Ingérence française au Mali: Le dessous des cartes ?

Mali: Une guerre peut en cacher une autre

 

Thierry Meyssan

 

Le 21 Janvier 2013

 

Url de l’article original:

http://www.voltairenet.org/article177179.html

 

Préparée de longue date et annoncée par François Hollande six mois à l’avance, l’intervention française au Mali a été présentée comme une décision prise en urgence en réponse à des développements dramatiques. Cette mise en scène ne vise pas seulement à s’emparer de l’or et de l’uranium maliens, elle ouvre surtout la voie à une déstabilisation de l’Algérie.

L’appétit vient en mangeant », dit le proverbe. Après avoir recolonisé la Côte d’Ivoire et la Libye, puis tenté de s’emparer de la Syrie, la France lorgne à nouveau sur le Mali pour prendre l’Algérie à revers.

Durant l’attaque de la Libye, les Français et les Britanniques ont fait un large usage des islamistes pour combattre le pouvoir de Tripoli, les séparatistes de Cyrénaïque n’étant pas intéressés à renverser Mouammar el-Kadhafi une fois Benghazi indépendante. À la chute de la Jamahiriya, j’ai personnellement été témoin de la réception des dirigeants d’AQMI par des membres du Conseil national de transition à l’hôtel Corinthia, qui venait d’être sécurisé par un groupe britannique spécialisé venu exprès d’Irak. Il était évident que la prochaine cible du colonialisme occidental serait l’Algérie et qu’AQMI y jouerait un rôle, mais je ne voyais pas quel conflit pourrait être utilisé pour justifier une ingérence internationale.

Paris a imaginé un scénario dans lequel la guerre pénètre en Algérie par le Mali.

Peu avant la prise de Tripoli par l’OTAN, les Français parvinrent à soudoyer et à retourner des groupes Touaregs. Ils eurent le temps de les financer abondamment et de les armer, mais il était déjà bien tard pour qu’ils jouent un rôle sur le terrain. Une fois la guerre finie, ils retournèrent dans leur désert.

Les Touaregs sont un peuple nomade vivant au Sahara central et sur les bordures du Sahel, soit un vaste espace partagé entre la Libye et l’Algérie, le Mali et le Niger. S’ils ont obtenu la protection des deux premiers Etats, ils ont au contraire été délaissés par les deux derniers. Par conséquent, depuis les années 60, ils n’ont cessé de remettre en question la souveraineté du Mali et du Niger sur leurs terres. Bien logiquement, les groupes armés par la France décidèrent d’utiliser leurs armes pour faire aboutir leurs revendications au Mali. Le Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA) prend le pouvoir dans presque tout le Nord-Mali où il habite. Cependant, un groupuscule d’islamistes touaregs, Ansar Dine, rattaché à AQMI, en profite pour imposer la charia dans quelques localités.

Le 21 mars 2012, un étrange coup d’État est perpétré au Mali. Un mystérieux « Comité pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’État » (CNRDRE) renverse le président Amadou Toumani Touré et déclare vouloir restaurer l’autorité malienne au Nord du pays. Il en résulte une grande confusion, les putschistes étant incapables d’expliquer en quoi leur acte améliorera la situation. Le renversement du président est d’autant plus bizarre qu’une élection présidentielle était prévue cinq semaines plus tard et que le président sortant ne se représentait pas. Le CNRDRE est composé par des officiers formés aux États-Unis. Il empêche la tenue de l’élection et transmet le pouvoir à un des candidats, en l’occurrence le francophile Dioncounda Traore. Ce tour de passe-passe est légalisé par la CEDEAO, dont le président n’est autre qu’Alassane Ouattara, mis au pouvoir un an plus tôt par l’armée française en Côte d’Ivoire.

Le coup d’État accentue la division ethnique du pays. Les unités d’élite de l’armée malienne (formées aux USA) ayant un commandement touareg rejoignent la rébellion avec armes et bagages.

Le 10 janvier, Ansar Dine —appuyé par d’autres groupes islamistes— attaque la ville de Konna. Il quitte donc le territoire touareg pour étendre la loi islamique au Sud du Mali. Le président de transition Dioncounda Traore décrète l’état d’urgence et appelle la France au secours. Paris intervient dans les heures qui suivent pour empêcher la prise de la capitale, Bamako. Prévoyant, l’Élysée avait pré-positionné au Mali des hommes du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine («  la coloniale  ») et du 13e Régiment de dragons parachutistes, des hélicoptères du COS, trois Mirage 2000D, deux Mirage F-1, trois C135, un C130 Hercule et un C160 Transall.

En réalité, il est fort peu probable qu’Ansar Dine ait représenté une menace réelle, car la vraie force combattante, ce ne sont pas les islamistes, mais les nationalistes touaregs, lesquels n’ont aucune ambition au Sud du Mali.

Pour conduire son intervention militaire, la France demande l’aide de nombreux États, dont l’Algérie. Alger est piégé : accepter de collaborer avec l’ancienne puissance coloniale ou prendre le risque d’un reflux des islamistes sur son sol. Après hésitation, il accepte d’ouvrir son espace aérien au transit français. Mais en définitive, un groupe islamiste non identifié attaque un site gazier de British Petroleum au Sud de l’Algérie en accusant Alger de complicité avec Paris dans l’affaire malienne. Une centaine de personnes sont prises en otages, mais pas seulement des Algériens et des Français. Le but est manifestement d’internationaliser le conflit en le transportant en Algérie.

La technique d’ingérence française est une reprise de celle de l’administration Bush : utiliser des groupes islamistes pour créer des conflits, puis intervenir et s’installer sur place sous prétexte de résoudre les conflits. C’est pourquoi la rhétorique de François Hollande reprend celle de « la guerre au terrorisme », pourtant abandonnée à Washington. On retrouve dans ce jeu les protagonistes habituels : le Qatar a pris des parts dans de grandes sociétés françaises installées au Mali, et l’émir d’Ansar Dine est proche de l’Arabie saoudite.

Le pyromane-pompier est aussi un apprenti sorcier. La France a décidé de renforcer son dispositif anti-terroriste, le plan Vigipirate. Paris ne craint pas une action des islamistes maliens sur le sol français, mais le reflux des jihadistes de Syrie. En effet, durant deux ans, la DCRI a favorisé le recrutement de jeunes musulmans français pour se battre avec l’ASL contre l’État syrien. Du fait de la débandade de l’ASL, ces jihadistes reviennent actuellement au pays natal où ils pourraient être tentés, par solidarité avec Ansar Dine, d’utiliser les techniques terroristes qu’on leur a appris en Syrie.

14 Réponses vers “Ingérence française au Mali: Le dessous des cartes ?”

  1. l’Europe – prix nobel de la paix –
    je n’ai jamais aimé la vie – je l’aime encore moins maintenant

  2. Merci pour cet article. Encore une fois – hélas – rien d’étonnant. Mais p… qu’est-ce que j’aurais aimé être étonné! La recette du real politik existe et se peaufine depuis longtemps (remember uss Maine) avec les mêmes ingrédients et nous ont bouffe ça comme un hamburger médiatique. Dur dur …

  3. Ce qui est interessant dans cette affaire, c’est le point de vue donné par Noël Mamère, à Mots Croisés hier soir et qui a ébranlé bien des convictions et cette version va faire son chemin, pour le bonheur du plus grand nombre.

    On pourra ainsi débattre en pleine lumière de la politique passée et à venir de la France et de l’UE et des USA qui sont discrets mais particulièrement actifs dans ces régions, puisqu’on découvre que ce sont eux qui avec les français entrainaient les armées de ces pays et cela depuis des décennies.

    Et je crois que les caméras du monde entier, braquées en permanence sur cette intervention vont produire un certain effet, car après la Lybie et la Syrie et ces 2 fiascos, on ne peut dire et faire n’importe quoi.

      • Et chez Frédéric Tadeï hier. Débat enfin intéressant.

        • eh oui, on a eu un ensemble de versions toutes plus interessantes les unes que les autres et j’ai bien aimé quand Dumas rappelait comment les américains venaient demander à la France de tuer Kadhafi en bombardant son palais et l’écoeurement qu’il avait, en prenant à partie Guaino, sur la manière sordide dont a été assassiné Kadhafi.

          Utile rappel, le dénommé Guaino se refugiant derrière « Benghazi nous a appelé au secours ! », mais mal à l’aise, c’est petit petit.

          Par contre ce qui est interessant, c’est le rappel par Collon et ça devenait chaud de la mort inexpliquée de Modibo Keita et d’ailleurs de celui qui l’aurait empoisonné.

          Et le journaliste africain qui voyait dans cette intervention le néocolonialisme de la France et les drapeaux déployés à l’arrivée des français une publicité mensongère.

      • Noel Mamère – pas my cup of tea

        • Oui mais enfin c’est le seul qui ait donné une exacte vision des forces en présence et a parlé de la légitimité du combat des touraregs qui il est vrai ont accepté la venue des salafistes et se sont laissés débordés par eux, donnant ainsi une opportunité à l’Occident d’intervenir et et c’est mon point de vue ) Est ce que ne n’est pas le Quatar et l’Arabie Saoudite qui à moment donné voyant les moyens d’infiltrer les touaregs et de les déborder ?

          Drôle de stratégie pourrie !

          Les touaregs ont annoncé leur séparation d’avec les salafistes, ces jours ci.

  4. Michel Collon sur FR3 à voir et diffuser sans modération…

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