Résistance politique: Le commerce de la mémoire… Un exemple d’activisme contre la pensée unique sioniste (Howard Zinn)

Nous avons traduit ici un excellent texte de l’historien Howard Zinn à qui on avait demandé de venir parler de l’Holocauste et qui le replaça dans son contexte historique, à savoir une atrocité de plus à mettre sur le compte de l’humanité. En cela Zinn, issu d’une famille immigrée juive et vétéran de la seconde guerre mondiale, tient le même discours que d’autres intellectuels à la vision claire sur le sujet: Norman Finkelstein, Noam Chomsky, Gilad Atzmon, Schlomo Sand, Illan Pape, et bien d’autres…

Il n’y a pas de hiérarchie de l’horreur et de la souffrance, il n’y a qu’horreur et souffrance, souvent perpétrées et commanditées par les mêmes criminels…

— Résistance 71 —

 

Respecter l’Holocauste

 

Howard Zinn

“The Progressive” 1999

 

~ Traduit de l’anglais par Résistance 71 ~

 

Peut-être que nous, pas seulement les juifs, mais ceux qui ont pris sérieusement l’admonition du “plus jamais çà”, devons nous demander en observant les horreurs se déroulant autour de nous en ce monde, si nous avons utilisé cette phrase en tant que commencement ou en tant que fin de notre inquiétude morale.

Il y a quelques années, lorsque j’enseignais à l’université de Boston, une association juive me demanda de faire un discours au sujet de l’Holocauste. Je parlai ce soit là, mais pas de l’Holocauste de la seconde guerre mondiale, pas au sujet du génocide de six millions de juifs. C’était au milieu des années 1980 et le gouvernement américain (NdT: gouvernement Reagan) soutenait des gouvernements utilisant des escadrons de la mort en Amérique Centrale, ainsi je parlais de la mort de centaines de milliers de paysans au Guatémala, au Salvador, victimes de la politique américaine.

Mon objectif était de dire que la mémoire de l’Holocauste juif ne devrait pas être encerclé de fil de fer barbelé, restreint dans un ghetto moral, isolé des autres génocides de l’Histoire. Il m’apparaissait que se rappeler ce qui était arrivé aux juifs ne servait pas de but important à moins que cela ne déclenche l’indignation, la colère et l’action contre toutes les atrocités, où que ce soit dans le monde.

Quelques jours plus tard, il y avait une lettre dans le journal de l’université, d’un des membres de la faculté qui m’avait entendu parler, un refugié juif qui avait quitté l’Europe pour l’Argentine, puis pour les Etats-Unis. Il objectait véhémentement à mon extension du problème moral des juifs d’Europe dans les années 1940 aux peuples d’autres parties du monde, à notre époque. L’Holocauste était un souvenir sacré. C’était un évènement unique, qui ne pouvait pas être comparé avec d’autres évènements. Il était outragé par le fait qu’invité pour parler de l’holocauste juif, j’avais choisi de parler d’autres choses.

Cette expérience me revint en mémoire lorsque j’ai récemment lu un livre de Peter Novick, “L’Holocauste dans la vie américaine”. Le point de départ de Novick est le suivant: pourquoi, cinquante ans après l’évènement, l’holocauste joue t’il un rôle encore plus important dans ce pays, avec le musée de l’Holocauste à Washington, des centaines de programmes s’y rapportant dans nos écoles, qu’il n’avait dans les premières décennies après la fin de la seconde guerre mondiale ?

Il est certain qu’au cœur même de la mémoire se trouve une horreur qui ne devrait jamais être oublié. Mais autour de ce cœur, dont l’intégrité n’a besoin d’aucune emphase, s’est développée une industrie des mémorialistes, qui ont œuvrés ardemment pour garder vivant ce souvenir ce pour leurs propres objectifs.

Quelques juifs ont utilisé l’Holocauste comme moyen de préserver leur identité unique, qu’ils voient menacée par les mariages inter-culturels et l’assimilation. Les sionistes ont utilisé l’Holocauste, depuis la guerre de 1967, pour justifier d’une plus grande expansion israélienne en territoire palestinien et pour consolider un soutien à cet Israël isolé (encore plus isolé que Ben Gourion ne l’avait prédit, une fois Gaza et West Bank occupés). Et des politiciens non-juifs ont utilisé l’Holocauste pour bâtir un soutien politique parmi le petit mais influent électorat juif, notez les annonces solennelles de présidents portant yarmulkas pour insister sur leur sympathie angoissée.

Je ne serai jamais devenu un historien si j’avais pensé que cela deviendrait mon devoir professionnel d’aller dans le passé et de ne jamais en émerger, d’étudier des évènements qui se sont passés il y a longtemps et de ne me les rappeler que par leur unicité, sans les connecter à des évènements se déroulant au cours de ma vie présente. Si l’Holocauste doit avoir une signification pensais-je, nous devons transférer notre colère aux brutalités de notre époque. Nous devons faire amende d’avoir permis à l’holocauste juif d’avoir pu se produire en refusant que des atrocités similaires prennent place maintenant et oui, utiliser le jour du souvenir non pas pour prier pour les morts, mais pour agir pour les vivants, pour aller au secours de ceux qui vont mourir.

Lorsque les juifs rentrent en eux-mêmes pour se concentrer sur leur propre histoire en se détournant du tourment des autres, ils font, avec une terrible ironie, ce que le reste du monde a fait en laissant le génocide se produire. Il y a eu des moments de honte totale, de travestissement de l’humanisme juif, comme lorsque des organisations juives ont fait pression contre une reconnaissance par le Congrès des Etats-Unis de l’holocauste arménien de 1915 sur le simple fait que cela diluait la mémoire de l’holocauste juif. Les créateurs du musée de l’Holocauste abandonnèrent l’idée de mentionner le génocide arménien après une campagne de pression du gouvernement israélien (la Turquie étant le seul pays musulman qui avait des relations diplomatiques avec Israël).

Un autre de ces moments est survenu lorsqu’Elie Wiesel, directeur de la commission du président Jimmy Carter sur l’Holocauste, refusa d’inclure dans une description de l’Holocauste, l’assassinat par Hitler de millions de non-juifs. Ceci serait, avait-il dit, “falsifier la réalité” au nom “d’un universalisme mal placé”. Novick cite Wiesel pour avoir dit: “Ils nous volent l’Holocauste”. En résultat, le musée de l’Holocauste ne donna qu’une petite mention au sujet des cinq millions ou plus de non-juifs qui moururent dans les camps nazis.

Bâtir un mur autour de l’unicité de l’holocauste juif, c’est abandonner l’idée que l’humanité est seule, que nous tous, quelque soit notre couleur de peau, notre nationalité, notre religion, avons droit aux mêmes droits à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Ce qui est arrivé aux juifs sous Hitler est unique dans ses détails, mais partage les mêmes caractéristiques universelles avec d’autres évènements de l’histoire de l’humanité: la traite négrière trans-atlantique, le génocide des natifs du continent américain, les blessures et morts des millions de travailleurs, victimes de l’éthos, du credo capitaliste qui met l’argent et le profit avant la vie humaine.

Ces dernières années, tout en payant toujours plus d’hommage à l’Holocauste comme symbole central de la cruauté de l’Homme pour l’Homme, nous avons, par notre silence et notre inaction, collaboré avec une chaîne sans fin de cruautés. Hiroshima et My Lai (NdT: massacre d’un village vietnamien par l’armée US le 16 Mars 1968) en étant des symboles les plus dramatiques, avons-nous entendu alors Elie Wiesel et les autres gardiens de la flamme de l’offuscation de l’holocauste contre ces atrocités ? Langston Hughes écrivit après la condamnation à mort des garçons de Scottsboro: “Maintenant pensais-je, les poètes vont donner de la voix, mais je n’ai rien entendu, pas un cri. Je me demande pourquoi.”

Il y a eu les massacres du Rwanda, et la famine en Somalie, avec notre gouvernement contemplant mais ne faisant rien. Il y a eu les escadrons de la mort en Amérique Latine et la décimation de la population du Timor oriental, auxquels notre gouvernement a activement collaboré. Nos présidents chrétiens qui vont à l’église, si pieux dans leurs références au génocide contre les juifs, ont continué à fournir les instruments de la mort aux perpétrateurs d’autres génocides.

Il est vrai qu’il y a des horreurs qui semblent être au-delà de notre pouvoir. Mais il y a une atrocité permanente qu’il est en notre pouvoir de mettre fin. Novick le mentionne et le médecin-anthropologue Paul Farmer le décrit en détail dans son remarquable livre “Infections et Inégalités”; à savoir: la mort de dizaines de millions d’enfants à travers le monde, qui meurent chaque années de malnutrition et de maladies parfaitement anticipables et que l’on sait parfaitement traiter. L’OMS estime qu’environ trois millions de personnes sont mortes l’an dernier de tuberculose, qui est une maladie prévisible et qu’on peut guérir., comme Farmer l’a prouvé dans son travail médical à Haïti. Avec une infime portion de notre budget militaire, nous éliminerions totalement la tuberculose.

Le but de tout ceci n’est en aucun cas de diminuer l’expérience de l’holocauste sur les juifs, mais de l’élargir. Pour les juifs, cela veut dire reconquérir la tradition de l’humanisme universel juif contre le nationalisme centré sur Israël. Ou, comme Novick l’a si bien dit, de retourner à “cette plus grande conscience sociale qui était la marque de la diaspora juive américaine de ma jeunesse.” Cette plus vaste conscience a été démontrées ces récentes années par ces Israéliens qui ont protestés contre les passages à tabac sur les Palestiniens durant l’intifada, qui manifestèrent contre l’invasion du Liban.

Pour d’autres, qu’ils soient Arméniens, Amérindiens, Africains, Bosniaques ou quoi que ce soit d’autre, cela veut dire d’utiliser leur propre histoire sanglante, non pas pour eux-mêmes contre les autres, mais afin de créer une plus grande solidarité contre les détenteurs de richesses et de pouvoir, les perpétrateurs et les collaborateurs ce ces horreurs avenantes de notre temps.

L’Holocauste pourrait servir un but très fort et puissant s’il pouvait nous mener à penser au monde d’aujourd’hui comme celui de l’Allemagne durant la guerre, où des millions moururent alors que le reste de la population vaquait à ses occupations ordinaires. C’est une pensée qui glace le sang de voir que les nazis, dans la défaite, furent victorieux: aujourd’hui l’Allemagne, demain le monde. Et ceci sera, tant que nous n’aurons pas cesser d’obéir.

 

Note du traducteur:

Cette traduction est celle du texte publié dans le chapitre 11 du livre d’Howard Zinn: “On History”, Seven Stories Press, 2001

4 Réponses vers “Résistance politique: Le commerce de la mémoire… Un exemple d’activisme contre la pensée unique sioniste (Howard Zinn)”

  1. Zinn aurait adoré ce film documentaire récemment primé du grand prix du festival du cinéma de Sundance en 2012, film d’Emad Burnat (Palestinien) et Guy Davidi (Israélien):
    « Five Broken Cameras » ou « Cinq caméras cassées »

    En VO (arabe et hébreu), sous-titrage anglais, peu de texte, les images parlent d’elles-mêmes. A voir et diffuser sans modération…

  2. lire Israel Shamir et Shlomo Sand –

  3. […] d’état, terrorisme intellectuel france. Suivez toutes les réponses à cet article par flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse ou envoyer un rétrolien depuis votre […]

  4. George Orwell disait: “Qui contrôle le passé contrôle le futur et qui contrôle le présent, contrôle le passé”.

    surtout quand ce passé est falsifié et controlé, comme il en a été pour la période de notre histoire, à savoir les 6 six premiers siécles de notre histoire, où on zappe complétement l’occupation et la romanisation de la Gaule, comme de l’Angleterre, puisqu’ils controlaient 3/4 de ce territoire, ces 2 pays qu’ils ont ainsi modélé et transformé dans leurs moindres détails, tout en exploitant à leur profit, toutes les richesses naturelles dont ils avaient besoin.

    La naissance des villes leur est imputables et l’ensemble ses monuments, temples, fortifications, théatres, arénes et aqueducs ainsi que canalisations pour amener l’eau et routes carossables.

    Et cette histoire a été complételment ZAPPEE, au profit d’un MENSONGE D’ETAT, LA CHRISTIANNISATION DE LA GAULE, dont même le baptême de clovis n’a été qu’un événement isolé, car l’évangélisation des populations n’a guère commencé qu’avec Charlemagne au VIIIe s..

    Les 2 000 ans d’histoire chrétienne en prenne un coup, mais cette falsification a permis à l’église de s’inventer un passé prestigieux basé sur le mensonge et de prendre le pouvoir, à partir du Ve s, avec Clovis où il n’existait que quelques évéchés dans les grandes villes et des monastères sur le territoire, en se faisant donner des droits impôts et terres.

    Les romains ont dominé la Gaule jusqu’à la fin du IV e s, date de la chute d’un gouverneur romain, au moment où entreprend la reconquête de la France, aidé par ses armées et son père.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.