Une mise au point toujours Ô combien d’actualité sur la science…

La science moderne et l’anarchisme

 

Pierre Kropotkine (1903)

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~ Mai 2013 ~

 

Quelle est donc la position occupée par l’anarchisme dans le grand mouvement intellectuel du XIXème siècle ?

L’anarchisme est un concept mondial fondé sur l’explication mécanique de tout phénomène, embrassant la nature dans son entièreté, incluant la vie des sociétés humaines ainsi que leurs problèmes économiques, politiques et moraux. Sa méthode d’étude est la même que celles des sciences naturelles, par lesquelles toute conclusion scientifique doit être vérifiée. Son but est de construire une philosophie synthétique comprenant en une généralisation tout phénomène naturel, et donc la vie de toute société, en évitant les erreurs dans lesquelles se sont fourvoyés Auguste Comte et Herbert Spencer.

Il est ainsi naturel que pour toutes les questions de la vie moderne, l’anarchisme doive donner de nouvelles réponses et s’en tenir à une position différente de celle de la politique et dans une certaine mesure, de tous les partis socialistes, qui ne se sont pas encore libérés des fictions métaphysiques anciennes.

Bien entendu, l’élaboration d’une conception mondiale complète n’a pour ainsi dire pas commencé dans sa phase sociologique, c’est à dire dans la partie qui a à faire avec la vie et l’évolution des sociétés. Mais le peu qui a été fait, porte indubitablement la marque, même si faiblement, d’un caractère certain. Dans le domaine de la philosophie du droit, de la théorie de la moralité, de l’économie politique, de l’histoire (à la fois des nations et des institutions), l’anarchisme a déjà montré qu’il ne se satisferait pas de conclusions métaphysiques, mais recherchera, dans tous les cas, une fondation dans les sciences-naturelles. Il rejette la méthaphysique de Hegel, de Schelling et de Kant, il démonte les commentateurs de la loi romaine et canonique, ainsi que les apologistes de l’État; il ne considère pas l’économie politique métaphysique comme une science et il aspire à gagner une compréhension claire sur toute question soulevée dans ces secteurs de la connaissance. Fondant sa méthode de recherche sur les multiples exemples qui ont été révélés ces trente ou quarante dernières années dans le domaine naturaliste.

De la même manière que les conceptions métaphysiques d’un esprit universel ou de la force créative de la Nature, de l’incarnation de l’Idée, du but de la Nature, du sens de la vie, de l’Inconnu, de l’Humanité (conçue comme ayant une existence spirtituelle séparée) etc, de la même manière que tous ces concepts ont été balayé par la philosophie matérialiste d’aujourd’hui, tandis que les embryons des généralités cachés sous ces termes nébuleux sont traduits dans le langage concret des sciences naturelles, nous procédons alors à nous intéresser aux faits de la vie sociale. Nous essayons là encore d’enlever les toiles d’araignées et de voir quels embryons de généralités, s’il y en a, auraient bien pu se cacher en dessous de tous ces mots nébuleux.

__________

 Quand les métaphysiciens essaient de convaincre le naturaliste que la vie mentale et morale de l’humain se développe en accord avec de certaines “lois immanentes de l’esprit”, ce dernier hausse les épaules et continue son étude physiologique du phénomène mental et moral de la vie, avec pour but de montrer qu’elle peut être résolue par des phénomènes chimiques et physiques. Il aspire à découvrir les lois naturelles qui en sont la base. De manière similaire, lorsqu’on dit aux anarchistes, par exemple comme Hegel le disait, que chaque développement se constitue d’une thèse, d’une anti-thèse et d’une synthèse ou que “le but de la loi est l’établissement de la Justice qui représente la réalisation de l’idée la plus haute”; ou une fois de plus lorsqu’on leur demande, qu’est-ce qui constitue à leur avis le “sens de la vie” ? Ils haussent simplement les épaules et se demandent dans l’état actuel des choses de la science naturelle, comment peut-on encore trouver des gens si rétrogrades pour croire en pareils mots et s’exprimant toujours dans un langage emprunt d’un anthropomorphisme primitif (conception de la nature comme étant quelque chose de gouverné par une entité à laquelle on prête des attributs humains). La pédantrie verbale n’impressionne pas les anarchistes parce que ceux-ci savent que les mots ne font que cacher une ignorance, c’est à dire une connaissance incomplète ou pire, de vulgaires superstitions. Ils continuent ainsi leur étude des idées sociales présentes et passées et des institutions en fonction de la méthode de recherche inductive. Ce faisant, ils découvrent bien évidemment, que le développement d’une vie sociale est bien plus complexe et bien plus intéressant sur un plan pratique, qu’il ne paraîtrait d’une telle formule.

Nous en avons entendu pas mal au sujet de la “méthode dialectique”, qui fut recommandée pour formuler l’idéal socialiste. Nous ne reconnaissons pas une telle méthode, la science moderne n’a  rien à faire avec elle non plus. “La méthode dialectique” rappelle au naturaliste moderne quelque chose qui n’a plus court depuis bien longtemps, quelque chose de dépassé et maintenant joyeusement oublié par la science. Les découvertes du XIXème siècle en physique, mécanique, technologie, chimie, biologie, psychologie physique, anthropologie, psychologie des nations etc, l’ont été non pas par la méthode dialectique, mais la méthode de la science-naturelle, la méthode d’induction et de déduction. Et comme l’Homme fait partie intégrante de la Nature et comme la vie de son “esprit”, personnel et social, n’est juste qu’un phénomène naturel tout comme l’est la croissance d’une fleur ou l’évolution de la vie sociale au sein d’une fourmilière ou d’une ruche, il n’y a aucune raison pour soudainement changer notre méthode d’étude en passant de l’étude des fleurs à celle de l’Humain ou d’une colonie de castors à une ville humaine.

La méthode inductive-déductive a si bien prouvé ses mérites au XIXème siècle, qui par son application a forcé la science à avancer bien plus en cent ans que les deux mille ans qui ont précédés et lorsque cette méthode a commencé à être appliquée à la recherche sur la société humaine, jamais atteignit-on le point où il devenait nécessaire de l’abandonner et d’adopter encore la scolastique médiévale, révisée par Hegel.

De plus, lorsque les naturalistes philistins par exemple, se basant sur le “darwinisme”, commencèrent à enseigner: “Ecrasons les plus faibles que nous, c’est la loi de la nature”, il fut facile pour nous de prouver par la même méthode scientifique qu’une telle loi n’existait pas; que la vie dans le règne animal nous apprend quelque chose de totalement différent et que les conclusions tirées par les Philistins étaient complètement non-scientifiques. Ils étaient autant anti-scientifique que, par exemple, la suggestion que l’inégalité de richesse est une loi de la nature ou que le capitalisme est la meilleure organisation sociale calculée pour promouvoir le progrès. Précisément, cette méthode de la science-naturelle, appliquée aux schémas économiques, nous permet de prouver que les soi-disantes “lois” de la sociologie de la classe-moyenne, incluant aussi leur économie politique, ne sont pas du tout des lois, mais de simples suppositions, ou plutôt des assertions qui n’ont jamais été vérifiées. De plus, toute recherche ne porte ses fruits que lorsqu’elle a un but défini, lorsqu’elle est effectuée dans le but d’obtenir une réponse à une question bien définie et bien posée. Ainsi l’observateur voit le plus clairement la connexion qui existe entre le problème et son concept général de l’univers, la place qu’occupe le problème dans l’univers.

Mieux il comprend l’importance du problème dans le concept général et plus facile sera la réponse. La question donc, que l’anarchisme se pose peut-être formulée ainsi:Quelles formes de vie sociale assurent à une société donnée et au-delà à l’humanité de manière générale, la plus grande somme de bonheur et donc de vitalité ?” Quelles formes de vie sociale permettent une telle quantité de bonheur de croître et de se développer, quantitativement tout autant que qualitativement et de la sorte, devenir plus complètes et plus variées ?” (desquelles, soit dit en passant, une définition du progrès est dérivée). Le désir de promouvoir l’évolution dans cette direction détermine à la fois l’activité scientifique, sociale et artistique de l’anarchiste.

 

Source:

http://dwardmac.pitzer.edu/anarchist_archives/kropotkin/science/scienceVII.html

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