Vision politique pour demain: Entretien sur le municipalisme libertaire 1ère partie…

Entretien avec Murray Bookchin (sur le Municipalisme Libertaire ) – 1ère partie –

et Janet Biehl

 

Burlington, Vermont, le 12 novembre 1996.

2ème partie

 

Q. Murray, un de vos critiques anarchistes a pris votre mot d’ordre «démocratiser la république et radicaliser la démocratie» et, en un certain sens, il l’a scindé en deux. Il vous accuse de vouloir seulement démocratiser la république, omettant de dire que vous voulez aussi radicaliser la démocratie. Pouvez-vous expliquer le sens de ce mot d’ordre?

R. Actuellement, dans la plupart des Etats-nations républicains, les libertés civiques qui existent au sein des cités et des villes ont été obtenues au prix de luttes ardues, livrées il y a longtemps par différents mouvements populaires. Bien des cités, il est vrai, n’ont pas de libertés civiques. Mais celles qui en ont les ont obtenues d’abord et avant tout grâce aux combats des parties pprimées de la population — contre les aristocrates qui prétendaient que ces cités faisaient partie de leur propre État ou qui tentaient de les incorporer dans les États qu’ils essayaient de former. Il est vrai que dans bien des cités et des villes, les personnes les plus éduquées et les mieux nanties ont souvent joué un rôle hégémonique dans ces victoires. Mais même dans ce cas, ils avaient toujours peur de ces opprimés qu’ils exploitaient le plus souvent.

Ces libertés arrachées de haute lutte ont rétréci avec le temps et ont été circonscrites par les bien nantis. Pourtant, elles existent encore, sous forme de vestige ou de sédiment dans la culture politique de notre époque. Aujourd’hui, le mouvement municipaliste libertaire doit faire deux choses. Premièrement, il doit tenter de les étendre, de les utiliser comme tremplin pour revendiquer des libertés civiques plus étendues et pour en créer de nouvelles qui stimuleront la participation de l’ensemble de la population.

Alors, quand je dis que nous devons démocratiser la république, je veux dire que nous devons préserver ces éléments démocratiques qu’a gagnés le peuple autrefois. En même temps, il nous faut aller plus loin et essayer de les radicaliser en les élargissant, en opposition à l’État et à ces éléments de l’État qui ont envahi la vie. Je n’ai pas besoin qu’on me dise que bien des aspects de la vie urbaine de nos jours sont contrôlés par l’Etat-nation ou des corps intermédiaires tels que les gouvernements provinciaux qui fonctionnent dans l’intérêt de l’État-nation. On retrouve ces aspects de l’État partout, même dans les villages, sans parler de toutes les cités du monde à l’heure actuelle. Mais à côté de ces très puissants éléments étatiques dans la vie civique, il y a aussi des éléments démocratiques, ou des vestiges d’éléments démocratiques, et ceux-ci doivent être élargis et radicalisés. Cette radicalisation, selon moi, est le seul moyen dont dispose le mouvement municipaliste libertaire pour développer un pouvoir parallèle dirigé contre l’État.

Le mot d’ordre décrit donc une lutte continue qui signifie la préservation et la radicalisation simultanées des éléments démocratiques et des libertés civiques. Ces deux processus font partie ensemble du phénomène plus large qui consiste à essayer de confronter l’État avec un pouvoir populaire suffisamment étendu pour être capable finalement de renverser l’État et de le remplacer par une société communiste libertaire.

Les dures réalités sociales de l’heure actuelle

Q. Je voudrais maintenant vous poser quelques questions au sujet des obstacles concrets qui semblent bloquer la voie à ce processus. L’un d’entre eux est le capitalisme multinational Bien sûr, le municipalisme libertaire veut éliminer le capitalisme aussi bien que l’Etat-nation. Mais bien des gens croient que la capacité de l’Etat-nation de restreindre le capital est en déclin, surtout à cause du phénomène de la mondialisation. Si même l’Etat-nation avec tout son énorme pouvoir est impuissant devant le capitalisme, comment des municipalités ou des confédérations de municipalités peuvent-elles espérer le vaincre? Les municipalités sont petites et les confédérations de municipalités pourraient bien n’être pas suffisamment unies. Wilmington, au Delaware, par exemple, est le quartier-général de DuPont. Est-il vraiment possible de croire que Wilmington pourrait jamais municipaliser cette compagnie multinationale?

R. On n’y arriverait pas tout de suite. Très bien, prenons Wilmington. Même si c’est la ville de DuPont, cela n’empêcherait pas un mouvement municipaliste libertaire d’y naître. Si j’étais un résidant de Wilmington, j’essaierais de développer un mouvement et d’y participer pour réclamer la municipalisation des terrains autour de Wilmington et pour créer toutes les solutions de remplacement qu’on puisse imaginer, sans tenir compte de DuPont et de ses usines géantes. Quant à ces dernières, oui, finalement, le mouvement devra enlever l’économie à  la bourgeoisie. Mais, à ce moment-là, les municipalités auront été confédérées et la «démocratie face-à-face» les aura rendues très fortes.

La «mondialisation» dont on parle aujourd’hui n’est pas nouvelle. L’exportation du capital était déjà un sujet de discussion central dans le livre de Lénine sur l’impérialisme et dans les travaux de Rudolf Hilferding sur ce sujet, au début de notre siècle. Lénine voyait dans l’exportation du capital la clé du capitalisme de son temps. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est que le capitalisme fait ce qu’on pouvait logiquement attendre de lui selon la théorie économique marxiste soit, exporter le capital, se promener sur tout le globe terrestre et, finalement, industrialiser toute la planète.

La mobilité du capital a donc toujours existé et des statistiques ont démontré qu’une grande partie de cette mobilité a lieu à l’intérieur d’un même pays plutôt que de pays à pays. Mais l’idée que les usines ferment simplement leurs portes et quittent un endroit pour aller n’importe où dans le monde est grossièrement exagérée. Aux États-Unis, quelques compagnies délocalisent leurs usines vers d’autres parties du monde, comme le Mexique, mais beaucoup plus nombreuses sont celles qui se déplacent vers le Sud des États-Unis, là où les syndicats sont faibles et la main-d’oeuvre bon marché. Bien sûr, une usine de textile du Nord-Est peut fermer ses portes et s’en aller en Malaisie. Mais il est plus probable que ce ne sera pas le cas — elle ira ailleurs aux États-Unis et obtiendra des allégements fiscaux et d’autres avantages.

Quant à celles qui vont au Mexique ou en Malaisie — et bien, le mouvement dont je parle s’étendrait au-delà des frontières des États-Unis. Si le capital fonctionne de manière internationale, le mouvement municipaliste libertaire doit le faire lui aussi. On savait depuis longtemps dans les mouvements socialistes du passé — dès la 1ère Internationale — que la classe ouvrière doit fonctionner internationalement. Et à l’époque de la 1ère Internationale, on a vu d’extraordinaires exemples de travailleurs de différents pays qui se sont entraidés. Des membres de l’internationale en Belgique ont empêché des jaunes de franchir la frontière pour aller en France briser les grèves des mineurs. Des ouvriers anglais ont recueilli des fonds de grève pour des travailleurs français, ce qui entraîna une grande solidarité entre eux. Je suis surpris aujourd’hui quand je constate qu’une si grande partie de la gauche a perdu le sens de la solidarité internationale, mis à part quelques survivants maoïstes. Bref, un mouvement municipaliste libertaire devra être international comme tout autre mouvement radical d’ailleurs. Et il nous faut une Internationale dynamique, solidement enracinée dans une base locale.

Quant au déclin de l’État-nation, je crois que cette idée est bien spécieuse. Les Etats-nations subissent certaines mutations surtout aux États-Unis, en Allemagne, en Chine et peut-être au Japon. Ces pays sont en train de devenir dominants dans toute la constellation des États-Nations. Par exemple, l’Allemagne aujourd’hui réussit remarquablement à faire ce que Guillaume II en 1914 et Hitler en 1939 ont tenté de faire par les armes, c’est-à-dire, coloniser de vastes parties de l’Europe avec le deutsch mark, le capital, en partie avec la collaboration de la France. On pourrait dire la même chose des États-Unis en Amérique du Nord essentiellement, ils sont en train de compléter la colonisation du Canada et du Mexique, et ils ont toujours d’autres ambitions qu’ils entretiennent depuis deux siècles, depuis la doctrine Monroe, c’est-à-dire la colonisation de tout l’hémisphère occidental. C’est des Etats-nations dont nous parlons ici, pas uniquement des compagnies multinationales. En d’autres termes, les principaux Etats-nations impérialistes ont découvert de nouvelles façons de réaliser l’impérialisme, grâce à leur puissance industrielle et financière plutôt qu’en faisant simplement la guerre.

Q. Mais est-ce que le but de L’ALENA, du GATT et de l’Union européenne n’est pas de renforcer les compagnies plutôt que l’Etat-nation ? Il semblerait que le pouvoir du gouvernement des États-Unis est affaibli par L’ALENA par exemple, il mine sa capacité d’adopter des lois sur l’environnement. Ces accords de «libre échange» qui font partie de la «mondialisation» n’essaient-ils pas d’éliminer l’intervention de l’État dans les activités des compagnies pour que le capital puisse récolter de plus gros profits?

R. Oui, je suis tout à fait d’accord avec vous que les intérêts des compagnies sont puissamment soutenus. Mais je ne suis pas certain que les États-nations regrettent que le pouvoir des compagnies les soustraie à certaines lois du pays. L’Etat bourgeois a toujours été au service du capital. Notez bien que tout récemment, l’administration Clinton a laissé tomber la clause Delaney, la loi qui interdisait la présence de cancérigènes dans les denrées alimentaires. Il y a 40 ans, je soulevais la question des pesticides dans la nourriture quand Delaney présidait la commission du Congrès et maintenant tout est défait.

Il est triste de voir bien des soi-disant gauchistes se tourner maintenant vers l’État-nation pour obtenir un recours contre le capital! La gauche pousse si loin la sottise que quelqu’un comme Chomsky, qui se dit anarchiste, veut renforcer, ou du moins soutenir l’État centralisé contre les demandes de «dévolution» aux gouvernements des États, comme si l’État centralisé pouvait être utilisé contre les compagnies, qu’il a toujours fini par aider!

Mais la question qui me préoccupe le plus est la suivante: qu’arrive-t-il aux pouvoirs essentiels des Etats-nations, en dehors des divers accords internationaux? Dans quelle mesure certains d’entre eux imposent-ils à d’autres leur volonté? Sous prétexte de la prétendue «guerre aux drogues», les États-Unis font entrer leurs hélicoptères — leur puissance militaire — au Mexique pour réprimer des groupes comme les Zapatistes, par exemple. Ils augmentent le pouvoir de police des Mexicains dans la répression du paysannat. Autrefois, ils ne pouvaient le faire que subrepticement, comme quand ils subventionnaient les contras au Nicaragua. Mais maintenant, ils peuvent le faire ouvertement. Des pays européens aussi ont plus de liberté pour utiliser leurs pouvoirs de police pour seconder d’autres pays dans des démarches qui sont fondamentalement contre-révolutionnaires.

Si j’admets que les États-Unis «compromettent» leurs propres lois sur l’environnement (que l’État a été forcé d’adopter par les environnementalistes, à son corps défendant), il n’en reste pas moins qu’ils aident encore les compagnies américaines à exploiter le travail étranger à bien meilleur marché —ce que les compagnies auraient fait de toutes façons — et l’État a plus de pouvoir de police interne qu’il n’en avait avant. Prenons la soi-disant loi anti-terrorisme que l’administration Clinton a récemment adoptée — elle permet beaucoup plus d’écoute électronique et menace même l’habeas corpus, ce vieux droit qui date de l’Angleterre médiévale! Ainsi, même si de plus grands pouvoirs sont donnés aux compagnies dans l’ALÉNA, etc., les États jouissent aussi de plus grands pouvoirs internes, et plus ouvertement qu’ils n’en avaient auparavant.

En fin de compte, l’État essaie toujours d’étendre les marchés pour les compagnies. Personne ne devrait en douter. Il y a un très grand danger à se concentrer sur l’extension des pouvoirs donnés aux compagnies — et sur l’exportation du capital, l’expansion des marchés étrangers. On peut facilement 
oublier le rôle énorme que joue l’État et les pouvoirs énormes qu’il se procure par l’agrandissement des pouvoirs des compagnies. Les deux agissent totalement de concert. Il est grand temps de commencer à parler de tous les États actuels comme d’États bourgeois, pas seulement d’Etats-nations.

Q. Comment les municipalités confédérées pourront-elles éviter d’être mises au service des compagnies comme l’est l’État ?

R. D’abord, les municipalités confédérées peuvent essayer de mobiliser les gens à la base. Elles peuvent essayer de se constituer en un mouvement même s’il n’existe pas encore. Ensuite, elles peuvent tenter d’implanter des solutions de remplacement au capitalisme, concrètes autant que politiques. Dans la mesure où un tel mouvement s’étend, elles peuvent tenter de mobiliser l’opinion publique à un point qui échappe généralement à la capacité des partis — surtout à une époque où règne tant de cynisme à l’égard de la politique — pour contrecarrer activement l’expansion à l’étranger de DuPont, par exemple.

Mais je ne vois aucun intérêt à former un parti comme les Verts, qui présente Ralph Nader à la présidence. Malgré son radicalisme apparent, il veut opérer complètement à l’intérieur du système existant. Quant à moi, je propose de développer des solutions radicalement différentes du système actuel. Je propose d’établir une culture politique séparée, des modes d’organisation, des modes de transformation à la fois politiques et économiques non seulement pour le Delaware, mais pour la totalité des États-Unis, ou du Canada ou de tout autre pays, alors que ceux qui opèrent dans le cadre social actuel ne veulent que modérer l’État, lui donner «un visage humain». J’ajouterais qu’ils le rendent plus acceptable socialement.

J’ajouterai autre chose. Si un parti apparemment radical est corrompu par le parlementarisme, ce qui a été le cas de tous les partis que je connais, alors ce parti lui-même, ce même parti parlementaire tentera de modérer la situation existante, en fait, il tentera de rendre plus facile pour les éléments les plus vicieux de la société de faire ce qu’ils veulent.

Le mouvement municipaliste libertaire n’existe pas à l’heure actuelle, même si on parle beaucoup ces jours-ci de démocratie locale dans différents milieux. Pourtant, un tel mouvement est le seul recours dont nous disposions contre la voie parlementaire qui conduirait certainement à de tels compromis que finalement, à la longue, ils appuieraient le pouvoir des compagnies comme celui de l’État. Bien sûr, nous pourrions aussi adopter le mode de vie des anarchistes hédonistes en courant tout nu dans les bois — et ne rien faire d’autre que de nourrir notre ego.

[…]

Identité et universalité

Q. Vous évoquez souvent Athènes et la Nouvelle-Angleterre coloniale comme précédents historiques de démocratie directe. Pourtant, les Athéniens de l’Antiquité étaient extrêmement patriarcaux et ils avaient des esclaves. Les puritains de la Nouvelle Angleterre aussi, qui pendaient les Quakers et réduisaient en esclavage les Amérindiens. Ces sociétés ne sont-elles pas si viciées par le sexisme et le racisme, si exclusivement celles de l’homme blanc, qu’on ne saurait vraiment s’en servir comme modèles d’une société libre de nos jours ?

R. Malgré la critique persistante qu’on m’oppose à ce sujet, je n’ai jamais proposé ni Athènes ni la Nouvelle-Angleterre comme des « modèles ». Aucun des exemples historiques dont je parle ici ou ailleurs ne représente un «modèle» des idées du municipalisme libertaire – ni la classique Athènes ni les diverses cités médiévales et confédérations de municipalités – et même pas les sections révolutionnaires de Paris ni les assemblées municipales de la Nouvelle-Angleterre. Aucune, permettez-moi d’y insister, ne représente l’image idéale de ce qui pourrait ou devrait être réalisé dans l’avenir.

Toutes avaient des tares majeures — notablement, les divisions et les antagonismes de classe et l’exclusion de l’activité publique des femmes et souvent, des non-propriétaires. L’ecclésia d’Athènes n’admettait pas les résidants étrangers — les métèques — même si certains d’entre eux vivaient dans la ville depuis plusieurs générations. Leur conception de la citoyenneté était fermée. Parfois, des gens se comportaient abusivement et avec arrogance dans l’ecclésia. Les citoyens se laissaient facilement influencer par des orateurs ou démagogues ne recherchant que leurs propres intérêts. Et ces sociétés étaient bien loin d’être des sociétés de l’après-rareté. N’étant pas libéré du travail pénible, les fractions de la population qui travaillaient le plus fort étaient trop fatiguées pour aller à l’assemblée.

Il n’y a aucun modèle nulle part de société municipaliste libertaire. Par dessus tout, la société municipaliste libertaire serait une société rationnelle mais bien des cultures qui ont produit ces institutions n’étaient même pas rationnelles. Les Athéniens surchargeaient leurs assemblées d’affaires sacrées de sorte que leur ordre du jour était divisé entre affaires sacrées et profanes. Et elles avaient bien d’autres défauts, même si Cornélius Castoriadis a récemment tenté de les minimiser, lui qui prétend que les esclaves n’étaient au fond que la propriété d’une petite élite riche. Ceci n’est pas vrai du tout selon Hansen[1]. Je serais le dernier à voir dans ces cités des modèles. La cité que j’envisage comme étant vraiment rationnelle, libre et écologique n’a encore jamais existé et toutes mes références aux cités historiques n’ont pas d’autre but que de démontrer que des institutions remarquables ont existé dans le passé qui méritent notre considération approfondie. Je les cite non pour ce qu’elles ont été à un moment donné, mais pour ce qu’historiquement, elles ont innové et pour la tradition qu’elles ont établie et qui demeure inachevée à ce jour; une tradition que le municipalisme libertaire pourrait bien amener à son accomplissement rationnel.

[…]

Q. Parfois, quand des gens créent des groupes municipalistes libertaires, ils décident de tenir une assemblée populaire dans leur quartier, mais peu de gens se présentent. Un Moscovite qui nous a visité récemment nous parlait de ce problème. C’est très démoralisant. Qu’avez-vous à dire à ces gens?

R. Prenez grand soin de ceux qui se présentent. Prenez-en grand soin. Tâchez de les éduquer. Rappelez-vous que même dans une société municipaliste libertaire, l’assistance aux assemblées ne sera pas nécessairement totale. Même Athènes dans l’Antiquité n’exigeait pas la participation universelle. Les conditions y étaient très propices à la démocratie et les Athéniens avaient une culture démocratique, pourtant même eux avaient fixé le quorum à 5000 personnes sur une entité politique de 30 000. Ce n’est qu’un sixième de tous ceux qui étaient éligibles à la participation. Autrement dit, ils se contentaient d’un citoyen sur six à l’ecclésia.

Et si les sections parisiennes les plus révolutionnaires étaient une merveilleuse explosion d’énergie, elle n étaient qu’une minorité de la population de la section. Très souvent, seulement 15 ou 20 personnes assistaient aux réunions. Et en général, ce n’est qu’aux moments de crise que plus d’une vingtaine de personnes venaient à une réunion spéciale, sur tous ceux qui en avaient le droit. L’assistance aux réunions des sections variait selon le sujet à l’ordre du jour.

Les gens peuvent décider d’assister ou non à une réunion de l’assemblée, selon leurs goûts personnels, pour des questions de nature privée, selon le degré de leur intérêt. le temps dont ils disposent, l’ordre du jour, leur propre niveau de développement social et politique, la maladie et quoi encore! Un es sophistes que je connais à la Nouvelle Orléans —John Clark — prétend qu’à moins que tous n’assistent à l’assemblée, elle ne sera pas vraiment démocratique. Il prend la Population totale d’une de nos grandes villes actuelles, il calcule combien de personnes vivent dans chaque quartier et conclut que d’énormes quantités de gens formeraient chaque assemblée — disons de 5 à 10000. Et il faudrait qu’ils soient tous présents, semble-t-il, pour que ce soit une vraie démocratie — mais voyez, dit-il, ils sont trop nombreux 
pour la démocratie. Donc, le municipalisme libertaire est impossible voilà son raisonnement. C’est comme s’il mettait une grille sur une cité de huit millions d’habitants et calculait combien de personnes devraient être présentes dans le moindre petit carré.

Mais l’hypothèse ici, c’est que chaque bébé, chaque enfant, toutes les victimes de la maladie d’Alzheimer doivent assister à l’assemblée pour qu’elle soit populaire. Ça devient un sophisme logistique dont le but est d’obscurcir le débat plutôt que de le clarifier. La chose la plus importante concernant les assemblées populaires dans une société municipaliste libertaire, une société qui avec le temps aurait été décentralisée physiquement autant qu’institutionnellement — et je ne parle pas ici de fermes éparpillées partout sur de vastes prairies —, quand tout cela aura finalement été accompli, ce serait un miracle si tous ceux qui sont seulement physiquement capables de venir à l’assemblée, ou même une majorité d’entre eux, le faisaient.

Ce qui compte, c’est que le droit d’assister existe. Ce droit monte la garde contre toute tendance autoritaire ou hiérarchique. Les portes sont ouvertes et ce serait un véritable outrage que les gens soient forcés d’assister. Une telle entreprise serait non seulement irréaliste, mais ce serait une parodie des droits fondamentaux celui de ne pas assister autant que celui d’assister. Mon point principal, c’est que les assemblées populaires doivent être ouvertes à tous ceux qui vivent dans une municipalité et qui ont atteint un certain âge, sans restriction, et qu’on encourage les gens à assister et qu’ils soient informés des sujets qui seront discutés de sorte qu’ils puissent décider s’ils veulent participer à l’action démocratique. Je serais infiniment surpris si tous les membres d’une communauté capables d’assister le faisaient, même à une réunion où les décisions les plus importantes doivent être prises.

Autre point important: le municipalisme libertaire n’est pas exclusivement un mouvement pour créer des ssemblées populaires. C’est aussi un processus de création d’une culture politique. Presque partout, le mouvement municipaliste libertaire mettrait des années à connaître le succès — je suis incapable de dire combien — à convaincre les gens qu’il offre une solution à l’impasse politique et économique actuelle. Le municipalisme libertaire est un processus et c’est un mouvement qui tente de développer ce processus, de l’élargir, de gagner l’esprit des gens, même avant que ses institutions ne soient établies. La bataille devra se poursuivre, certainement au-delà des années qu’il me reste a vivre.

Ainsi donc, on ne doit pas confondre le mouvement municipaliste libertaire avec la société municipaliste libertaire, même si, évidemment, le but du mouvement est de créer cette société. Pas plus qu’on ne doit confondre le processus d’éducation avec le succès immédiat, sur le champ.

Mais je vais faire une prédiction: si les municipalistes libertaires réussissent a établir les assemblées populaires, sous quelque forme que ce soit, les fondateurs de l’assemblée eux-mêmes seront une minorité, parce qu’une tentative sera faite par d’autres intérêts, y compris par des intérêts de classe, pour s’emparer de l’assemblée. L’histoire doit nous donner raison. Bien des erreurs de jugement seront commises, bien des échecs surviendront, bien des reculs seront nécessaires, et des années passeront au cours desquelles il semblera que la propagande de ce mouvement n’obtient aucune réponse positive. Mais en quoi est-ce nouveau? Le mouvement anarchiste a mis 70 ans à prendre racine en Espagne. Les révolutionnaires russes ont mis presque un siècle avant de modifier suffisamment la conscience, et finalement, de secouer assez le peuple russe pour qu’il soit prêt à démolir l’autocratie tsariste.

Un de mes problèmes, c’est que les gens veulent des résultats immédiats ou rapides — c’est une des principales tares de la génération d’après-guerre. La révolte des années 1960, malgré toutes ses idées généreuses, s’est effondrée entre autres parce que les jeunes radicaux exigeaient une satisfaction immédiate et des succès sensationnels. Si les gens croient aujourd’hui que la politique est comme une machine distributrice dans laquelle on dépose sa pièce de 25 cents et qui expulse une tablette de chocolat, alors je leur recommanderais de retourner à la vie privée. Les gens doivent être préparés, ils doivent s’aguerrir, ils doivent avoir la force de caractère – ils doivent incarner la culture politique de l’avenir dans leur propre caractère pour créer un mouvement qui pourrait un jour changer la société pour qu’elle soit libertaire, communaliste et politique dans le meilleur sens de ce mot.

A suivre…

2ème partie

Publicités

6 Réponses to “Vision politique pour demain: Entretien sur le municipalisme libertaire 1ère partie…”

  1. Merci pour cette excellente réflexion…… Elle me donne « matière » a gamberges et idées, mais…… je crains fort vue l’inertie administrative couplée au comportement de la petite caste bourgeoise…. je ne vois jamais ceci de mon vivant…
    Je reviendrai sur cette lecture une deuxième fois, il en manque…
    cordialement fil.

    • Merci de l’apprécier.. et de diffuser ces textes.
      Nous pensons que le monde est bien plus proche d’un modèle libertaire que la vaste majorité des gens ne le pensent. De fait, historiquement, la société s’oriente naturellement vers l’autogestion et la solidarité égalitaire. Ce n’est que lorsque la société tolère l’émergence d’une caste de parasites que l’état émerge avec sa cohorte de moyens oppressifs et coercitifs, car il est le de facto garde-chiourme des privilèges oligarchiques créés de toutes pièces et imposés comme inéluctables soit par le leurre de la « volonté divine », soit par le leurre de la pseudo-science de la « survie du plus apte », du triomphe de la « loi du plus fort ».
      La société moderne a vécu quelques brouillons libertaires, le dernier marquant en date ayant été la révolution espagnole de 1936-39, elle-même le résultat d’un développement libertaire dans le pays depuis 1868 (avant la Commune de Paris !…) et la prochaine révolution sera anarchiste, que le mot soit employé ou on peu importe, c’est l’Idée, le concept autogestionnaire et anti-autoritaire qui importe.
      Nous en sommes plus proche que nous le croyons parce que l’oligarchie génère le chaos politico-social propice à un grand mouvement historique qui verra l’avènement des confédérations de communes libres autogérées.
      C’est l’avenir de l’humanité, la question n’est plus de savoir si cela se produira.. mais quand ?

      Nous publierons la seconde partie de cet entretien dans les jours qui viennent.

      Murray Bookchin et maintenant Michael Albert sont les porte-paroles du mouvement municipaliste libertaire, Albert le nommant ECOPAR pour « Économie Participative ». Ce sont des approches intéressantes, même si notre approche de la question est plus kropotkinienne, l’important est de savoir que des modèles supplétifs à la fange républicaine et étatique en général existent.

      Bonne lecture !

  2. S’il y a bien l’inertie administrative, il n’y a pas que le comportement de la caste bourgeoise ……. Le bon peuple ne bouge pas – mais vous avez raison, c’est l’avenir de l’humanité

    • Le peuple bougera quand ce sera devenu une évidence.
      L’Idée autogestionnaire passe, comme toutes les vérités, au travers des trois phases selon Schopenhauer qui disait que toute vérité est:
      1- Moquée
      2- Combattue
      3- Acceptée comme évidence

      L’oligarchie est en phase 2 depuis bien longtemps et pour cause…
      Le peuple est en vaste majorité en phase 1 et passera de la phase 1 à 3 en effleurant la phase 2, la « lutte » du peuple contre l’idée libertaire ne sera que réthorique et très temporaire car il se rendra vite compte qu’il a TOUT à y gagner… Contrairement à l’oligarchie qui elle perdra tout et c’est très bien, c’est le but !

  3. […] Entretien avec Murray Bookchin (sur le Municipalisme Libertaire ) – 1ère partie – et Janet Biehl Burlington, Vermont, le 12 novembre 1996. Q.  […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.