Histoire et BD: Le génocide culturel des Amérindiens en bande dessinée…

Carlisle: “Tuer le sauvage pour sauver l’homme”

(BD, éditions Bamboo, 2013)

 

Grégory Chambat

 

12 Juin 2013

 

url de l’article:

http://www.questionsdeclasses.org/?Carlisle-Tuer-le-sauvage-pour

 

 

Ce texte constitue la chronique radio diffusée le mardi 11 juin 2013 dans l’émission Radio Libertaria de la CNT éducation région parisienne sur Radio libertaire.

 

« Tuer le sauvage pour sauver l’homme », c’est la formule invoquée par les promoteurs des écoles créées à la fin du XIXe siècle afin d’éduquer les enfants des tribus indiennes d’Amérique du Nord. Une BD, intitulée Carlisle et signée Chevais-Deighton et Seigneuret, nous replonge dans cet enfer éducatif et nous rappelle comment éducation peut aussi rimer avec domestication, déculturation et asservissement.

Fondée en 1879 et installée dans une ancienne caserne de Pennsylvanie, le pensionnat de Carlisle accueille à ses débuts 82 enfants cheyennes, lakotas et kiowas. Au départ réticentes, les autorités vont rapidement comprendre tout l’intérêt de ce dispositif pour rééduquer les populations conquises. Et Carlisle servira de modèle à une vingtaine d’autres établissements disséminés aux États-Unis et au Canada. Si ce pensionnat ferme en 1918, après avoir accueilli plus de 10 000 enfants, la dernière école de ce type ne disparaîtra, elle, qu’en 1980.

La couverture de l’album résume l’ambition et la cruauté de ce projet : on y voit un enfant se faire couper ses long cheveux afin de mieux ressembler à l’homme « civilisé ». Chez les tribus indiennes, ce geste est un rituel de deuil. Et, effectivement, pour ces jeunes garçons et ces jeunes filles, il faudra apprendre à enterrer leur culture, leur langue, leur tradition… Une image qui fait écho à la double photographie publiée dans le dossier documentaire proposée à la fin de l’ouvrage. L’étape suivante c’est un nouveau prénom à porter sur une pancarte suspendue autour du cou jusqu’à que l’enfant le retienne et « l’accepte ». Encadrement et discipline militaire règnent dans ces écoles où les violences physiques sont monnaie courante et l’école possède d’ailleurs son propre cimetière… Saisie par d’anciens élèves dans les années 2000, une commission d’enquête canadienne qualifiera ces pensionnats « d’établissements totalitaires ». À travers le parcours de l’un de ces élèves insoumis, c’est tout un pan de l’histoire scolaire qui nous est donnée à lire. Derrière l’œuvre de civilisation se cachent l’éradication d’une culture, l’élimination d’une langue et la poursuite du nettoyage ethnique par d’autres moyens… Une logique que l’on retrouve à l’œuvre dans l’entreprise scolaire coloniale chargée à la fois d’éduquer une élite indigène, relais de l’occupant auprès des populations autochtones mais aussi d’affirmer la suprématie de la culture occidentale sur les traditions locales afin de faire intégrer au colonisé son statut d’inférieur. Avec ses contradictions et ses ambiguïtés, l’expérience de Carlisle, est bien l’une des facettes de l’école. Malgré l’humanisme sincère de certains de ses promoteurs (la figure équivoque de Richard Henry Pratt), parfois même la volonté de « transmettre » et d’éveiller les consciences représentée ici par un jeune diplômé idéaliste, la finalité du projet et l’instrumentalisation de l’accès à l’éducation ne font aucun doute.

Quelques années avant ces premières écoles pour indiens, Félix Pécault, au cœur de la répression contre la Commune de Paris formulait cet avertissement à destination des puissants « « Si vous voulez une saine domination des classes supérieures, il ne faut pas fusiller le peuple, mais l’instruire. »

L’histoire de ces pensionnats se poursuit aujourd’hui, le rapport de la Commission canadienne intitulé La dignité retrouvée : la réparation des sévices infligés aux enfants dans des établissements canadiens rappelle que ces « mauvais traitements passés » doivent être considérés comme une question d’actualité. Les sévices infligés aux enfants ont « influé sur la vie de plusieurs générations ». et la Commission de conclure : « Bien des responsables comprenaient parfaitement que le réseau des pensionnats était un système qui visait à saper une culture » et donc l’ensemble des collectivités autochtones.

On ne saurait bien sûr ramener tous les systèmes scolaires à cette caricature pédagogique. Mais la lecture de cette BD nous rappelle que toute instruction s’appuie sur un projet politique et social et nous propose une réflexion sur les finalités d’une certaine éducation qui, malgré la distance historique et géographique, est encore d’actualité tant les nostalgiques de l’école « à l’ancienne » font un retour en force, célébrant l’école d’hier, falsifiant sa réalité et diffusent plus ou moins ouvertement leur admiration pour cette entreprise de domestication…

 

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Entretien avec les auteurs

 

20 Juin 2013

 

url de l’entretien:

http://www.questionsdeclasses.org/?Carlisle-d-Edouard-Chevais-Deighto

 

Nous présentions, il y a quelques jours, notre lecture enthousiaste de la BD Carlisle dans un billet de Une.

Nous avons voulu aller plus loin pour faire partager notre découverte en posant quelques questions aux auteurs, Laurent Seigneuret (dessinateur) et Édouard Chevais-Deighton (scénariste).

Questions de classe(s) – Comment avez-vous découvert cette histoire du pensionnat de Carlisle et des écoles pour les enfants de tribus indiennes ?

Laurent Seigneuret (dessinateur) – J’ai découvert l’histoire de Carlisle par le scénario d’Edouard. Je connaissais la volonté du gouvernement Américain de faire disparaitre la culture indienne, mais je ne savais pas qu’il y avait eu de tels pensionnats. Il m’a donc fallu faire de nombreuses recherches pour comprendre ce qu’il s’était passé dans ces établissements, et de ce qu’avaient pu ressentir et subir les enfants indiens. J’ai pu découvrir de nombreux témoignages et Edouard m’a fourni un très bel ouvrage sur cette école.

Édouard Chevais-Deighton (scénariste) – En fait, j’effectuais des recherches sur un personnage, un chaman Lakota, pour un autre projet. C’est comme cela que j’ai découvert l’existence de ces pensionnats. J’ai tout de suite été touché par ce qu’ils impliquaient pour ces enfants habitués à vivre dans une totale liberté – les méthodes d’éducation des indiens d’Amérique, notamment celles des tribus des grandes plaines, sont basées sur une grande permissivité et tolérance mais également une responsabilisation de l’enfant dès son plus jeune âge et un grand respect des autres et surtout des anciens – ; ils se retrouvaient soudainement enfermés, soumis à la violence tant physique que psychologique de la part de ceux qui disaient vouloir leur apporter « les lumières » de la civilisation. On leur désapprenait à être indiens alors même qu’au delà de leur condition de peuple vaincu, les indiens restaient fiers de leur façon de vivre et pour leur grande majorité rejetaient celle des blancs.

Je me suis donc documenté de plus en plus : des films ou séries (un épisode de la série produite par Spielberg « Into The West » est consacré au pensionnat de Carlisle tandis que le film « Bury my heart at Wounded Knee » évoque l’histoire d’un Lakota, Charles Eastman, qui devint médecin et professeur à Carlisle pendant une courte période ; le site consacré à Carlisle animé par l’historienne Barbara Landis qui fournit un nombre impressionnant d’informations et bien entendu tous les sites qui abordent de près ou de loin le sujet. Peu de livres abordent malheureusement le sujet mais j’ai pu m’en procurer un qui a surtout servi à Laurent pour sa documentation photographique. A noter que j’ai la chance d’être bilingue car les documentations en question sont toutes en langue anglaise. Et pour cause, l’histoire de ces pensionnats demeure relativement inconnue en dehors des Etats Unis.

Q2C – Dès sa création, cette institution est marquée par son ambiguïté, de quelle manière avez-vous procédé pour mettre en évidence la double dimension du projet éducatif de Richard Pratt, son directeur ?

Laurent S. – J’ai suivi la volonté d’Edouard dans son scénario, montrer la volonté de Pratt d’éviter l’éradication des amérindiens par la possibilité de les intégrer à la société américaine. Pratt tantôt plein de compassion tantôt plein d’amertume voir de haine, se sent obligé de faire régner une discipline par le biais des punitions corporelles si besoin.

– Édouard C.-D. – L’enfer est pavé de bonnes intentions… Vous soulignez à juste titre toute l’ambiguité d’un Pratt qui éprouvait une réelle empathie pour les amérindiens, pour ces élèves qui lui étaient confiés mais qui ne sut pas concilier un but dans l’absolu louable – éviter l’éradication des amérindiens en les intégrant à la société américaine – et des méthodes pour y parvenir plus que discutables. J’ai essayé de décrire un Pratt se maintenant sur une sorte de fil du rasoir, partagé entre son empathie pour ses élèves et la rigueur d’une société puritaine au sein de laquelle l’éducation des enfants passait inévitablement par des punitions corporelles. Car il convient de souligner le fait que l’éducation dispensée dans ces pensionnats restait très proche – dans ses méthodes – à celle dispensée dans les écoles pour blancs. A la différence prêt que dans ces dernières, on ne cherchait pas à annihiler une culture séculaire.

Pour en revenir à Pratt, il est la pierre angulaire de l’album en cela qu’il se reconnait dans l’idéalisme de Jonas tout en cautionnant la violence de son âme damnée, le major Mercy. Nous verrons dans le deuxième opus les raisons d’une telle tolérance…

Q2C – En quoi, selon vous, cette « rééducation » interroge-t-elle encore l’école d’aujourd’hui ?

– Édouard C.-D. – Cette question telle que je la comprends me semble vaste et source de polémiques. A défaut de prétendre détenir une hypothétique vérité, je ne peux que donner mon avis…

L’école instruit. Néanmoins pour ce que j’en pense, elle n’est pas censée éduquer, encore moins rééduquer (comme un écho aux camps de triste mémoire). Et ce même si dans les faits, elle est contrainte de le faire…

La France s’est construite sur des vagues migratoires successives. Elles constituent une grande force en même temps qu’un grand danger, celui du communautarisme engendré par un rejet des français dits « de souche » ou à un refus de s’intégrer de la part des immigrants. L’école, de par l’enseignement qu’elle prodigue, apporte un socle commun à tous les enfants qui passent entre ses murs. Elle a un rôle fondamental dans l’intégration et la lutte contre le rejet et l’intolérance ; elle forge l’idée de nation et de but commun dans l’esprit des plus jeunes, quelles que soient leurs origines. Mais en aucun cas, elle ne doit se substituer aux parents qui restent seuls responsables de l’éducation de leurs enfants ; encore moins acculturer.

Les nuances en la matière sont subtiles et je ne suis pas sûr que l ’école puisse parvenir à remplir ses missions sans s’affranchir de certains carcans qui lui ont été imposés. Mais ceci est probablement un autre débat…

Q2C – Le choix de cette couverture très forte s’est-il immédiatement imposé comme une évidence ? Comment l’avez-vous travaillée ?

Laurent S. – J’avais pensé à quelques projets de couvertures, mais chez Bamboo, dans la collection Grand Angle, un auteur propose des projets de couves pour les albums. Il est toujours agréable d’avoir un autre regard. ce fût la bonne alchimie puisque le premier projet proposé nous parut très approprié. Visiblement un bon choix. j’ai donc travaillé à partir de cette maquette pour la finaliser. La couve semble faire l’unanimité auprès des lecteurs. Elle montre toute la violence morale que ces enfant indiens subirent dès leur intégration au sein de l’école, se faire couper les cheveux, qui pour nous semble un acte tout à fait anodin, mais qui ne l’était pas pour un indien.

– Édouard C.-D. – En fait, Laurent et moi péchions sur la couverture. Impossible de trouver quelque chose de réellement évocateur. Or, la collection Grand Angle des éditions de Bamboo a une arme secrète : un auteur qui réalise souvent des propositions de couvertures. Il apporte un regard extérieur et trouve souvent l’image ou l’angle d’attaque pour une couverture efficace. Ce fut le cas pour Carlisle. Il n’y a eu qu’une seule proposition et quand nous l’avons reçue, elle nous est apparue comme évidente. Elle résume toute la violence de cette intégration forcée dans un acte néanmoins relativement anodin (mais qui ne l’est pas pour un amérindien), à savoir le fait de se faire couper les cheveux.

Les lunettes jouent un rôle central dans cet album. A quoi font-elles références ? Pensez-vous aussi que la BD soit une sorte de « lunettes » qui nous permettent de lire de manière plus nette et plus fine le monde qui nous entoure ?

Laurent S. – Les lunettes ont un rôle dans les deux albums en effet. on peut suivre l’évolution d’un jeune prof fraichement moulu de Harvard, arrivant à Carlisle avec ses lunettes rondes et sa vision jeune et enthousiaste du prof vert qui va participer à l’évolution humaine, convaincu du bienfondé de cette entreprise insufflé par le colonel Pratt. Mais lorsqu’il se retrouve confronté à la mort d’un élève, et à la violence quotidienne du major Mercy, ses lunettes se trouvent brisées. Dès lors, il garde à l’esprit par la vision déformée de son verre brisé, que les idéaux auxquels il tenait lors de son arrivée, ne sont pas ce qu’il avait imaginé. A la fin du premier tome, il a de nouvelles lunettes ; elles correspondent à sa nouvelle vision sur Carlisle et marque la transformation qui s’est opérée en lui, son affranchissement vis-à-vis de la société américaine.

Je pense en effet que la bande dessinée nous permet de voir, de comprendre et d’apprendre par le biais de la lecture et de l’image. Si longtemps la bd fût la cinquième roue du carrosse, aujourd’hui elle à démontré par sa qualité et sa diversité,( on peut trouver tous les genres et tous les thèmes ou presque, même destiné à l’enseignement.) qu’elle est un art à part entière et une forme d’enseignement voir d’éducation des sens et de l’esprit.

– Édouard C.-D. – Sans être centrales, les lunettes de Jonas, le héros de cette histoire, se veulent une métaphore. Quand il arrive à Carlisle, les lunettes qu’il porte sont celles d’un parfait WASP, convaincu du bienfondé de cette école dans ce qu’elle a de novatrice et admiratif de son fondateur, le colonel Pratt. Puis, quand il se retrouve confronté à la mort d’un élève, ses lunettes se brisent. Il continue de les porter (il n’a pas le choix car ne peut pas voir sans) même si un des verres est étoilé et déforme sa vision. Or cette déformation va métaphoriquement parlant, lui permettre de voir au delà des apparences. A la fin du premier tome, il a de nouvelles lunettes ; elles correspondent à sa nouvelle vision sur Carlisle et marque la transformation qui s’est opérée en lui, son affranchissement vis-à-vis de la société américaine de l’époque.

De manière générale, je suis convaincu que toute forme d’expression permet de donner une vision sur les thèmes qu’elle aborde. Dans tous les de contribuer à une forme d’éducation. N’en déplaise à certains esprits chagrins qui continuent, par ignorance ou bêtise, de considérer la BD comme un art mineur, cette dernière ne fait pas exception à cette règle. En tant que libraire spécialisé BD, je veille à montrer la diversité extraordinaire de cette forme d’expression.

Le dossier qui conclut l’ouvrage apporte un éclairage qui répond à nombre de questions du lecteur et l’amène à s’en poser d’autres… Racontez-nous comment il a été constitué et pourquoi cette décision de prolonger le récit par ces quelques pages.

Laurent S. – Dès le début du projet, Edouard et Hervé Richez, notre directeur éditorial avaient mentionné leur souhait de créer un cahier documentaire. Je pense que ce cahier apporte aux lecteurs un plus dans la vision de ce que put être ces pensionnats, et les prépare à la suite du récit qui trouvera son épilogue dans le tome 2.

– Édouard C.-D. – Dès le début de ce projet, j’avais évoqué avec mon responsable éditorial, Hervé Richez, la possibilité d’un tel cahier documentaire. J’avais vraiment à cœur d’aller au delà d’une histoire dans laquelle il y a forcément une part de fiction pour décrire ce qu’étaient ces pensionnats. L’idée a finalement été validée en conseil éditorial. Nous avons fait appel dans un premier temps à Barbara Landis (l’historienne de l’école de Carlisle) mais elle a finalement décliné à cause d’un emploi du temps trop chargé. Je me suis donc attelé à la tache en compilant les informations que j’avais glanées depuis la genèse du projet.

Q2C – En me lançant dans la lecture, je n’avais tout d’abord pas remarqué que cet album était le premier d’une série. Le récit semble se refermer à la dernière page. Alors, quels chemins emprunteront la ou les suites de Carlisle et quand aurons-nous le plaisir de les découvrir en librairie ?

Laurent S. – Nous ne pouvons dévoiler ce que va être le deuxième volet, sans faire perdre de son suspens à l’histoire auprès de nos lectrices et lecteurs, mais beaucoup de vérités éclatent au grand jour.

Le tome 2 verra certains élèves aller à la rencontre d’une grande ville américaine et par un concours de circonstances retourner un temps vers leur ancienne vie. Le découpage est terminé et nous sommes en phase de validation du story-board avec l’éditeur. Il devrait sortir à la fin du premier semestre 2014.

– Édouard C.-D. – Le tome 2 verra certains élèves aller à la rencontre d’une grande ville américaine et par un concours de circonstances retourner n temps vers leur ancienne vie. Le découpage est terminé et nous sommes en phase de validation du story-board avec l’éditeur. Il devrait sortir à la fin du premier semestre 2014.

Propos recueillis par Grégory Chambat

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