La société contre l’État: L’expérience anarchiste ukrainienne 1917-1923

Nous inaugurons avec ce texte « La Lutte contre l’État » la vision makhnoviste de la résistance libertaire, celle qui tint tête à la fois aux contre-révolutionnaires tsaristes et étrangers et aux bolchéviques de Lénine et de Trotski et ce dès la fin 1917. 

Nestor Makhno est une figure de la pratique communiste libertaire d’essence rurale qui posa de très bons jalons pour une société égalitaire et libre. Peu connu, voire inconnu pour beaucoup, l’œuvre et les réalisations du mouvement makhnoviste gagnent à être plus connues. Il y a beaucoup à apprendre de l’expérience ukrainienne libertaire.

— Résistance 71 —

 

La lutte contre l’État

Nestor Makhno

Diélo trouda, n°17, octobre 1926

Le fait que l’Etat moderne soit le type d’organisation d’un pouvoir fondé sur l’arbitraire et la violence dans la vie sociale des travailleurs est indépendant de son caractère « bourgeois » ou « prolétariens ». Il repose sur le centralisme oppressif, découlant de la violence directe d’une minorité sur la majorité. Chaque Etat utilise, pour affirmer et imposer la légalité de son système, outre le fusil et l’or, des moyens puissants de pression morale. A l’aide de ces moyens, un petit groupe de politiciens réprime psychologiquement toute la société et, en particulier, les masses laborieuses, les conditionnant de façon à détourner leur attention du servage instauré par l’Etat. 

Ainsi, il est clair que, pour combattre la violence organisée de l’Etat moderne, il faut employer des moyens puissants, correspondant à l’importance de la tâche. 

Jusqu’ici, les moyens d’action sociale employés par la classe laborieuse révolutionnaire contre le pouvoir des oppresseurs et exploiteurs – l’Etat et le Capital – , conformément aux idées libertaires, ne suffisent pas pour mener les travailleurs à la victoire complète.

Il est arrivé dans l’Histoire que les travailleurs vainquent le Capital; mais la victoire leur échappait ensuite, parce qu’un pouvoir d’Etat se créait, unissant les intérêts du capital privé et capitalisme d’Etat pour triompher des travailleurs. 

L’expérience de la révolution russe nous a démontré à l’évidence nos insuffisances dans ce domaine. Nous ne devons pas l’oublier, nous appliquant à les discerner distinctement. 

Nous pouvons reconnaître que notre lutte contre l’Etat dans la Révolution russe fut remarquable, malgré la désorganisation qui règne dans nos rangs; remarquable surtout en ce qui concerne le la destruction de cette hideuse institution. 

Mais, en revanche notre lutte fut insignifiante dans le domaine de l’édification de la société libre des travailleurs et de ses structures sociales, ce qui aurait pu garantir son développement en dehors de la tutelle de l’Etat et de ses institution répressives.

Le fait que nous, communistes libertaires ou anarcho-syndicalistes, n’avions pas prévu me lendemain de la Révolution russe, et que nous ne nous sommes pas hâté de formuler à temps les nouvelles formes de l’activité sociale, a amené beaucoup de nos groupes ou organisations à hésiter plus d’une fois dans leur orientation politique et socio-stratégique sur le front combattant de la Révolution. 

Afin d’éviter de retomber à l’avenir dans les même erreurs, lors d’une situation révolutionnaire, et pour conserver la cohérence de notre ligne organisationelle, nous devons fondre d’abord toutes nos forces en un collectif agissant, puis définir dès maintenant notre conception constructive des unités économiques et sociales, locales et territoriales, au besoin au besoin les nommer de façon déterminée (soviets libres), et en particulier définir dans les grandes lignes leurs fonctions révolutionnaires fondamentales dans la lutte contre l’Etat.

L’époque actuelle et les leçons de la révolution russe l’exigent. 

Ceux qui se sont mêlés au coeur même de la classe ouvrière et paysanne, en prenant activement part aux victoires et aux défaites de son combat, ceux là doivent sans aucun doute arriver à nos conclusions, et plus précisément à comprendre que notre lutte contre l’Etat doit se mener jusqu’à la liquidation complète de celui-ci; ceux là reconnaîtrons par ailleurs que le rôle le plus difficile dans cette lutte est celui de la force armée révolutionnaire. 

Il est indispensable de lier les forces armées de la Révolution avec les unités sociales et économiques, dans lesquelles la population laborieuse s’organisera dès les premiers jours de la révolution, afin d’instaurer une auto-organisation totale de la vie, en dehors de toutes structures étatiques. 

Les anarchistes doivent concentrer, dès maintenant, leur attention sur cet aspect de la Révolution. Ils doivent être persuadés que, si les forces armées de la révolution s’organisent en armée importantes ou en de nombreux détachements armés locaux, elles ne pourront que vaincre les tenants et les défenseurs de l’étatisme, et par là même créer les conditions nécessaires pour la population laborieuse qui soutient la révolution, afin qu’elle puisse rompre tous ses liens avec le passé et mettre au point le processus d’édification d’une nouvelle vie socio-économique.

L’Etat pourra cependant conserver quelques survivances locales et tenter d’entraver de multiples façons la nouvelle vie des travailleurs , freiner la croissance et le développement harmonieux des nouveaux rapports basés sur l’émancipation totale de l’homme. 

La liquidation finale et totale de l’Etat ne pourra avoir lieux que lorsque l’orientation de la lutte des travailleurs sera la plus libertaire possible, lorsqu’ils élaboreront eux-même leurs structures d’action sociale. Ces structures doivent prendre la forme d’organes d’autodirection sociale et économique, celle des soviets libres (anti-autoritaires). Les travailleurs révolutionnaires et leur avant garde – les anarchistes – doivent analyser la nature et la structure de ces soviets et préciser à l’avance leurs fonctions révolutionnaires. C’est de cela que dépend principalement l’évolution positives et le développement des idées anarchistes parmi ceux qui accomplirons pour leur propre compte la liquidation de l’Etat pour édifier la société libre.

Diélo trouda, n°17, octobre 1926, pp.5-6. 

 

=  =  =

MAKHNO Nestor

Né en 1889, dans une famille de paysans pauvres, Nestor Makhno va rapidement se trouver confronté au problème de l’exploitation de l’homme par l’homme. En effet, orphelin de père très jeune, il est obligé d’aller travailler à sept ans chez les riches « koulaks » (propriétaires terriens) pour aider sa famille. Il ira ensuite travailler comme fondeur à l’unique usine de son village. La révolution manquée de 1905 (il a alors seize ans) va éveiller son enthousiasme révolutionnaire et après avoir pris contact avec diverses organisations politiques qui le rebutent, il entre finalement au groupe anarchiste-communiste* de Goulaï-Polé, où il va déployer une grande activité.

Arrêté en 1908 par  » l’Okhrana  » (police du tsar), il est condamné à mort; mais, en raison de. sa jeunesse, sa peine sera commuée en réclusion à vie. Il profite de son emprisonnement à Moscou pour parfaire son éducation, bien qu’en raison de sa mauvaise conduite il soit très souvent au cachot. L’insurrection de Moscou, le 1er mars 1917 ; va lui permettre de recouvrer sa liberté et de rentrer à Goulaï-Polé où il reçoit . un accueil triomphal.

Il y retrouve le groupe anarchiste, avec lequel il va d’abord avoir quelques différents. En effet, sa détention lui avait permis de méditer longuement, il déclare à son retour, désireux d’une organisation sociale immédiate : il veut que les paysans s’organisent d’une façon assez solide pour chasser définitivement les « koulaks ». Bien que très hésitants, ses camarades vont tout de même le suivre et impulser une union professionnelle des ouvriers agricoles, une commune libre et un soviet local des paysans qui va partager les terres de façon égalitaire. Exemple qui sera rapidement suivi dans les villages voisins.

C’est à cette époque que se situe l’entrée des armées austro-allemandes en Ukraine.

Makhno est alors chargé par un comité révolutionnaire de former des bataillons de lutte contre l’occupant et la Rada centrale de l’hetman Skoropadsky. II va participer à de nombreux meetings, appelant les travailleurs à l’insurrection générale.

Spontanément tous les détachements .de partisans vont le rejoindre, et Makhno se révélera un organisateur extraordinaire, en semant la terreur dans les rangs ennemis à la tête de la compagnie révolutionnaire dont il a la responsabilité. Appuyé par les masses populaires dont les partisans sont issus, il a un énorme avantage et il est bien certain que devant une telle force, seule l’aide des armées d’occupation peut maintenir l’hetman en place.

Lorsque celles-ci vont être rappelées dans leur pays à la suite de la défaite du bloc germanique sur le front occidental, c’est la débandade chez les propriétaires qui trouvent refuge à l’étranger. C’est à ce moment-là que se situe véritablement l’expérience anarchiste en Ukraine qui, avec sa théorie d’organisation libertaire, se trouve en confrontation directe avec la théorie d’organisation marxiste et les réalisations bolcheviques en Grande-Russie.

Source: Pascal Nurnberg, Le Monde Libertaire, 1972

 

 

 

Publicités

2 Réponses to “La société contre l’État: L’expérience anarchiste ukrainienne 1917-1923”

  1. je crois qu’il faut apprendre déjà à fonctionner ensemble et à discuter et travailler ensemble et on s’aperçoit déjà dans les partis existants quel qu’ils soient, que les égos personnels empêchent toute avancée et cela ne se passe pas seulement comme l’a dit à l’UMP mais aussi dans les autres partis.

    dans le meilleur des cas et il m’a été rapporté une expérience dans ma petite localité de projet de coopérative où on fournissait matériel, on avait trouvé le produit et les clients, donc une petite strcuture et cela a échoué.

    Avant je crois de se lancer dans une telle aventure, il faut peut être se poser les questions élémentaires sur les capacités des uns et des autres à travailler ensemble et à concourir aux mêmes objectifs.

    • Oui, il faut « décoloniser » la pensée et attaquer les problèmes à la racine. Un de ces problèmes est le profit à tout va. Il faut cesser de vouloir mettre une étiquette de prix sur tout et sur toute personne. C’est impératif, car cela est la source #1 des conflits.
      L’autogestion n’a rien à voir avec le fric et le profit et tout à voir avec la satisfaction de l’intérêt commun.
      Il faut désapprendre les foutaises dont on nous a gavé pour parvenir à changer d’attitude.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s