Résistance à l’empire: Le chavisme aux deux visages… Point de vue libertaire…

Un texte datant certes de 2007, mais qui expose une réalité du chavisme au moins jusqu’à cette période. La suite a confirmé ce qui est dit ici. Comme toute nation, le Vénézuéla et son peuple sont complexes et l’avantage d’analyser du point de vue anarchiste, est que justement la vision libertaire est une vision non « partisane » dans le sens où elle est non-étatique, anti-autoritaire et anti-hiérarchique, contrairement aux partis (pris) politiques luttant par voie électorale, qui ne sont que des suppôts de l’État et de ses turpitudes fatalement oligarchiques et parasitaires à terme et qui luttent pour leurs intérêts particuliers, en laissant des miettes au peuple… ou pas, c’est selon.

Cet article est très intéressant à plus d’un titre et analyse les deux factions en lice du point de vue libertaire, c’est à dire du point de vue de la révolution sociale. Si le bolivarisme apporte une dimension sociale incontestable, du moins en superficie et par rapport à l’oligarchie bourgeoise traditionnelle, il n’en demeure pas moins une solution incomplète au problème social et demeure en génère lui-même une caste de privilégiés sinon sa propre oligarchie.

— Résistance 71 —

 

Venezuela: Les deux visages du chavisme

 

Guillaume Davranche (Alternative Libertaire Montrouge)

 

Le 7 Février 2007

 

url de l’article original:

http://www.alternativelibertaire.org/spip.php?article754

 

Le président Chavez est la nouvelle coqueluche de la gauche radicale européenne. Mais le mérite-t-il davantage que, en leur temps, Nasser ou Kadhafi ? Face à la duplicité de sa politique (néolibérale au plan macroéconomique, sociale au plan microéconomique), il est crucial de construire des mouvements sociaux indépendants du pouvoir.

Le 3 décembre dernier, Hugo Chavez était réélu président du Venezuela dès le premier tour avec plus de 62 % de voix. Le soir même, il prononçait un grand discours au balcon du palais de Miraflores à Caracas, pour proclamer la « victoire de la révolution », avant de lancer : « Le règne du socialisme est le règne du futur du Venezuela ! »

Ainsi parle le président Chavez, ancien colonel putschiste, caudillo au charisme exceptionnel et nationaliste de gauche qui a de toute évidence « une certaine idée du Venezuela ». Le personnage est certes plus sympathique qu’un pantin sanguinaire et corrompu téléguidé depuis Washington… Ça n’en fait pas nécessairement le nouveau porte-drapeau planétaire de la révolution socialiste, contrairement à ce qu’on pourrait croire en entendant les dithyrambes de celles et ceux qui, à l’étranger, ont fait de Chavez – après Lula – leur nouvelle idole.

Sa popularité incontestable ne tombe pas du ciel et ne repose pas sur un quelconque « populisme » comme peut l’écrire paresseusement Libération, mais sur des programmes sociaux tangibles, financés par la manne pétrolière, qui ont réellement changé la vie des classes populaires. La pauvreté a reculé ; un système de santé qui jusqu’alors n’existait pas est en train de voir le jour, et 1,5 million de personnes ont été alphabétisées en deux ans.

Pour autant, si les mots et les faits ont un sens, il n’est évidemment pas question au Venezuela de « transition vers le socialisme ». Il ne faut pas voir d’anticapitalisme dans les tonitruantes déclarations anti-impérialistes d’un Chavez qui, pour défier Bush, n’hésite pas à s’acoquiner avec d’éminents bienfaiteurs du mouvement ouvrier tels que le Russe Poutine, le Biélorusse Loukachenko ou l’Iranien Ahmadinejad…

 

Pour un capitalisme national

La « révolution bolivarienne » [1] n’est pas socialiste, mais elle correspond à une volonté de reprise en main par l’État des ressources naturelles jusqu’ici livrées au pillage des multinationales occidentales. Ce projet n’a rien d’une sinécure puisqu’il a valu à Chavez plusieurs tentatives de déstabilisation dont un coup d’État en 2002, fomentées par la bourgeoisie compradore [2] appuyée par Washington et les grands médias privés. C’est le soulèvement du peuple qui à chaque fois lui sauva la mise.

Le chavisme n’est pas un phénomène inédit dans l’histoire. Il se situe dans la lignée des nationalistes de gauche comme l’Iranien Mossadegh en 1952, l’Égyptien Nasser en 1956 ou le Libyen Kadhafi en 1977. Chaque fois l’ambition, derrière la rhétorique « socialiste », est de façonner un véritable capitalisme national, associé à un État fort et « maître chez lui ».

Ainsi en est-il du secteur pétrolier – l’alpha et l’oméga de l’économie vénézuélienne. Plutôt que de prendre le risque d’une nationalisation, l’État s’est engagé dans une politique d’alliances capitalistiques avec les multinationales occidentales. Depuis avril 2006, toutes les compagnies étrangères opérant au Venezuela ont dû former des joint-ventures dont l’entreprise d’État PDVSA est propriétaire à hauteur d’au moins 60%. Ainsi en est-il également de l’inscription du Venezuela dans le projet Intégration de l’infrastructure régionale d’Amérique du Sud (IIRSA), lancé en 2000 à Brasilia par les douze gouvernements sud-américains. L’IIRSA est un vaste projet néolibéral d’adaptation du sous-continent à la mondialisation capitaliste, qui accentuera les inégalités régionales et sociales… mais permettra peut-être aux classes possédantes latino-américaines de se hisser au niveau de leurs homologues du Nord [3]

Ainsi en est-il encore du projet pharaonique caressé par Caracas, Buenos Aires et Brasilia d’un “Super Gazoduc” qui irait de la mer des Caraïbes au Rio de la Plata à travers l’Amazonie, sur un parcours de 7 000 à 9 300 kilomètres. Projet aberrant du point de vue social, environnemental et même technologique, et dénoncé par les associations écologistes.

Ainsi en est-il enfin de l’annonce en 2003 du triplement de la production de charbon dans la région de Zulia, en partenariat avec des multinationales nord-américaines, hollandaises et brésiliennes. Une décision qui a entraîné une forte résistance des populations locales voyant leur cadre de vie promis à la destruction.

« D’amples secteurs de la population vénézuélienne ignorent les enjeux de cette stratégie énergétique de l’IIRSA, explique Lusbi Portillo, anthropologue à l’université de Zulia et pourfendeur du projet minier. Le gouvernement n’a pas convoqué, devant une décision aussi transcendantale pour la vie du pays, de débat sur le sujet, même pas à l’Assemblée nationale ni dans les universités, pour ne parler que des espaces traditionnels de discussions. » [4]

Tel est le double visage du chavisme. Si l’État encourage la participation populaire au plan microéconomique (reprises d’entreprises en cogestion, microcrédit, médias communautaires, comités citoyens, etc.), il en va tout autrement au plan macroéconomique. Tout ce qui concerne l’intérêt supérieur du capitalisme national est intouchable.

Des mouvements sociaux subjugués

Qui s’oppose à cela ? Certainement pas la droite et la bourgeoisie affairiste puisque, sur ce point, elle sont en accord avec Chavez. Les mouvements sociaux ? C’est bien l’élément le plus problématique dans la situation actuelle…

Observateur engagé, le journaliste uruguayen Raúl Zibechi estime qu’ « il n’y a pas au Venezuela de mouvements organisés ressemblant à la Confédération de nationalités indigènes d’Equateur (CONAIE équatorienne), ni aux comités de quartier (juntas vecinales) ou aux cocaleros boliviens ou encore aux piqueteros argentins, pour ne pas mentionner les cas les mieux structurés tels que le Mouvement des sans-terre brésilien ou les zapatistes au Chiapas. Autrement dit, il n’y a pas au Venezuela de mouvements larges avec des structures leur garantissant une visibilité, des stratégies ou des tactiques, des dirigeants connus et toutes ces caractéristiques propres aux mouvements organisés et structurés. » [5]. Certes, le processus « bolivarien » a encouragé la naissance d’une foultitude de comités et d’associations impliquant la population dans la mise en œuvre des programmes sociaux, d’éducation et de santé. Mais elles ne jouent pas un rôle de contre-pouvoir. Attendant tout de l’État, les mouvements sociaux n’ont pas de stratégie propre. Du moins pour l’instant.

Idem au plan syndical. Pour concurrencer la Confederación de Trabajadores de Venezuela (CTV), la vieille centrale bureaucratique inféodée au patronat, l’État a financé le lancement d’une nouvelle confédération : la Unión Nacional de Trabajadores (UNT), qui en quelques mois a dépassé en effectifs la CTV. Des syndicalistes libertaires, trotskistes, ou tout simplement indépendants, s’efforcent de faire vivre un courant critique dans cette UNT, contre les chavistes qui voudraient en faire une simple courroie de transmission du gouvernement.

Les organisations populaires nourrissent en fait des sentiments ambivalents. Certaines voient en Chavez le messie et lui sont d’une fidélité aveugle. D’autres se consolent de leurs frustrations en expliquant que le président ne veut que le bonheur du peuple, mais qu’il est « mal entouré » [6].

Les plus critiques pensent qu’il est nécessaire de développer un mouvement social indépendant du pouvoir, mais que cela ne peut pas se faire en-dehors du « processus bolivarien » ou contre lui, sous peine de se couper des masses. Rares sont celles et ceux qui osent porter un discours frontalement anti-Chavez, d’autant que le régime ne supporte aucune critique sur sa gauche.

Il arrive pourtant que le conflit d’intérêts entre l’État et les populations locales éclate au grand jour. Lors du Forum social mondial de Caracas en janvier 2006, la politique minière dans la région de Zulia a été dénoncée par une manifestation rassemblant des organisations paysannes, des groupes écologistes, des associations de mal-logés et des médias communautaires ; le tout – et c’est crucial – indépendamment de leur sensibilité pro ou anti-Chavez [7]. Les groupes libertaires l’ont bien compris en soutenant et en participant à cette manifestation.

Quelle voix révolutionnaire ?

À l’extrême gauche, il existe des appréciations différentes de la posture à adopter. Une partie estime qu’il est crucial de lutter contre le chavisme – c’est par exemple le cas du Comité de relations anarchistes (CRA), qui publie le périodique El Libertario. Une autre partie pense au contraire qu’il faut, tactiquement, s’inscrire dans le mouvement “bolivarien” pour avoir un minimum d’audience dans la population – c’est le cas d’un groupe libertaire apparu cette année, le Front d’actions libertaires (FAL). Malgré leurs divergences, ces groupes s’accordent sur la nécessité de renforcer les secteurs critiques des mouvements sociaux. L’une des tentatives les plus intéressantes pour faire vivre cette orientation a été le Forum social alternatif (FSA), monté en parallèle au Forum social mondial qui s’est tenu en janvier 2006 à Caracas – et où le président Chavez a bien sûr été omniprésent. Le FSA expliquait dans sa profession de foi qu’il souhaitait « débattre du sens de la révolution » et indiquait prudemment qu’il était critique aussi bien de l’opposition que « des contradictions qui existent dans le gouvernement bolivarien ».

Si les contradictions du “ bolivarisme ” deviennent trop fortes, un espace se libèrera sur sa gauche pour les courants anticapitalistes. Ils ne seront audibles que si, d’ores et déjà, des mouvements sociaux indépendants du pouvoir peuvent voir le jour.

Guillaume Davranche (AL Montrouge)

[1] Le « bolivarisme », doctrine fourre-tout brandie par Chavez, se réfère au général Simon Bolivar (1783-1830) qui combattit contre la couronne d’Espagne pour l’indépendance de l’Amérique du Sud.

[2] C’est-à-dire une bourgeoisie dépendante des desiderata de capitalistes étrangers.

[3] Lire à ce sujet Raúl Zibechi, “IIRSA : l’intégration sur mesure pour les marchés”, sur http://risal.collectifs.net

[4] Cité par Alain Cassani, “La pétro-révolution d’Hugo Chávez suscite des résistances”, sur http://risal.collectifs.net

[5] Raúl Zibechi, “Hugo Chavez et les mouvements sociaux ou le temps des ambiguïtés”, sur http://risal.collectifs.net. L’auteur a notamment publié, en français, Généalogie de la révolte, aux Éditions CNT-RP, sur le soulèvement argentin.

[6] C’est le discours de certaines et certains habitants de Zulia : « Si Chavez savait, jamais il n’autoriserait les projets miniers ! »

[7] Les dignitaires chavistes ont vomi leur bile contre ces empêcheurs de tourner en rond, qualifiés d’arriérés, de « contre-révolutionnaires » voire d’agents de la CIA…

Publié le 4 février 2007

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6 Réponses to “Résistance à l’empire: Le chavisme aux deux visages… Point de vue libertaire…”

  1. aericle très interessan qui donne un état des lieux du chavisme précis du chavisme.

    il y a en effet, une nationalisation partielle ( 60%) avec des participations des multinationales occidentales, mais ce sont ce
    que les Brics, Chine, Brésil ( armement ), Algérie ( Renault ) avec obligation de transfert de technologie, car c’est ce qui manque à ces pays.

    La Chine pour les TGV, le Brésil a passé un accord avec la France qui lui envoie aussi ses ingénieurs ( un millier) et entend se rendre autonome sur 6 ou 7 ans, sur ce secteur.

    Le Vénézuela ne fait il pas raffiner son pétrole aux USA ?

    On voit là l’opportunité d’un tel accord, avec des objectifs précis et faire participer les universités vénézueliennes, pour fournir, ingénieur
    techniciens et ouvriers qui seront amenés à remplacer progressivement le personnel de ces multinationales.

    Il a quand m^me nationalisé l’eau, l’électricité et c’est ce que lui reproche les occidentaux qui ne peuvent se positionner sur ce secteur en tant qu’entreprises privées.

    je comprends le risque qu’il y a à favoriser l’émergence d’un capitalisme national, masi si la démocratie était réelle et non pas certaines classes supérieurs de cadres et dirigeants qui n’hésitent pas à passer avec armes et bagages au service du capitalisme internationalional et la CLASSE POLITIQUE CORROMPUE qui les y aide généralement.

    Il faudrait qu’il ya ait une allaince des travailleurs, quel que soit le niveau technique, tant on voit que ce sont eux les rouages d’une société qui font tourner la machine et une classe politique moins corrompue, mais justement c’est là qu’est un début de solution.

  2. Doctorix Says:

    Pour faire tout ce qu’il a fait pour le peuple, il fallait beaucoup d’argent. On ne peut pas lui reprocher d’avoir cherché à tirer le meilleur parti de son pétrole. Faute d’argent, le projet serait tombé à l’eau, et en politique, il faut un minimum de réalisme. Alliance avec le diable, peut-être. Mais efficacité au bout.
    Et sans doute a-t-il eu raison d’en profiter au bon moment, parce que, selon moi, avec la technologie de la fusion froide qui pointe son nez, le pétrole ne vaudra sans doute bientôt pas plus que l’eau du robinet. (tout dépend de ce qu’on entend par bientôt, mais j’ai le sentiment que ça va exploser à la figure d’Areva et de Total dans des délais assez courts).
    Par contre, je vous conseille cette lecture, un magnifique article de Maxime Vivas dans « Le Grand Soir ».
    http://www.legrandsoir.info/non-le-ps-n-a-pas-bave-sur-la-depouille-d-hugo-chavez-ni-crache-sur-jean-jaures.html
    Moi, je suis sans honte un inconditionnel de Chavez: c’est quand même ce qu’on a fait de mieux sur cette terre, même si ce n’est pas tout à fait parfait.

    • cf notre réponse à Martine Quélennec…
      Oui Chavez était loin des dictateurs à la solde et mis en place par l’empire. Il a amélioré la condition du peuple vénézuélien et c’est ce qui importe, même si on pouvait difficilement faire pire, avec un minimum d’aide, çà ne pouvait aller que vers le haut… Néanmoins, son étatisme et son manque de vision de « L’après lui-même » a sûrement sinon plombé, du moins limité, freiné, la voie émancipatrice.
      Il est difficile d’être un « inconditionnel » d’un homme d’état, car ce qu’il représente est l’inégalité sociale, même chez les « socialistes » d’apparat ou non. Chavez était sûrement un homme sincère, mais malgré tout limité car dogmatique dans son étatisme. Au-delà du chavisme règne la voie autogestionnaire et réellement émancipatrice.
      C’est cette voie que devra suivre le peuple vénézuélien s’il veut échapper à la réaction qui s’annonce, pilotée par l’empire depuis Washington. Le temps lui est compté, mais la fenêtre existe.
      Le peuple vénézuélien a t’il acquis une maturité politique suffisante ? Possible…
      Ce serait le plus beau cadeau qu’il ferait à Chavez à titre posthume… Le transcender !

  3. Martine Quélennec Says:

    Je pense que Chavez allait vers l’autodétermination pour le peuple, mais il n’a pas eu le temps de réaliser ce grand projet. Il y avait tellement d’urgences par ailleurs. Le temps, c’est le temps qui lui a manqué.

    • Nous pensons qu’il avait peut-être effectivement cette intention mais qu’il était trop attaché à « l’état-nation » pour s’en défaire. C’est pourtant la seule solution. L’autogestion et la dilution réelle du pouvoir dans le peuple passe par l’abolition de l’état, de ses institutions et des institutions économiques privées, qui sont par essence parasitaires et voués à la corruption du système de castes et de préservation des privilèges.
      Plus personne ne peut faire « du Chavez », plus tôt le peuple vénézuélien s’en rendra compte et mieux ce sera. Maintenant, c’est au peuple d’utiliser les bases structurelles pour s’émanciper.. définitivement.
      Les Vénézuéliens ont une belle carte à jouer, le feront-ils ? Ont-ils la maturité politique ? Chavez a certainement contribué à leur en donner une, mais la dépendance envers l’État « providence » est sans doute trop forte, si cela s’avère exact, alors cela constituera l’échec de Chavez.
      Seul l’avenir le dira…

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