Résistance politique: Pour une approche sociétaire anarchiste moderne…

Le projet anarchiste connaît deux stades liés : la pureté, le pragmatisme.

 

Par Pierre Bance

 

14 Septembre 2012

 

url de l’article original:

http://www.autrefutur.net/Pour-un-projet-anarchiste-de-la

 

Le projet anarchiste pur analyse une situation selon ses seuls principes moraux : le pouvoir est maudit. Dès l’origine, les travailleurs anarchistes durent introduire du pragmatisme dans la critique anarchiste pure pour répondre aux contraintes de leur subordination : le pouvoir est maudit mais il est. Un troisième stade est commandé par la réalité, l’anarchisme pragmatique, les mouvements qu’il induit et qui le portent ne sont pas en capacité de parvenir au communisme ; il leur faut converger avec d’autres : le pouvoir est maudit, notre idéal est émancipateur, notre critique pertinente, nos outils efficaces, mais seuls nous ne sommes rien.

Le projet anarchiste pur

La base théorique

Tout État est source de domination et d’aliénation. La domination étatique crée l’aliénation des sujets ; l’aliénation des sujets nourrit la domination étatique. L’anarchie, par la suppression de l’État, ambitionne de faire disparaître toutes formes d’autorité illégitime (politique, économique, sociale, culturelle) pour que naisse une société fédéraliste émancipée fondée sur l’autonomie, l’égalité et la solidarité des personnes physiques et morales.

Mais cette suppression doit être immédiate, on ne compose pas avec l’État. À défaut, il se reconstitue aussi monstrueux qu’avant comme l’illustre l’histoire des révolutions russe de 1917 et espagnole de 1936.

La critique

La critique anarchiste pure aborde toute problématique théorique comme pratique à partir de la destruction de l’État.

Tout État, quel qu’il soit, est soumis à une critique sans appel car, le voudrait-il, il ne peut faire disparaître la domination. Les atténuations proposées sont des leurres pour mieux faire accepter le système : – l’exemple-type dans le postulat démocratique étant le suffrage universel ; – l’exemple-type dans le postulat marxiste-léniniste étant la dictature du prolétariat. L’un comme l’autre renforcent l’État et la classe dominante, bourgeoisie ou bureaucratie.

Cette disqualification de l’État autorise la pensée anarchiste pure à ne pas s’épuiser dans l’analyse des phénomènes politiques, économiques, sociaux ou culturels pollués par le pouvoir et l’aliénation. Une expérience sociale de réinsertion bénéficie de subventions ; une coopérative ouvrière participe à la société marchande ; une mutuelle cautionne l’inégalité de l’accès aux soins ; un délégué syndical concourt à la perpétuation de l’exploitation capitaliste. À ce titre, ces activités associative, coopérative, mutualiste ou syndicale sont condamnées par la critique anarchiste pure.

La raison anarchiste pure est un extrême de la pensée qui n’entrevoit de solution que dans la révolution pour les uns, l’« en-dehors » pour les autres. Elle est utile pour couper court aux arguties politiques ou éviter de se laisser entraîner dans une dialectique lénifiante mais, en contrepoint, elle fige le débat car ne remet pas en cause ses présupposés, elle s’oppose au compromis et à toute convergence. Théorie de la résistance d’une logique implacable, elle est cependant statique, plus proche de la philosophie que de la politique.

Le projet anarchiste pragmatique

Une vigilance théorique

L’idée anarchiste pragmatique est sous-tendue par la pensée anarchiste pure c’est ce qui distingue le pragmatisme révolutionnaire du pragmatisme réformiste sans projet. La critique anarchiste pure est conservée comme socle d’une pensée cohérente, comme garde-fou, comme recours ultime quand l’État impose ou étend sa domination pour empêcher ses sujets de penser et d’agir, magnifie l’aliénation pour les rendre incapables de penser et d’agir. L’anarchisme pragmatique permet d’envisager des niveaux d’analyse que néglige la critique anarchiste pure.

Une pratique émancipatrice

La pratique anarchiste pragmatique donne vie à la critique anarchiste pure en résonnance avec ses mises en garde. La pratique anarchiste pragmatique élabore des procédures d’analyse et des moyens d’action qu’elle considère efficients, tant dans le quotidien que pour l’avenir. Ces techniques tournent autour de la mécanique fédérale, des processus décisionnels et de la problématique de la représentation, c’est-à-dire de l’étendue et du contrôle du mandat jusqu’aux limites du raisonnable.

Plutôt que d’attendre statique l’hypothétique révolution ou de verser dans une radicalité de la désespérance, la pratique anarchiste pragmatique intervient dans la société pour en limiter les effets néfastes aussi pour soumettre à la réalité sa théorie et sa pratique. Ce faisant l’idée « anarchiste » prend une dimension universelle qui échappe à toute appropriation doctrinale ; elle n’est qu’une commodité de langage pour désigner un futur émancipé.

Le projet anarchiste de la convergence

Une réponse à l’impuissance organisationnelle

Cette lucidité de l’anarchisme pragmatique doit le conduire à la convergence. Alors qu’il y a plus de cent ans le syndicalisme révolutionnaire parvint à réunir tant des anarchistes que des marxistes, des révolutionnaires que des réformistes et, plus que tout, des travailleurs déterminés à en finir avec leur situation d’exploités, ne peut continuer un discours défaitiste de l’impossible convergence anticapitaliste et libertaire dans un mouvement fédéraliste. Alliance, méthodiquement structurée, ayant pour ambition d’en finir avec l’État en préparant la grève générale, résolue à lutter, dès aujourd’hui, pour contraindre les pouvoirs en place.

Pourquoi converger ? Parce que les faits sont là, les anarchistes organisés ne pèsent pas sur la réalité et n’ont jamais pesé durablement. Parce que, les autres anticapitalistes anti-autoritaires ne sont pas plus en mesure d’exister et qu’aujourd’hui, beaucoup adhèrent en tout ou partie à la pensée et à la pratique anarchistes. Parce qu’il faut veiller à ce que celles-ci ne soient pas détournées par des révolutionnaires étatistes avides de permanences bureaucratiques, de charges électives, comme elles peuvent être récupérées par l’étatisme libéral ou social-libéral au travers de la démocratie participative, délibérative ou radicale. Facteurs qui, justement, en son temps, tuèrent le syndicalisme révolutionnaire et, plus près de nous, le mouvement altermondialiste.

Une dynamique de l’intelligence

Pour le futur, une question obsède : jamais, il n’a été possible de faire disparaître l’État du jour au lendemain, par le fait accompli ou par décret. À l’opposé, la théorie marxiste-léniniste de conquête du pouvoir par un parti puis du dépérissement de l’État s’est avérée plus inopérante encore, conduisant à l’exact contraire du communisme.

Pour le présent, de nombreux problèmes théoriques et pratiques sont à résoudre : de la stabilité à donner à la démocratie directe (formes d’organisation, méthodes d’implantation, modalités d’action…) à la détermination des relations avec le politique (État, partis, question électorale…). Les promoteurs et les acteurs de la convergence auront la responsabilité de vérifier des hypothèses et de les réviser en fonction de l’expérience, d’apporter une, des réponses conciliables, de faire un pas, grand s’il le faut, pour mettre à distance leurs propres points de vue, leurs préjugés, leurs ressentiments car aucune théorie ou doctrine, aucune personne ou groupe, aucun syndicat ou parti ne peut affirmer avoir – toujours – raison. Même si l’évidence et la nécessité doivent faire question, celle-ci sera moteur plutôt que frein.

Les convergences ponctuelles, nombreuses dans les luttes sociales et professionnelles, doivent conduire à la convergence idéologique et organisationnelle. Le mouvement contre la réforme des retraites, en octobre 2010, montrait le chemin. Hélas, personne n’était préparé pour le suivre et passer d’une solidarité spontanée à une solidarité pérenne et organisée. Mais, il n’est pas trop tard.

«  La besogne syndicale [est] obscure, mais féconde  », disait Fernand Pelloutier dans sa Lettre aux anarchistes en 1899. Voilà ce qui attend les révolutionnaires anti-autoritaires, autogestionnaires de tous horizons. Ils dépasseront leurs certitudes et construiront une entente qui accepte la différence, préserve l’autonomie tout en assurant l’efficacité de l’organisation et de la décision pour améliorer la vie quotidienne, pour penser et préparer un Autre futur.

6 Réponses vers “Résistance politique: Pour une approche sociétaire anarchiste moderne…”

  1. […] état et démocratie, société libertaire. Suivez toutes les réponses à cet article via le flux RSS 2.0. Vous pouvez laisser une réponse ou envoyer un rétrolien depuis votre […]

  2. Les milliers de jardins familiaux à Détroit aux USA sont une première réponse à la crise .

    Cette ville initialement de 2 000 000 d’h qui a perdu plus de la moitié de sa population, puisqu’elle est aujourd’hui à 800 000 h a su apporter une réponse à la désindustrialisation de la ville, en reconvertissant ses friches et en organisant l’échange des produits et la vente des surplus dans les marchés locaux et ça marche.

    D’autres villes aux USA sont interessées par ce mode de production et dans les banlieues où les gens disposent de terrains, ils se reconvertissent partiellement en jardiniers du dimanche.

    Puisse ses initiatives se répandre et constituer une alternative à l’échelle planétaire, puisque les avantages sont innombrables :

    récolter ses propres légumes permet de dépenser moins, de manger des aliments sains et pour les jardins communautaires de resserer les liens avec ses vosins autour d’activités qui passionnent grands et petits.

    • Oui, c’est bien pour cela du reste que la FDA fait des raids et que le système rend illégal la culture de ses propres aliments… Monsanto, Syngenta, Dow et la fine équipe habituelle sont aux commandes du lobbying pour faire passer de plus en plus de lois ineptes pour réguler le vivant et l’alimentation !
      En ce qui concerne Detroit, plus ils seront nombreux et solidaires et plus ils seront difficiles à déloger, de plus contrairement à chez nous, tous les citoyens sont légalement armés.
      C’est du reste à notre sens la raison pour laquelle l’oligarchie marche sur des œufs. Il y a aussi une résistance efficace au pays du goulag levant…

  3. il faut aussi préciser qu’au USA, globalement sur l’ensemble du pays l’industrie agro alimentaire a imposé ses propres régles et ses modèles de développement y compris dans les banlieus pavillonaires où le gazon a été imposé et où il y a une obligation à l’entretenir et vous ne pouvez reconvertir indument cet espace de votre maison en espace jardinier pour cultiver les légumes, sans tomber sous le coup de la loi et certaines villes vont jusqu’à traduire en justice, les personnes qui contreviennent avec l’aval de la majorité des habitants qui y voient un moyen de valoriser ou dévaloriser l’habitat que cette perturbation occasionnerait et certains habitants y ont contrevenu en transformant l’espace gazon en espace potager.

    il y a ainsi des affaires qui ont fait l’objet d’une publicité pour contravention à cet ordre moral.

    • La désobéissance civile est l’avenir et le salut, c’est l’évidence même car les dictatures douces se durcissent, bientôt il y aura la croisée des chemins: vivre à genoux, ou dire merde à l’oligarchie par la désobéissance civile et l’organisation solidaire et l’autogestion.
      Le paradigme politique a toujours été un leurre. La véritable question est de savoir si on acquiesce aux diktats de l’oligarchie ou pas… Tout le reste n’est que poudre aux yeux. Elle est là la croisée des chemins…

  4. Les nouveaux Jardins de la victoire
    http://www.alternatives-economiques.fr/les-nouveaux-jardins-de-la-victoire...

    Julie Bass, une habitante d’Oakland (Michigan) risque 93 jours de prison. Son crime : faire pousser des légumes devant sa maison et refuser de les remplacer par du gazon, obligation qui est faite aux habitants de cette commune et auxquels tous les habitants se sont pliés, ce qui à leurs yeux dévalorisent la valeur de leurs habitations, en convertissant la pelouse en potager .

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