Résistance politique: Venir à terme avec notre culture colonialiste ou la transcendance libératrice ~ 2ème partie ~

Nous avons traduit de larges extraits d’une des recherches essentielles du professeur de science politique de l’université de Victoria (BC, Canada) Taiaiake Alfred, publiée en 1999 sous le titre: « Peace, Power & Righteousness, an indigenous manifesto » et réédité en 2009, que nous publions ici en deux parties.

Comment lutter efficacement contre le colonialisme toujours en vigueur dans des pays comme le Canada ou les Etats-Unis ainsi que contre cette mentalité globaliste néo-coloniale qui perdure dans la société occidentale ? Comment aller au delà, transcender cette hégémonie culturelle de destruction fondamentalement raciste et euro-centriste pour unifier le monde au sein d’un nouveau paradigme de paix et de tolérance.

Plus qu’une analyse, une vision fraîche pour une société universelle égalitaire.

== 1ère partie  ==

— Résistance 71 —

 

“Voici ce que la chrétienté a fait aux nations natives: Ils nous ont dit, tu ne voleras point et pourtant l’église possède plus de terres sur les réserves indiennes que n’importe quelle entité. Ils nous ont divisé ! Les missionnaires sont venus avec la bible dans une main et l’épée dans l’autre. Ils avaient le livre et nous avions la terre; maintenant nous avons le livre et ils ont nos terres.”

~ Clyde Bellecourt, Objiwe, fondateur de l’American Indian Mouvement, AIM ~

« La société primitive est le lieu du refus d’un pouvoir séparé, parce qu’elle-même et non le chef, est le lieu réel du pouvoir. La société primitive sait par nature, que la violence est l’essence du pouvoir. En ce savoir s’enracine le souci de maintenir constamment à l’écart l’un de l’autre le pouvoir et l’institution, le commandement et le chef ; et c’est le champ même de la parole qui assure la démarcation et trace la ligne de partage.
En contraignant le chef à se mouvoir seulement dans l’élément de la parole, c’est à dire dans l’extrême opposé de la violence, la tribu s’assure que toutes les choses restent à leur place, que l’axe du pouvoir se rabat sur le corps exclusif de la société que nul déplacement des forces ne viendra bouleverser l’ordre social. Le devoir de parole du chef, ce flux constant de paroles vides qu’il doit à la tribu, c’est sa dette infinie, la garantie qui interdit à l’homme de parole de devenir homme de pouvoir. »
— Pierre Clastres —

 

Pour une meilleure réfutation du colonialisme: “Paix, Pouvoir et Rectitude, un manifeste indigène” (Seconde édition 2009, extraits)

2ème partie

 

Taiaiake Alfred, Ph.D

 

Professeur de Science Politique à l’université de Victoria, Colombie Britannique, Canada

Kanahwake Mohawk du Québec

 

~ Extraits traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

== 1ère partie ==

 

~ 2ème et dernière partie ~

 

II

 

Sur l’État colonialiste

La souveraineté de l’État dépend de la fabrication de fausses informations qui exclut la voix indigène. L’ignorance et le racisme (littéralement la croyance en la supériorité d’une race sur une autre) sont les principes fondateurs du colonialisme et de l’État colonial, ainsi que des concepts concernant la souveraineté indigène qui ne défient en rien ces principes, mais en fait, servent même à les perpétuer. Affirmer que la légitimité de l’État repose sur la règle de la loi est hypocrite et anti-historique. Il n’y a aucune justification morale pour la souveraineté de l’État. La vérité est que le Canada et les Etats-Unis furent établis seulement parce que les peuples indigènes furent décimés par des maladies venant d’Europe entre autre et furent incapables de prévenir l’immigration massive des populations venues d’Europe.

En permettant aux peuples indigènes une toute petite mesure d’auto-administration et en refusant de prendre une toute petite portion de l’argent dérivé de l’exploitation des territoires indigènes, l’État a créé des incentifs pour l’intégration au sein de son propre cadre souverainiste. Ces communautés qui coopèrent sont les bénéficiaires de la flatterie faussement altruiste qui regarde les peuples indigènes comme autant de restes anachroniques de nations du passé, les descendants de peuples qui furent indépendants et qui par une combinaison de ténacité et de chance ont pu survivre et doivent maintenant être protégés comme minorités. En acceptant de vivre comme objets, de telle communautés co-optées se garantissent un rôle dans la mythologie étatique, par laquelle elles espèrent pouvoir négocier un ensemble de droits limités mais perpétuels. En vérité, le compromis est un véritable marchandage pathétique du principe. La reformulation de la nationalité pour créer des objets historiques qui prêtent une légitimité à l’économie politique de l’état moderne, n’est rien de moins qu’une trahison.

Qu’est-ce que les traditionalistes espèrent protéger ? Qu’ont oublié les co-optés ? Dans les deux cas, la réponse est le cœur même des nations indigènes: Un ensemble de valeurs qui défient la force destructrice et homogénéisante du libéralisme occidental et du capitalisme de libre-échange et ceci honore l’autonomie de la conscience individuelle, de l’autorité non-coercitive et la profonde inter-connexion entre les êtres humains et les autres éléments de la création.

Rien n’est plus en contraste entre les traditions native et occidentale (dominante), que leurs approches philosophiques respectives sur les problèmes fondamentaux du pouvoir et de la nature. Dans les philosophies natives, le pouvoir coule du respect de la nature et de l’ordre naturel. Dans la philosophie occidentale dominante, le pouvoir dérive de la coercition, de la force et de l’artifice, effectivement, d’une aliénation de la nature. […]

C’est le matérialisme de possession intense qui est au cœur des économies occidentales, qui doit être rejeté, pour la bonne raison que ceci contredit les valeurs tradutionnelles qui ont pour but de maintenir un bon et respectueux équilibre entre les gens et entre les humains et la Terre.

La forme de justice sociale distributive promue par l’État aujourd’hui dépend de l’industrie, de son développement et de celui des entreprises qui pourvoient au travail pour les gens et aux revenus pour les institutions gouvernementales. Le plus souvent, spécifiquement sur les territoires indigènes, ces industries et entreprises se concentrent sur l’extraction des ressources naturelles. Les arbres, cailloux, poissons, deviennent des commodités marchandables dont la valeur n’est calculée qu’en terme monétaire sans référence à la connexion spirtituelle entre elles et les peuples natifs. D’un point de vue traditionnel, ceci représente une dévaluation extrême de la nature.

[…] Ainsi, créer une relation post-coloniale légitime veut dire abandonner les notions de supériorité culturelle européenne et d’adopter une attitude de respect mutuel. L’idée qu’il n’y a qu’une seule façon correcte de faire les choses n’est plus tenable. Les valeurs traditionnelles des peuples indigènes menacent directement le monopole du contrôle du pouvoir dont l’État jouit pour l’heure. Certains universitaires ont interprété la violence qui se produit lorsque l’État confronte le traditionalisme indigène, comme étant une réaction étatique naturelle à cette menace sur son monopole.

Sur le cooptage et la méthodologie coloniale

Note du traducteur: Ici nous demandons au lecteur de considérer la chose suivante… Substituer les mots “natifs”, “indigène”, “leader natif ou indigène”, “communauté indigène” dans ce qui suit par des mots plus génériques comme “communes”, “maires”, “leaders politique” etc… Vous vous rendrez sûrement compte que mis à part quelques états de fait très spécifique au cas amérindien, l’oligarchie applique ses méthodes coloniales de la même manière, contre nous, les peuples occidentaux. De fait le dogme colonial et sa perpétration est le fait du petit nombre qui oppresse de la même manière les nations conquises et leurs peuples à la maison, la différence réside essentiellement dans le degré, l’intensité de l’oppression et de sa méthodologie…

Le cooptage de notre leadership politique est un fait subtil, insidieux et indéniable et il a résulté en une perte collective de la capacité à confronter les injustices quotidiennes de la vie native, à la fois les petites et les plus profondes. Politiquement et économiquement, tous les peuples natifs sont dans une position de vulnérabilité face au pouvoir supérieur de l’État. Ceci est la réalité à laquelle nous devons faire face. Les personnes, en tant qu’individus, répondent à cette relation injuste au pouvoir de manière différente: certains résistent, d’autres collaborent. Ceux qui rationalisent et participent activement à leur propre subordination et à la maintenance de la supériorité de l’autre, sont co-optés.

Toujours, lorsque les objectifs de la communauté diffèrent des intérêts qui déterminent la politique de l’État, les leaders de la communauté sont soumis à de grosses pressions et sont incités à coopérer avec le pouvoir d’État. Des pressions politiques, sociales, psychologiques et économiques sont exercées sur les leaders de la communauté afin de les persuader ou les inciter à utiliser les ressources de pouvoir à disposition au sein de la communauté pour servir les intérêts de l’État. Un tel co-optage est difficile à résister pour les natifs à cause de la distance politique et culturelle existant entre les cultures indigène et étatique

[…]

Les stratégies de co-optage sont régulièrement utilisées par des officiels gouvernementaux à tous les niveaux de leur interaction avec les leaders natifs. C’est pourquoi il est important de bien en comprendre les mécanismes.

Quelles méthodes les agents de l’État utilisent-ils pour co-opter les leaders natifs ?

  • Influencer sur la composition du leadership de la communauté: Dans les systèmes aux racines fragiles en place dans les communautés natives aujourd’hui, les gouvernements promeuvent et soutiennent avec consistance ceux qui posent le moins de problème et de menace envers le statu quo et qui ne défient pas de manière tangible le pouvoir de l’État.
    Pour s’assurer que les communautés natives soient formellement représentées par des leaders co-optés, l’État se fie à quatre tactiques majeures:
    (i) Il légitimise les personnes désirables en leur donnant une reconnaissance formelle ou un statut légal (similairement, au niveau infrastructurel, il promeut le cadre colonial plus que le cadre traditionnel, comme la reconnaissance légale des conseils de “bandes” au Canada, conseils de “tribus” aux Etats-Unis)
    (ii) Il ignore certains individus ou court-circuite leur leadership en faveur de discuter avec des gens plus désirables (similairement, les processus gouvernementaux sont structurés de telle manière, que les communautés natives doivent dépendre de l’expertise et de la représentation de personnes non-indigènes)
    (iii) Il marginalise les personnes indésirables en attirant l’attention sur les inégalités qui existent au sein de la communauté et en étiquetant certains groupes ou perspectives différentes comme étant “extrémistes” et
    (iv) Il divertit l’attention et l’énergie hors de la résolution des problèmes importants et vers la gestion pure et simple des symptômes de la colonisation.
  • Diviser pour mieux régner: Dans ses efforts d’influencer la composition du leadership, l’état joue sur ou amplifie les divisions sociales, politiques et économiques, déjà existentes au sein de la communauté. Il peut ensuite utiliser ces clivages pour empêcher la communauté de parachever ses efforts d’unité et de solidarité, qui sont essentielles pour défier effectivement le pouvoir étatique.
  • Générer la dépendance: Les communautés qui manquent la capacité de base qu’est l’auto-suffisance, ne peuvent pas faire reconnaître fortement leur concept de nation. En gardant ceci à l’esprit, l’État empêche le développement d’une base économique pour les communautés natives et encourage la dépendance envers des forces extérieures. Avec une dépendance quasi complète de fonds transférés de l’état vers les individus et les communes, les communautés natives sont sujettes à la coercition perpétuelle et ne peuvent défier le pouvoir de l’état qu’au risque d’une privation extrême sur le plan économique et social.
  • Incorporer: Focalisant sur la co-optation des leaders individuels, cette stratégie exploite la fallacie très répandue que le système peut être changé de l’intérieur. Ceci tend à manipuler les leaders vers une position où il y a un bon degré de conflit entre leurs positions, valeurs et intérêts et ceux de la communauté. En d’autres termes: l’État travaille à resserrer le fossé entre lui et l’individu et à augmenter le fossé entre l’individu et son chez lui et ce au point où l’identité de la personne est formée non pas seulement par la tension entre le normal et la communauté mais par le processus, les politiques ou les institutions avec lesquelles il s’est associés. Breton décrit le résultat comme suit:
    Les leaders et leurs organisations deviennent partie d’un système inter-organisationnel avec un certain nombre d’intérêts communs. Ils deviennent participants dans une politique dans laquelle des organisations d’une société plus vaste jouent, en toute possibilité, un rôle meneur. En un certain degré, ils deviennent des agents de la politique de l’État.

[…] Le long processus de la colonisation a eu un impact sur notre façon de penser. Les gens sont devenus les outils de leur propre oppression (NdT: concept également énoncé chez le pédagogue critique brésilien Paolo Freire)… Les peuples natifs ne peuvent pas s’effacer du monde qui les entoure. En fait, il est essentiel d’engager la lutte contre la société blanche et de défier l’État à tous les niveaux par tous les moyens possibles.

Note du traducteur: Taiaiake Alfred passe ensuite en revue les caractéristiques nécessaires pour un bon développement de l’autogestion et de la gouvernance autonome. En lisant cette liste, ne pensez pas qu’il s’adresse exclusivement aux Amérindiens, étendez sa pensée à nous, les peuples occidentaux… Le résultat ne serait-il pas le même ?… Que pouvons-nous donc en déduire ?

Les communautés qui s’immergent dans le traditionalisme auto-conscient trouveront qu’en traduisant et en adaptant les concepts traditionnels aux réalités modernes, ils finiront par incarner les caractéristiques mêmes qui constituent l’idéal contemporain d’une nation native forte:

  • Entièreté et diversité: le membres de la communauté sont confiants de savoir qui ils sont et ce qu’ils représentent, ils ont un haut niveau d’implication dans le groupe, haut niveau de solidarité, mais aussi un grand sentiment de tolérance pour ce qui est différent et non central à l’identité de la communauté.
  • Culture partagée: Les membres de la communauté connaissent leurs traditions, les valeurs et les normes qui forment la base de la société, celles-ci sont clairement établies et universellement  acceptées.
  • Communication: Il existe un réseau de communication important au sein de la communauté et les institutions de gouvernement ont clairement établi les couloirs de passage de l’information qui est mise à disposition des gens.
  • Respect et confiance: Les personnes sont motivées à coopérer les unes avec les autres, leur gouvernement et la communauté. Ils font confiance en l’intégrité de chacun et chacune.
  • Entretien du groupe: Fierté d’appartenir à la communauté. Les membres ont établi des limites culturelles claires et œuvrent avec le gouvernement afin que celles-ci ne s’érodent pas.
  • Gouvernement participatoire et basé sur le consensus: Les leaders de la communauté sont responsables et redevables devant tous les autres membres, ils les consultent attentivement et extensivement et fondent leurs décisions sur le principe de consensus général.
  • Pouvoir de la jeunesses: La communauté est motivée à éduquer et à guider sa jeunesse, à l’impliquer dans tous les processus de prises de décisions et de respecter les défis uniques auxquels ils devront faire face.
  • Liens forts sur le monde extérieur: La communauté a des relations politiques, économiques, sociales et culturelles extensives avec les autres communautés et ses leaders cherchent constamment à développer et créer, renforcer le soutien avec les autres communautés indigènes et internationales.

[…] En effet, quel est le bénéfice d’être appelé comme il est de coutume maintenant dans certains provinces du Canada, “nations originales”, “premières nations” ou “nations natives”, lorsque la structure du gouvernement n’est rien d’autre qu’un conseil tribal légitimisé par la loi de l’Indian Act ? La seule valeur de ce jeu de mot est pour l’establishment blanc, qui ne doit pas faire face à un racisme impliqué dans la structure même de leur pays supposé éclairé. Au lieu d’être des Indiens gouvernés par l’état sous l’Indian Act, ils sont maintenant reconnus comme “peuples aborigènes” avec un “droit inhérent” à “l’auto-gouvernement”.

Allez dans une réserve et regardez autour de vous et demandez-vous si les Indiens sont mieux lotis parce que la société blanche s’est libérée de son fardeau terminologique ?

La malhonnêteté intellectuelle est un des éléments essentiels du colonialisme !

Nous devons arrêter de croire aux mensonges qui ont été dits et perpétués par les Euroaméricains pour nornaliser la tempête de ruine qui a été perpétrée sur les autres peuples. Les peuples natifs ont été enveloppés dans ces mensonges ; maintenant, nous sommes prisonniers, otages du statu quo, incapables de bouger. Nous devons nous libérer des mythes de la société blanche et commencer à agir selon nos vérités. Nous devons nous référer et crier ces mots forts et vrais de Luther Ours Debout:

“… Il n’y a pas, j’insiste là-dessus, de problème indien créé par les Indiens eux-mêmes. Chaque problème qui existe aujourd’hui en regard de la population native est dû à l’état d’esprit de l’homme blanc, qui est incapable, du moins réticent, à rechercher la compréhension et parachever l’ajustement nécessaire dans un nouvel environnement dans lequel il vient d’arriver.”

[…]

La solidarité est le pouvoir qui vient de la reconnaissance et du respect de ce que les peuples indigènes ont en commun: la lutte pour l’auto-détermination. Nous soutenons tous notre frère indigène parce que nous comprenons que tous les natifs sont liés dans l’opposition à l’injustice à laquelle nos devons faire face dans nos vies quotidiennes.

[…]

Concernant le leadership, à qui rendons-nous des comptes ?

Il est dans la nature des systèmes politiques traditionnels indigènes que le pouvoir ne soit aucunement centralisé, que l’obéissance à l’autorité ne soit absolument pas coercitive, mais volontaire et que la prise de décision en tout domaine demande le consensus.

[…]

En politique native, il y a deux approches du futur:

  • La recherche de la résurrection d’une forme de nation en tant qu’objectif traditionnel.
  • Tenter de parvenir à une reconnaissance partielle d’un droit à l’auto-gouvernement au sein du confinement légal et structurel de l’État, ce qui constitue un but assimilatoire.

 

C’est la divergence de positions politiques des organisations indigènes variées, qui permet à l’État de manipuler le soi-disant processus de “décolonisation” et ce vers ses propres objectifs.

En cela, le droit historique et moral de la nation indigène, en termes légaux, l’existence du droit indigène d’auto-détermination, gagne la reconnaissance en dehors des communautés natives. Les gens historiquement conscients et bien éduqués réalisent parfaitement le bien-fondé de la position traditionnelle native.

La loi internationale a rendu le colonialisme illégal. Néanmoins, à cause de la domination des états colons dans le système international, ce principe légal n’est appliqué que dans le contexte de relations d’état à état: la forme de colonialisme intérieur pratiqué par le Canada, les Etats-Unis, le Mexique, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et d’autres pays (NdT: comme Israël) ayant de substantielles populations indigènes est exclu.

[…] Les solutions au colonialisme doivent être développées coopérativement et en respect du pricipe d’auto-détermination. Consentir à abaisser ce standard qui donne la primauté au droit colonial, ou accepter des contraintes politiques et/ou économiques, n’est que capituler à la logique tordue du colonialisme.

Pour contraster la perspective co-optée avec une vue fermement ancrée dans la philosophie indigène, considérons les perspectives envisagées par Atsenhaienton de la nation Kanien’kehaka ou peuple de Flint, plus connu sous le nom de nation Mohawk de la confédération iroquoise et membre du clan de l’ours. Il a plus de dix ans d’expérience de travail avec l’ONU sur les processus concernant les nations indigènes, il fut un porte-parole international de la nation Mohawk et est une voix reconnue et respectée sur les problèmes de communautés et de gouvernement traditionnel par Rotinohshonni ou la Confédération Iroquoise:

Il y a une autre part très importante de l’histoire, le système de clan: Le faiseur de paix nous a amené le système de clans, où tous les loups et les ours et les tortues étaient de la même famille. Les ours des Mohawks étaient les frères des ours des Oneidas, des Onondaga, des Senecas et des Cayugas, il y avait un lien de famille non sanguin. C’est ce qui a vaincu l’hostilité à terme et a découragé les guerres, car vous devriez avoir à guerroyer contre vos frères et sœurs. Une fois tous les membres de mêmes clans frères et sœurs à travers les nations, il devint très difficule de faire la guerre l’un contre l’autre. Les gens oublient que cela est une des raisons, et non des moindres, du système de clan. Je pense que le système de clan casse le nationalisme, c’est le nationalisme qui cause les conflits, les Mohawks contre les Oneidas ou contre les Onondagas. Si nous nous asseyons tous dans nos clans et discutons des problèmes, nous nous éloignons du nationalisme qui nous divise. La paix serait parfaitement atteignable et le leadership se focaliserait sur d’autres choses. Il faut parler des problèmes au lieu de prendre position en tant que nation.

Je pense qu’il y a des visions extrêmes du rôle des leaders qui étaient applicables au XVème ou XVIème siècles; mais dans l’ère moderne, avec les télécommunications, téléphones portables, ordinateurs, fax etc, la Confédération doit s’ajuster à une forme plus participatrice de gouvernement qu’auparavant.

Les jeunes gens aujourd’hui au sein de la Confédération ont une vision bien plus claire de la véritable intention de l’auto-détermination. Ils en savent plus au sujet du gouvernement participatoire que la vieille garde, ainsi que le cercle interne des chefs et des clans des mères. Un jour, la nouvelle génération sera en charge et tout cela va changer pour le mieux, parce qu’ils savent qu’il doivent suivre un meilleur chemin. La nouvelle génération voit très bien ce qui ne fonctionne pas et comment le faire fonctionner et ils le feront, parce qu’ils voient également les problèmes liés à l’Indian Act, les systèmes électifs de délégation ainsi que les conseils de bandes et tribaux élus, qui se retrouvent hâpés dans la vie politique commune étatique.

[…]

Une certaine cicatrisation doit s’opérer avant que de pouvoir exercer l’auto-détermination. Nous devons avoir des familles fortes avant d’avoir de fortes communautés, avant d’avoir une nation forte. […] Dans le système issu de l’Europe, la couronne est souveraine, tandis que dans notre système le peuple est souverain. Leur concept de souveraineté est très différent du notre historiquement; en ce sens il y a un lien fondamental entre la lutte de nos peuples et ceux des autres peuples natifs de par le monde. Les luttes sont très similaires (NdT: Le cas palestinien par exemple en dehors du continent américain…), il suffit de changer les noms et c’est la même chose ! Tout le monde combat le colonialisme d’une manière ou d’une autre.”

Les traités modernes: le chemin de l’assimilation ?

Toutes les litigations au sujet de la terre au Canada, incluant celles impliquées dans le processus du traité de Colombie Britannique, proviennent de l’erreur primordiale de ce que le Canada clâme posséder la terre sur laquelle il existe. En fait, là où les populations indigènes n’ont pas abandonné leur propriété, le titre légal à la “couronne”, la terre n’existe pas, c’est une fiction de la loi coloniale canadienne. Accepter et endorser la validité de la possession par la couronne des titres de terre que les populations indigènes n’ont pas abandonnées par traité est accepter les affirmations racistes des siècles précédents, quand les intérêts européens obtenaient automatiquement la priorité sur les droits de peuples supposés “non-civilisés”. Ceux qui n’acceptent pas l’idée que les peuples indigènes possèdent tous leurs territoires traditionnels à moins qu’ils n’aient été abandonnés par traité, sont soit ignorant de la réalité historique ou sont des racistes qui ignorent cette réalité afin d’imposer une hiérarchie du droit fondé sur la “conquête”. Une des raison pour laquelle l’État a pu imposer sa vision raciste, anti-historique est la simple arrogance culturelle. L’État continue de négocier aujourd’hui depuis une position de force fondée sur sa fausse prétention de moralité, de justice et d’autorité.

De fait, le gouvernement canadien (quelque soit le bord politique du moment) assume de manière arrogante les droits de propriété sur l’identité des nations indigènes. Avancé dans le XXIème siècle, la solution finale du Canada pour le problème indien est de forcer les indigènes, qui ont habités cette terre depuis des millénaires, de faire ce qu’aucun peuple au monde n’est obligé de faire: de formaliser une définition d’eux-mêmes pour l’éternité et d’être d’accord sur un nombre de critères pour déterminer le fait d’être membre et qui ne sera sujet à évolution ou changement alors que le groupe doit répondre à un changement de réalités de l’environnement politique et social.

[…]

Nos communautés pour l’heure manquent du rôle culturel solide et bien défini pour les anciens et les enseignants traditionnels qui pourraient aider à la transmission de la connaissance et de la pensée. La formation d’une nouvelle intelligentsia indigène qui comprend l’essence de l’enseignement traditionnel est crucial pour réformer notre politique et notre société.

Les quatre objectifs de base de la bonne gestion d’institutions dans la société moderne:

  • Réforme structurelle: Les gouvernements natifs doivent devenir légitimes au sein de leurs communautés. Le seul moyen d’y parvenir est de rejeter les politiques électorales et de restructurer les gouvernements indigènes pour accommoder la prise de décision traditionnelle, la consultation avec tous les membres de la communauté, incluant les anciens, la jeunesse et les femmes et la mise en place de processus dispute-solution. Dans le même temps, la dépendance de la communauté auprès des conseillers blancs se doit d’être vraiment diminuée en insistant sur la capacitee du gouvernement indigène à s’auto-gérer. Ceci demande un effort soutenu pour éduquer et entraîner les membres des communautés.
  • Réintégration des langues natives: Les langues natives personnifient l’identité des peuples et sont l’élément le plus important de leur culture. Elles doivent être ravivées et protégées comme à la fois des symboles et des sources de nationalité. Ceci peut-être accompli en faisant de la langue la langue officielle de la communauté, celle utilisée par les leaders, celle utilisée pour discuter des politiques à suivre ainsi que la version officielle dans laquelle tous les documents seront écrits. Les communautés doivent faire de l’enseignement de leur langue aux adultes et aux enfants, une priorité absolue.
  • Auto-suffisance économique: Un progrès significatif vers l’auto-détermination ne peut jamais être fait tant que les communautés natives ne sont pas libres économiquement. L’auto-suffisance est impossible sans une base de ressource et des terres adéquates pour bâtir une économie. Pour ce faire, les communautés natives doivent étendre leur base de territoires et gagner un contrôle sur les activités économiques qui prennent place sur leurs territoires de façon à ce qu’elles puissent en bénéficier. De plus les communautés doivent se concentrer sur l’éducation technique et commerciale. Ce n’est qu’en développant nos ressources que nous pourrons nous émanciper du gouvernement colonial et augmenter notre capacité de contribution à la communauté.
  • Relations avec l’état colonial de nation à nation: Un espace politique doit être créé pour faire place à l’auto-détermination. Les communautés natives doivent rejeter l’autorité clâmée par l’état colonial, affirmer leur droit de gouverner leurs propres territoires et leurs peuples et agir en toute capacité pour ce faire. Les communautés doivent être préparées à bouger pour défendre leurs territoires et leur nationalité en temps et en heure, lorsque l’État se retranche dans une position de déni et négocier des nouvelles voies inovantes pour que l’État reconnaisse le principe quand leur acrtivisme crée l’espace du mouvement vers la justice.

Les natifs sont toujours obligés de négocier avec des représentants de l’État qui opèrent dans un style réaliste et adhèrent à trois principes de base qu’il faut toujours garder présent à l’esprit:

(i)  Les affaires humaines sont toujours contingentes

(ii)                  La fin justifie les moyens

(iii)                Le mensonge et la tromperie sont nécessaires

 

La forme bureaucratique a six caractéristiques essentielles:

(i)  La dépendance en des procédures formelles

(ii)                  La hiérarchie

(iii)                La tension entre le protocole et la vie réelle

(iv)                Des délais sans fin

(v)                  La subordination de la parole aux écrits

(vi)                La substitution de la personne bureaucratique pour la véritable personalité et la responsabilité

 

[…] Mettre un point final au colonialisme demande une complète destruction de ses présupposés intellectuels et moraux. A leur place, nous devons établir une bordée de justifications pour l’auto-gouvernement, l’auto-gestion indigènes, qui résonneront avec les meilleures traditions alternatives au sein de la société dominante également.

[…] La décolonisation structurelle et psychologique est un processus intellectuel tout autant que politique, social et spirituel. Nous ne considèrerons pas avoir un blanc représentant nos peuples, initiant une cicatrisation ou nous donner des leçons au sujet de notre spiritualité. Similairement, la revitalisation de nos idées et institutions ne doit pas être sous-traitée par d’autres…

Il n’y a aucun espoir, ni aucun sens, d’attaquer l’État au moyen de la force physique ou à rechercher la paix par des moyens non pacifiques. Les buts qui émanent de nos traditions demandent une approche fondée sur la diminution des fondations morales et intellectuelles du colonialisme et exposant les contradictions internes des États et des sociétés qui promettent la justice et pratiquent l’oppression. Les personnes non-indigènes doivent être amenées à réaliser que leur notion de pouvoir et de son extension sur les peuples indigènes est mauvaise sur quelque standard moral que ce soit. Cette approche promet de grandes choses pour la liberté des peuples indigènes.

[…] A cet effet, il faudra sortir le mouvement politique et intellectuel des croyances et des structures prévalentes. En cela, toute action doit être guidée par quatre principes fondamentaux:

(i)  Diminuer les certitudes intellectuelles du colonialisme

(ii)                  Agir sur l’impératif moral pour le changement

(iii)                Ne pas coopérer avec le colonialisme

(iv)                Résister toute injustice supplémentaire

 

Nous pouvons parvenir à la décolonisation au travers de sacrifice et d’un dur labeur basés sur ces principes, de concert avec la restauration d’une culture politique indigène au sein de nos communautés.

Ces mots constituent un manifeste, un défi, et un appel à l’action. Ne préservez pas la tradition, vivez là !

 

=  =  =

 

Note de Résistance 71:

Ceci correspond à la traduction d’extraits de l’ouvrage de Taiaiake Alfred: “Peace, Power, Righteousness, an indigenous manifesto”, 1999, seconde édition 2009 aux éditions Oxford University Press.

 

Autre ouvrage de l’auteur: “Wasase, indigenous pathways of action and freedom”, 2005, University of Toronto Press.

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