un niveau singulier d’intensité et de militantisme dans le tradtionalisme Mohawk, chose qui s’est manifestée dans ce qu’elle appella à cette époque le “nationalisme tribal” (Mathur, 1973)

L’interaction des problèmes territoriaux, de la souveraineté et de l’identité était évidente au travers des confrontations augmentant régulièrement entre les Mohawks et les gouvernements du Canada et des Etats-Unis. Ces idées se sont cristalisées dans un plan d’action en 1974, lorsque les Mohawks de Kanahwake occupèrent et tentèrent de réétablir une zone de leur territoire traditionnel dans les montagnes d’Adirondack près d’Utica dans l’état de New York. Dans la confrontation qui s’ensuivit avec les autorités de l’état de New York, un négociateur fédéral observa que “la souveraineté est un mot clef pour la nation Mohawk. Ils insistent sans discontinuer sur le fait que la nation Mohwaks est un gouvernement indépendant et souverain.” (Kwartler 1980) Clairement à ce moment, les Mohawks qui étaient en première ligne de l’activisme politique, sont passés par le processus décrit par Mathur et ont en fait consolidé tout en ensemble de principes qui met en valeur la politique contemporaine à Kanahwake.

Cette discussion a établie le cadre pour une analyse de détail du contenu du processus adaptatif de Kanahwake et de la création, en réponse à une demande fonctionnelle, d’une idéologie politique particulièrement modernisée et dérivée d’une solide base de traditions iroquoises, qui ont été enfouies pendant des années. Les Mohawks de Kanahwake ont ainsi compris que dans la nouvelle réalité politique une prise de position sûre en tant que nation et la sauvegarde de leur base territoriale, demandaient une reformulation de leur stratégie envers une plus grande confiance en des éléments traditionnels de leur culture politque.

 

La tradition politique iroquoise: Kaienerekowa (NdT: prononcez: “Gaïénérégooua”): La Grande Loi de la Paix

 

Quels sont les éléments clef de Kaienerekowa, La Grande Loi, le texte qui forme la référence de base de toutes les valeurs traditionnelles iroquoises sur le gouvernement et l’organisation sociale ?

NdT: Kaienerekowa est la constitution de la confédération des six nations iroquoises (Seneca, Cayuga, Onondaga, Oneida, Mohawk, Tuscaroa). Elle est composée de 117 articles, mis sous forme de ceintures wampum ~

La confédération iroquoise était à l’origine (NdT: XIIIème-XIVème siècle selon les estimations anthropologistes) composée de cinq nations (NdT: La nation Tuscaroa rejoignant la confédération vers la mi-XVIIIème siècle, date toujours sujet à débat…). La tradition orale iroquoise raconte comment les nations furent unies par un Pacificateur après une longue période de guerres intestines. Le message du Pacificateur (NdT: qui d’après la tradition orale iroquoise était un Huron, nation de langue iroquoienne, du nom de Deganawida) de partage du pouvoir, de compromis et de but unificateur, fut reçu par les cinq nations comme une solution à leur problème de concurrence incessante et d’hostilité généralisée. Kaienerekowa ou Grande Loi de la Paix, demeure une pièce maîtresse de théorie politique. Au travers un savant mélange de symbolisme et de spécificité, cette loi orale (NdT: documentée sous la forme de ceintures wampum) émanant du XIVème siècle détaille la formation d’un système véritablement démocratique d’organisation politique et le tout premier système politique fédéral d’Amérique du Nord.

Kaienerekowa était très spécifique en regard du fonctionnement du système de la confédération des nations. Des structures complexes de représentation proportionnelle des nations, de pouvoir de veto, de règles et d’ordre ainsi que de précédence dans le débat étaient entre-mêlées de symbolismes déjà mentionnés. La société iroquoise était caractérisée par une démocratie extensive. Le point d’entente central du système fédéral était d’assurer la perpétuation de la souveraineté populaire et tout le mécanisme politique était arrangé de telle sorte que les chefs ne faisaient que représenter la volonté des peuples. Le système iroquois était véritablement démocratique dans le sens où toute la légitimité découlait directement du peuple. Alors que les chefs étaient sélectionnés (par les femmes) pour représenter les peuples au grand conseil et corps politiques étrangers, ils déterminaient les intérêts de la nation au travers un processus de discussion publique et de consultation permanente. Kaienerekowa instruit que:

“Dès qu’un sujet important est présenté au conseil de la ligue (grand conseil) et que ce sujet affecte l’ensemble de la confédération, les sachems de la ligue doivent soumettre le sujet à la décision des peuples et la décision des peuples doit affecter la décision du conseil… Cette décision du grand conseil doit être la confirmation de la décision des peuples.

La démocratie iroquoise avait (et a toujours..) deux caractéristiques principales:

  • Tous les membres de la communauté participent au processus politique
  • Tous les clivages de la société sont représentés par une sorte de mécanisme, sexe et clan sont les deux bases essentielles de la différenciation des rôles politiques.

Ces deux mécanisme spéciaux, qui de manière usuelle prennent la forme de petits conseils ayant fonction de donner un avis vis à vis des chefs et au travers d’un débat public de toutes choses concernant la nation, par ce biais, les membres de la communauté étaient assurés d’avoir une influence sur les décisions des chefs.

La différenciation des rôles politiques fondée sur le sexe illustre ces deux principes. Aucune décision ne pouvait être prise sans le consentement unanime de tous les groupes représentatifs et les femmes avaient un rôle spécial garanti dans ce processus, menant à l’avènement d’un concensus politique. Dans la vision iroquoise, les femmes sont par nature responsable de la perpétuation de la communauté à la fois en terme physique en donnant naissance, mais aussi en préservant la culture en élevant et éduquant les enfants. Elles sont de manière innée, concernées par la stabilité et le bien commun. En conséquence et au travers un certain nombre de mécanismes formels, les femmes iroquoises reçurent la responsabilité politique de sélectionner et de répudier les leaders nominaux des clans et nations et aussi de mettre un veto sur toute décision qu’elles estiment aller à l’encontre des meilleurs intérêts de la communauté entière. Les positions nominales de leaders sont limitées aux hommes, parce que les Iroquois jugent généralement les hommes plus qualifiés pour les demandes inhérentes au leadership. Ainsi, les hommes étant plus ouvertement agressifs et psychologiquement égoïstes, cela les rend plus capables aux fonctions d’orateur, de débat et de chefferie militaire. Et pourtant, les chefs traditionnels iroquois ne représentent que la volonté de leur communauté, une communauté contrôlée de manière très efficace par les femmes.

Le rôle politique du chef est d’être un représentant au sens le plus littéral du mot. Sa fonction essentielle est de déterminer la volonté générale du peuple et de représenter ses intérêts au sein de la Ligue.

Mais un chef iroquois est plus que cela. Il est aussi un leader moral et spirituel. Si le pouvoir politique en général est dérivé de la communauté, alors le statut du chef n’est pas dérivé d’un effort de consolider le soutien de factions variées ou de groupes, mais du respect des gens pour la valeur morale de l’homme.

Le mot Mohawk pour “chef” est Royaner, qui se traduit par “celui qui est fait de bonté”. Les rôles politiques et spirituels des chefs sont succintement résumés dans Kaienereko:wa:

L’épaisseur de la peau des chefs doit être de sept envergures de bras. Leur cœur doit être empli de paix et de bonté. Leur esprit est dirigé vers le bien-être du peuple, les esprits de colère et de fureur ne doivent pas trouver droit de cité en eux et tout ce qu’ils disent et font, ne doit l’être que pour le bien du peuple et non pas pour eux-mêmes. Ils doivent penser non seulement dans le présent mais aussi pour les générations futures qui ne sont pas encore nées.”

La chefferie est alors une confiance sacrée entre le peuple de la nation et ces hommes sélectionnés pour leurs vertus et leur caractère propice à représenter le peuple à la fois dans les domaines politique et spirituel.

La société iroquoise est matrilinéaire et est organisée en unités sous-tribales appelées clans. Toutes les fonctions politiques et sociales au niveau local sont centralisées dans les clans, de même pour les nations et la Ligue, la représentation suit aussi ce schéma. Les chefs de chaque nation furent choisis parmi des clans spécifiques par leurs femmes comme représentants d’un groupe familial particulier. Au Grand Conseil de la Ligue, les chefs des nations se réunissent pour ne parler que comme un seul homme. Les mécanismes de représentation et d’organisation sociale sont vitaux pour la bonne compréhension de la société iroquoise dans son ensemble, mais cela nous concerne moins ici que les implications que ces mécanismes ont, pour que les idées iroquoises définissent les rôles politiques et de chefferie.

Kaienereko:wa a infiltré les cinq nations dans tous les aspects de la société et spécifie que chaque nation demeure distincte et souveraine mais en même temps partie intégrante d’un tout plus important. Pour les Iroquois, il n’y avait pas de différence entre le mode de gouvernement et l’esprit de la politique entre villages et Ligue.

[…] Les Iroquois croient que la transition d’une existence tribale isolée à celle d’un gouvernement formel fut intitié par le Pacificateur Huron Deganawida, qui vint en territoire iroquois après avoir traversé le lac Ontario. Il amena ses idées de paix et de justice d’abord aux Mohawks, puis aux autres nations; Deganawida réussit alors à unifier les nations iroquoises sous ce système de religion et de gouvernement.

[…]

Le but du gouvernement dans cette tradition est de gouverner tous les aspects de la vie des peuples. Ceci n’est possible que par la nature homogène et non-différenciée de la société iroquoise et par le fait que l’instrument du gouvernement n’est pas du tout un État dans le sens moderne du terme, mais en fait la force morale de la communauté elle-même. C’est le gouvernement par le peuple, basé sur un principe d’accord consensuel en regard des intérêts de la nation dans la sphère politique. C’est le gouvernement par le peuple, basé sur une conception partagée de moralité dans les sphères sociale et religieuse.

Jusqu’ici le “peuple” a été la référence au cours de cette discussion à la fois pour identifier la société civile et le système de gouvernement dans la société iroquoise. Que veut-on dire exactement par ce mot ? D’un côté, le “peuple” se réfère à Onkwehonwe, ou les indigènes vivant sur la terre iroquoise, mais à un autre niveau d’analyse, des références au “peuple” révèle en fait les vues iroquoises sur la nature humaine, qui établit leur besoin pour un système formel de gouvernement.

[…]

Ces deux éléments du narratif, la lutte primordiale entre le bien et le mal et l’incompatibilité des groupes raciaux ou “nations”, sont la base des structures iroquoises de la formation de gouvernement orienté sur la nation. Les Iroquois pensent que chaque “race” ou chaque “nation”, doit déterminer sa propre voie séparée d’existence en harmonie avec les existences différentes mais également valides des autres nations.

De la sorte, la conception iroquoise de la nature humaine est une conception qui accepte les différences entre les Hommes comme étant un fait naturel et inéluctable de la vie. L’acceptation est le mot clef, car les iroquois croient que la paix n’est possible que si chaque nation se gouverne elle-même par les règles que le Créateur leur a donné à chacune. Ceci est une vue relativiste. Kaienereko:wa fut donnée au Onkwehonwe par Sonkwaiatison (le créateur) par son messager, le personnage de Deganawida, le Pacificateur. Ceci représente également une vue très sensible de la psychologie des dynamiques de groupes et de la politique de la diversité. En son centre réside la croyance en l’auto-détermination et l’autonomie nationale donne les seules garanties d’une co-existence pacifique.

Les vues sur la nature humaine exprimées dans Kaienereko:wa sont sans nul doute le produit de siècles d’observation de la part des Iroquois qui ont transmis ce message au cours des âges, et pourtant les circonstances historiques immédiates qui entourent la création de la Ligue confirment également le symbolisme révélé par l’histoire de cette création. Le fait que le Pacificateur délivra ce message au milieu de temps de troubles et de guerres intestines donne tout son contexte au but du message lui-même. La prophécie iroquoise fut que le Créateur dit aux Iroquois:

“Vous avez été créé depuis la terre de cette île. Je réalise maintenant que vous ne pourrez pas survivre longtemps parmi les autres… vous aurez besoin de temps avant que vous n’entriez en contact avec d’autres humains. Vous recevrez également une voie sacrée par un messager qui vous visitera vous et vos descendants.”

L’intuition de l’histoire de la création d’un mauvais côté de la nature humaine et de la difficulté que cela posait à une co-existence pacifique furent réalisées dans les années menant à la formation de la Ligue. Les Iroquois avaient oublié les instructions du créateur et avaient dégénéré en barbares qui ne pouvaient plus vivre les uns avec les autres, et encore moins avec les autres nations vivant sur terre. C’était le temps où les Iroquois n’avaient plus aucune valeur morale et guerroyaient vicieusement entre eux et avec les autres nations. La vision correspond à une période historique durant laquelle les cinq nations furent isolées, pauvres et en danger constant de perdre leur indépendance au profit de groupes et nations indiennes plus puissants. Ce fut le point le plus bas de leur existence et le temps était parfait pour l’apparition du messager portant le rappel du créateur par le biais de Kaienerekowa et du comment vivre une bonne vie en suivant les principes de la paix, de la rectitude et du pouvoir partagé. La reconstitution et la revitalisation des Iroquois sous l’égide des principes de Kaienerekowa initia une ère dans laquelle la Ligue de la confédération iroquoise prospéra et qui dura jusqu’au premier contact avec les Européens arrivant sur le continent, une ère durant laquelle la Ligue iroquoise prospéra et en fait domina au sein de ses territoires traditionnels.

[…]

Le symbolisme impliqué dans l’histoire transmet tous les concepts de base de Kaienereko:wa. En tout premier lieu, il confirme la validité du message de paix ; secundo, il démontre que seulement par l’unité peuvent les gens, les peuples, survivre et finalement, il montre que la conciliation peut surmonter tout obstacle pour parvenir au consensus nécessaire.

Le symbole iroquois le plus pervasif est, et de loin, celui du grand arbre de la paix. Dans cet arbre, on peut voir l’essence même de la philosophie politique iroquoise. Un grand arbre planté sur les rives du lac Onondaga représente les principes fédéralistes de Kaienerekowa, la confédération volontaire des nations autonomes, l’auto-détermination, l’auto-gestion, et la coexistence pacifique dans un esprit démocratique des peuples pour et par eux-mêmes. Sous l’arbre repose une massue, symbolisant l’obsolescence des conflits pour ceux qui acceptent la Grande Loi de la Paix. De la base de l’arbre pousse les grandes racines blanches, symbolisant la paix et la charité pour toute nation qui désire remonter à la racine iroquoise et prendre ombrage et protection sous les principes de Kaienerekowa. Au dessus de l’arbre se tient un aigle, toujours en alerte, observant attentivement tout danger ou menace à la sécurité et à la paix des peuples. Le symbole du grand arbre de la paix est un rappel valide et puissant des idées contenues au sein du système traditionnel de la pensée iroquoise. Mais apprécier la beauté de la forme pure de ces idées est une chose, penser aux moyens de permettre à ces idées de transcender les limites entre philosophie et politique en est une autre.

[…]

La tradition politique iroquoise dans sa véritable forme représentée par une lecture holistique de Kaienereko:wa contient des éléments clef qui sont cruciaux pour l’intégrité du système, comme la différenciation des rôles par genres (sexes), la représentation des clans, la participation directe et la prise de décision fondée sur une base de consensus. Mais ce qu’il y a de plus important encore, Kaienerekowa englobe des valeurs et des principes qui doivent être intégrés dans la pratique de la politique au sein de la communauté afin que le système fonctionne de manière optimale. De manière générale, le mouvement traditionaliste de Kanahwake s’est focalisé sur des aspects structurels superficiels de Kaienerekowa et a négligé l’importance de l’intégration des valeurs sous-jacentes à la philosophie iroquoise. Aucune interprétation traditionaliste au sein de la communauté est devenue hégémonique dans les esprits des Mohawks, parce que chacune a focalisé sur des aspects superciels et a échoué à réinstaurer le système qui permettrait au traditionalisme de progresser au-delà de l’utilité comme moyen de renforcer le pouvoir vis à vis de forces extérieures, de devenir un mouvement politique et social unificateur au sein de la communauté elle-même. Chaque longue maison a fragmenté le message holistique et s’est concentrée sur un aspect particulier du système de valeur. Comme un moyen et un message à des forces extérieures, la communauté demeure forte. Dans toute confrontation, les Mohawks s’unissent et la pleine force du message de Kaienerekowa et l’énergie de tous les Mohawks sont mis en commun.

Mais de manière interne, dans le processus de créer un consensus sur une base spirituelle, culturelle et structurelle pour une co-existence parmi les Mohawks, le mouvement traditionaliste a échoué.

Ceux qui insistent sur la paix ignorent la nature politique de la relation Mohawk avec la société non-indigène et les véritables conflits qui existent dans les arènes sociales et culturelles entre les Mohawks et les autres communautés. Ceux qui font une fixation sur le pouvoir (partagé) ignorent la base de la force de Kaienerekowa, la force de l’esprit, du corps et du relationnel et se focalisent sur une notion de pouvoir corrompue à l’européenne, une fausse abstraction de la notion indigène. Ils se précipitent vers la réalisation du pouvoir sans l’équilibre de l’influence des deux autres principes pour limiter ou porter conseil à leurs efforts. Quant à ceux de la rectitude, qui rendent responsable la société blanche de tous les maux de leur communauté, ils focalisent seulement sur l’injustice inhérente à l’imposition d’une histoire qui n’a pas été choisie par les Mohawks. Ils ignorent la nature complexe de la relation présente et l’importance de l’harmonie et de la coopération dans la réalisation des objectifs édictés.

[…]

L’objectif politique des Mohawks est essentiellement de rester en contrôle… Pour ce faire, restaurer respect, équilibre parmi les Mohawks est l’objectif interne principal à Kanahwake. Pour la vaste majorité des Mohawks, la première étape vers la réconciliation est la réforme des institutions gouvernementales déja existantes de manière interne. A cet égard, le Mohawk Council Kanahwake (MCK, Conseil Mohawk de Kanahwake, qui est l’entité gouvernementale élue avec laquelle le gouvernement canadien traite, seule..) est vu comme un problème en termes de représentation. Le problème réside dans sa charte comme un organe administratif du gouvernement canadien et une créature de la loi sur les Indiens (Indian Act).

Il est tout simplement inacceptable pour les Mohawks d’avoir un gouvernement fondé sur des lois et des principes euro-américains.

[…]

Les valeurs politiques des Mohawks tournent autour de deux axes: responsabilité et leadership. Le concept de responsabilité est intégré dans la règle simple que tout pouvoir et toute légitimité découlent de la volonté collective des individus, du peuple. Les institutions et les actions des chefs sont similaires et maintenues au standard qu’un consentement unanime doit-être obtenu pour que la légitimité d’une action soit validée… Les Mohawks demandent une responsabilité à chaque étape du processus politique. Il n’y a pas de parallèle au concept très européen de “consentement tacite”, le public se doit d’être constamment consulté et le collectif sera perpétuellement évaluateur de la pratique du gouvernement à Kanahwake ou ailleurs. De plus, l’assomption d’un statut de leadership n’implique aucun élèvement de statut ou de privilège. Bien au contraire, les leaders sont vus comme les serviteurs de l’intérêt collectif commun. Les leaders sont moins respectés que tolérés par le public Mohawk. La chefferie est une charge émanant de la fonction de médiation, qui est la charge et l’occupation principale d’un leader Mohawk. La primauté étant placée sur la responsabilité, cela dicte que les leaders passent le plus clair de leur temps à développer un consensus et les leaders prennent le rôle de conseillers entre les intérêts variés et les factions au sein de la communauté.

[…]

Dans l’abstraction, les Mohawks appliqueraient les principes de Kahswentha (NdT: wampum à deux rangées) dans leurs relations avec toute entité souveraine voisine, comme ils l’ont toujours fait. Il n’y a en fait aucune différence dans leur position envers les Hollandais du XVIème siècle, les Anglais du XVIIème, les Français du XVIIème, les Britanniques du XIXème et les Canadiens du XXème […]

La vision des Mohawks sur les relations avec d’autres nations autochtones et la confédération iroquoise est celle du transfert de leur propre souveraineté aux autres communautés indigènes. Dans une étude faite sur les territoires Mohawks, 93% des opinions exprimées indiquaient qu’il devrait y avoir un lien partiel ou total entre les Mohawks, la confédération iroquoise et les autres communautés autochtones. En revanche, alors que les Canadiens désirent voir les sociétés indigènes intégrées dans le cadre politico-économique qu’ils ont créé, les Mohawks rejettent l’idée de plier à ce qui somme toute demeure des institutions étrangères…

Ainsi les Canadiens voudraient amener les Mohawks comme membres à part entière de la nation qu’ils ont créée, tandis que Kanahwake doit, en tant que citoyens d’une autre nation, résister à la tentative d’éroder leurs institutions Mohawks et leur identité.

De la perspective des Mohawks, le problème réside en fait dans un manque de respect de la souveraineté de la nation Mohawk. Ils aspirent à un partenariat avec un Canada qui reconnaitrait les limites de leur alliance enracinée dans leur philosophie politique, ce tout en permettant Canadiens et Mohawks de bénéficier d’une telle association.

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3 Réponses to “Comprendre la résistance autochtone au colonialisme: Un exemple de modèle politique non étatique autonome… La confédération iroquoise, une vision Mohawk”

    • Absolument!Merci du lien.. Notre propos s’applique à tous les peuples indigènes, nous compris…
      Pour sortir du colonialisme, il faut avant tout sortir de la spirale idéologique qui est une dualité: l’idéologie qui brise la volonté des colonisés, bafoués et opprimés, au nom d’un « droit, d’un devoir de civilisation » éhonté, c’est la plus évidente et une idéologie de persuasion des peuples colons qu’ils sont dans leur « bon droit », que le « devoir humaniste de civilisation » prime la souveraineté des opprimés… Cette idéologie est appliquée sur nous les peuples « colons »…
      C’est le moins évident…
      C’est pour cela que nous disons sans cesse: Nous sommes tous des colonisés !
      La différence est une différence de degré !

  1. Haudenosaunee: La première démocratie réelle du continent américain… La confédération iroquoise.

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