Société contre l’État…

Anarchisme — Socialisme

 

Gustav Landauer

 

Journal for Anarchism and Socialism — 1895 ==

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

L’anarchisme est le but que nous poursuivons: l’absence de domination et d’état ; la liberté individuelle. Le socialisme est le moyen par lequel nous voulons atteindre et sécuriser cette liberté: la solidarité, le partage et le travail coopératif.

Certaines personnes disent que nous avons tout mis sens dessus-dessous en faisant de l’anarchisme notre but et du socialisme notre moyen. Ils voient l’anarchie comme quelque chose de négatif, comme l’absence d’institutions, tandis que le socialisme indique un ordre social positif. Ils pensent que la partie positive devrait constituer le but et la partie négative le moyen qui pourrait nous aider à détruire tout ce qui nous empêche d’atteindre ce but. Ces personnes ne comprennent pas que l’anarchie n’est pas un concept abstrait de liberté mais que nos notions d’une vie libre et d’activité libre incluent beaucoup de ce qui est concret et positif. Il y aura du travail, distribué de manière équitable et poursuivant un but, mais cela ne sera qu’un moyen de développer et de renforcer nos riches forces naturelles afin d’impacter sur nos concitoyens, la culture, la nature et afin de jouir le plus pleinement possible des richesses de la société.

Quiconque n’est pas aveuglé par les dogmes des partis politiques, reconnaîtra que l’anarchisme et le soclalisme ne sont pas opposés mais inter-dépendants. La véritable coopération du travail, de la véritable communauté ne peut exister que quand les individus sont libres et des individus libres ne peuvent exister que quand nos besoins sont satisfaits par la solidarité fraternelle.

On se doit de lutter contre les fausses affirmations sociales-démocrates qui clâment que l’anarchisme et le socialisme sont opposés comme le sont “le feu et l’eau”. (NdT: Ceci est une allusion directe à la critique de Marx des anarchistes et de Bakounine, qui vit leur querelle résulter en la sortie des anarchistes de la 1ère internationale ouvrière par une expulsion promut par Marx). Ceux qui affirment ceci argumentent d’habitude comme ceci: Le socialisme veut dire “socialisation”. Ce qui veut dire que la société, un terme vague regroupant tous les êtres humains vivant sur Terre, sera amalgamée, unifiée et centralisée. Les soi-disants “intérêts de l’humanité” deviennent la plus haute des lois et les intérêts spécifiques de certains groupes et d’individus deviennent secondaires. L’anarchisme par contre veut dire individualisme, comme par exemple le désir des individus de s’assujettir du pouvoir sans limites; ceci veut dire atomisation de la société et égoïsme. En conséquence, nous obtenons des opposés incompatibles: d’un côté la socialisation et le sacrifice individuel et de l’autre l’individialisation et l’égocentrisme.

Je pense qu’il est possible d’illustrer la courte vision de ces assomptions en utilisant une simple allégorie. Imaginons une ville où il pleut et où il fait un beau soleil. Si quelqu’un suggérait que le seul moyen de protéger la population de la ville contre la pluie était de construire un énorme toit qui recouvriait tout et qui serait toujours là qu’il pleuve ou non, ceci serait une solution “socialiste” d’après les socio-démocrates (NdT: ici les marxistes, qui étaient vus comme tels à l’époque… C’est à dire ce qu’ils sont réellement. Marx n’était pas un révolutionnaire, il pensait faire prendre le pouvoir au parti ouvrier représentant le prolétariat par les urnes). D’un autre côté, si quelqu’un suggérait qu’en cas de pluie, chacun devrait se saisir d’un parapluie mis à la dispostion des gens par la ville et que ceux qui arriveraient trop tard n’auraient pas de chance et seraient mouillés, ceci serait alors une solution “anarchiste”. Pour nous socialistes anarchistes, les deux solutions proposées nous paraissent ridicules. Nous ne voulons ni forcer tous les gens sous un toit commun, ni ne voulons terminer l’affaire en pugilat à propos de parapluies. Lorsque c’est utile nous pourrions partager un même toit, pourvu qu’on puisse le retirer lorsqu’il fait soleil et en même temps, chaque individu peut avoir son propre parapluie, aussi loin qu’il/elle sache comment s’en servir et gérer la situation. En ce qui concerne ceux qui désirent être mouillés, et bien nous ne les forcerons jamais à rester au sec.

Laissons de côté les allégories, ce dont nous avons besoin est ceci: des associations de l’humanité dans des affaires qui concernent les intérêts de l’humanité ; des associations de personnes particulières pour les affaires qui concernent les intérêts des particuliers, des associations de groupes sociaux particuliers pour des affaires les concernant, des associations de deux personnes là où il est nécessaire d’avoir des associations de gestion des intérêts de deux personnes et des individualisations d’affaires qui nécessitent un traitement individuel pour des intérêts individuels.

Au lieu d’à la fois l’état national et l’état mondial dont rêvent les socio-démocrates (NdT: ceci est écrit fin XIXème siècle ne l’oublions pas !!…), nous les anarchistes voulons un ordre libre d’associations multiples, inter-reliées et colorées. Cet ordre sera basé sur le principe que tous les individus sont plus proches de leurs propres intérêts et que leur chemise est plus proche de leur peau que leur veste. Il sera très rarement nécessaire de s’adresser à l’ensemble de l’humanité afin de résoudre un problème spécifique. Ainsi il n’y a aucun besoin d’un parlement mondial et de toute autre institution globale.

Il y a des affaires qui concernent l’ensemble de l’humanité, mais dans de tels cas, les différents groupes vont toujours chercher à atteindre des solutions communes. Prenons par exemple un sujet comme le transport international et les horaires intriqués des trains. Dans ce cas précis, les représentants de chaque pays trouvent des solutions malgré l’absence d’une institution de coordination à l’échelle mondiale, pourquoi ? C’est simple: parce que la nécessité le demande. Il n’est donc pas surprenant que je trouve les horaires des trains allemands la seule publication bureaucratique qui vaille la peine d’être lue. [1] Je suis convaincu que ce livre, annuaire,  recevra bien plus de crédit et d’honneurs que tous les bouquins de droit de la nation mis ensemble !

D’autres problèmes qui demanderont une attention mondiale seront par exemple les mesures, les termes scientifiques et techniques, les statistiques, qui sont de grande importance pour la plannification économique ou autre. (bien que ce soit moins important que les socio-démocrates ne le pensent, eux qui veulent faire de cela le trône sur lequel bâtir la domination globale sur les personnes – NdT: stupéfiant de noter qu’une fois de plus ceci est écrit en 1895 !!…). Ceux qui ne sont pas condamnés à l’ignorance par les conditions par lesquelles le pouvoir puissant au dessus d’eux fera usage très bientôt de manière appropriée des statistiques sans institution mondiale. Il y aura probablement une organisation mondiale qui enregistrera et comparera les données de différentes statistiques, mais elle ne jouera pas de rôle signifiant et ne sera jamais une force politique puissante.

Y a t’il des intérêts communs au sein d’une nation ? Il y en a quelques uns: la langue, la littérature, les arts, les us et coutumes et les rites qui ont une caractéristique nationale particulière. Quoi qu’il en soit, dans un monde sans domination, sans “territoires annexés” et le concept de “territoire national” (territoire qui doit être à la fois défendu et étendu) == NdT: Quelle vision sur le colonialisme ! == de tels intérêts n’auront pas la même signification qu’ils l’ont aujourd’hui. Le concept de “travail national”, par exemple, disparaîtra complètement. Le travail sera structuré de telles façons qu’il ne suive pas la langue ou l’ethnographie. Pour les conditions de travail dans les communautés locales, à la fois a géographie et la géologie sont importantes. Mais qu’est-ce que nos états-nations ont à voir avec ces réalités ?

En parlant du travail, il y a différents courants dans le camp anarchiste. Certains propagent l’idée du droit à une consommation libre. Ils pensent que tous les individus doivent produire en accord avec leurs capacités et consommer en fonction de leurs besoins. Ils pensent que personne d’autre que l’individu ne peut savoir quelles sont ses capacités et besoins. La vision est d’avoir des dépôts de marchandises remplis par le travail volontaire en accord avec les besoins des gens. Le travail sera effectué parce que chaque individu comprendra que la satisfaction des besoins de chacun demande un effort collectif. Les statistiques et les conditions de travail dans les communautés spécifiques donneront une ligne de conduite pour savoir combien il faudra produire et combien de travail sera nécessaire en prenant en considération à la fois la technologie et la force de travail à disposition. Le besoin d’ouvriers sera annoncé publiquement à ceux qui sont elligibles. Ceux qui refusent de travailler, totalement ou partiellement, alors même qu’ils le pourraient, seront socialement ostracisés.

Je pense que ceci est un résumé précis et non-biaisé des idées des communistes. Je désire maintenant expliquer pourquoi je considère ces notions d’organisation du travail insuffisantes et injustes. Je ne les pense pas impossibles. Je crois que le communisme et le droit à la consommation libre peuvent exister. Mais je pense que beaucoup de gens choisiront de ne pas travailler. L’ostracisation et la mise à l’écart n’auront que peu de signification pour eux, ils peuvent être assurés d’un soutien mutuel et du respect parmi leurs pairs.

Ceci n’est pas en fait le plus gros problème. Le plus gros problème réside dans le fait qu’une nouvelle autorité morale sera créée ; une autorité morale qui déclare “les meilleurs êtres humains” ceux qui travaillent le plus, qui sont prêts à faire les travaux les plus difficiles ou pénibles ou faire des sacrifices pour les plus faibles, les paresseux et les profiteurs. La contrainte et les récompenses sociales qu’une telle moralité promettra seront bien pire et bien plus dangereuses que la plupart des contraintes que nous connaissons: l’égoïsme. Je suis parvenu à cette conclusion après une ample contemplation du sujet. Une société fondée sur la contrainte de la moralité sera bien plus uni-dimensionnelle et injuste que la société fondée sur la contrainte de l’intérêt particulier.

Les anarchistes qui partagent cette opinion voient une connexion entre le travail des individus et leur consommation. Ils veulent organiser le travail sur la base de l’égoïsme naturel. Ce qui veut dire que ceux qui travaillent, travailleront principalement pour eux-mêmes. En d’autres termes, ceux qui rejoignent un certain type de travail le feront parce qu’ils attendent en retour des avantages personnels.Ceux qui travaillent plus que les autres le feront parce qu’ils ont plus de besoins à satisfaire; ceux qui feront les travaux les plus difficiles ou insalubres (travaux qui auront toujours besoin d’être effectués, même si ce ne sera plus de la manière dégueulasse d’aujourd’hui), le feront parce que contrairement à aujourd’hui, ce travail aura plus de valeur et sera bien mieux payé, voire payé le plus cher.

La critique de ce type d’organisation du travail vient en trois arguments: premièrement, ceci peut être vu comme une injustice envers le travail intellectuel ou peu physique, deuxièmement, on peut craindre que des richesses individuelles soient accumulées et qu’une nouvelle forme d’exploitation en résulte, troisièmement, on peut être préoccupé du fait qu’une classe exclusive de producteurs gagnera et défendra des privilèges.

Je considère toutes ces préoccupations comme infondées. Il est vrai qu’il y aura une différentation du travail. Mais si les gens sont bien éduqués et leurs talents prolifiques, alors tout le monde trouvera un travail qui correspond à ses qualifications. Certains trouveront des travaux plus intellectuels, d’autres des travaux plus manuels etc. Ceux qui seront incapables de travailler pour cause d’infirmité, de vieillesse, auront de quoi vivre bien, de la même façon que la société prend soin des enfants, elle prendra soin de ceux qui ne peuvent pas participer. Le principe d’entre aide mutuelle sera central à la société.

Il sera impossible pour des individus d’accumuler des richesses menant à l’exploitation dans la mesure où tout le monde dans une société anarchiste comprendra l’usage commun de la terre et des moyens de production dans leur intérêt particulier. En conséquence, ceux qui travailleront le plus dur auront peut-être un avantage en terme de possessions personnelles, mais ne gagneront pas de moyens d’exploitation de l’homme par l’homme.

Finalement, aucun groupe ne gagnerait à devenir exclusif. Il serait immédiatement boycotté.Si un certain groupe gagnait un avantage dans un certain domaine de production, de nouveaux producteurs apparaîtraient et il ne se passerait pas longtemps avant qu’un équilibre ne se rétablisse. Quand les travailleurs vont et viennent librement et lorsqu’il y a vraiment une concurrence réelle entre personnes égales, alors une égalité permanente existe et des inégalitees permanentes sont rendues impossibles.

Il n’est pas inconcevable que l’organisation du travail, comme je l’ai détaillé ci-dessus, puisse prendre deux formes simultanément dans différentes régions ou dans différents domaines du travail. L’expérience pratique déterminera bientôt la forme d’organisation qui est la plus faisable. Dans tous les cas, le but de chaque forme est le même: la liberté de l’individu sur la base de la solidarité économique. Il n’y a pas de raison de se disputer sur les détails de l’organisation du travail dans la société du futur; il est bien plus important de combiner nos forces pour établir les conditions sociales permettant les expériences pratiques qui détermineront tout cela.

L’anarchie n’est pas un système dénué de vie fait d’idées prêtes à l’emploi. L’anarchie est la vie; la vie qui nous attend après que nous nous soyons libérés du joug.

8 Réponses vers “Société contre l’État…”

  1. Est-ce qu’à votre pays de la démocratie anarchique, la recherche scientifique est développée pour faire évoluer la technologie et éventuellement envoyer l’homme dans l’espace ?

    • Ce sera aux peuples de le décider, mais la science sera ramenée au service de l’Homme et non pas l’inverse comme maintenant… La science a été détournée de sa fonction primaire.

  2. Tout cela est très bien car vous avez l’âme pure et un esprit d’idéaliste, mais dans votre type de société, que ferez-vous de ceux qui ne sont pas nés victimes ne possédant pas l’âme d’un saint et marchant sur le paillasson des idéaux? Car eux aussi aiment les institutions. Vous ne pouvez nier leur existence, il y aura toujours des prédateurs délinquants de tous niveaux qui aiment à soumettre les autres par des voies amorales, c’est plus jouitif. L’homme reste un loup impitoyable et le progrès n’a jamais été synonyme d’évolution charitable de l’âme humaine.

    • On naît victime ?
      On possède l’âme d’un saint ?
      L’Homme est un loup impitoyable ?

      … Vous n’avez pas l’impression d’avoir été (grandement) manipulé quelque part ?..

  3. Vous n’apportez pas de réponse. Pour la manipulation, nous le sommes tous. A commencer par le conjoint, puis les enfants, les voisins et son prochain. En clair : comment pensez-vous résoudre la problématique des truands ou délinquants sévères qui sévissent dans la société démocratique? J’insiste sur leur existence, on ne saura pas les éliminer autrement que par la voie criminelle. Ou vous escomptez les admettre sans crainte de désordre? Le criminel ne réagit pas obligatoirement par rapport au type de société qui l’abrite.

    • Supprimez la cause #1 de la délinquance et du crime: la propriété privée et/ou étatique des moyens de production, de distribution et de services (propriété privée pas possession, ne pas confondre..) et vous supprimez la cause de 95% ou plus des crimes et délits. Le reste sera des cas pathologiques, qui relèvent de la médecine (la vraie, par l’ersatz dont on nous gave…) et non pas du répressif.
      Quant à apporter des « réponses », fouillez ce blog, il y a bien quelques amorces de réponses sur bien des sujets.
      Le crime et la délinquance ne sont pas les véritables problèmes de la société, ils sont induits à dessein le plus souvent.

  4. Pour ce sujet, c’est mon ultime intervention. Je pense que vous enjolivez les ressorts de la nature humaine. Il me semble aussi que vous avez une propension à réduire, grosso modo, les causes de la délinquance au matériel. Comme il ne requiert qu’un seul ver pour gâter un fruit sain voire d’autres de proximité, comme la rubrique « Faits divers » ne reflète qu’une infime part des délits quotidiens, comme une révolution ne prend corps que par une minorité bourgeoise et universitaire, le nombre de cas relevant de la psychiatrie est étendu à presque toute la nature humaine. Ma question était simple : que ferez-vous des criminels et délinquants, quel sort leur réserverez-vous? Merci pour vos réactions et à bientôt pour d’autres postes.

    • sans propriété privée, argent ou profit possible, le crime deviendra obsolète. Les délinquants seront réintégrés dans une société égalitaire qui leur proposera autant qu’aux autres, ceci inclus les grands sociopathes et criminels qui nous gouvernent (prenons un Rotschild ou un Rockefeller, mettons les à bosser à la chaîne chez Renault ou ford, avec la vie à l’avenant et dans un ou deux ans, nous n’aurons certainement plus les mêmes arrogants devant nous…). Pour les psychopathes et autres déficients qui ne sont pas légion, ils seront du ressort de la médecine et de ses experts.

      La racine du mal est la racine même du concept de la société oligarchique, fondée sur la propriété privée et/ou d’état et les lois avenantes qui ne font que favoriser cet état de fait par les lois d’héritage notamment. Dans tous les cas de figures, l’État est toujours le garde-chiourme des privilèges inhérents à la propriété et donc de l’inégalité sociale, source de la délinquance et de bon nombre de crimes.

      Merci de nous suivre.

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