Résistance politique et action directe syndicale: Occupation et autogestion des terres en Andalousie

« Dans la société primitive, société par essence égalitaire, les hommes sont maîtres de leurs activités, maîtres de la circulation des produits de ces activités: ils n’agissent que pour eux-mêmes, quand bien même la loi d’échange des bien médiatise le rapport direct de l’Homme à son produit. Tout est bouleversé par conséquent lorsque l’activité de production est détournée de son but initial, lorsque au lieu de produire seulement pour lui-même, l’homme primitif produit aussi pour les autres, sans échange et sans réciprocité. C’est alors que l’on peut parler de travail: quand la règle égalitaire d’échange cesse de constituer le « code civil » de la société, quand l’activité de production vise à satisfaire les besoins des autres, quand à la règle échangiste se substitue la terreur de la dette…

… Quand dans la société primitive, l’économique se laisse repérer comme champ autonome et défini, quand l’activité de production devient travail aliéné, comptabilisé et imposé par ceux qui vont jouir des fruits de ce travail, c’est que la société n’est plus primitive, c’est qu’elle est devenue une société divisée en dominants et dominés, en maîtres et sujets, c’est qu’elle a cessé d’exorciser ce qui est voué à la tuer: le pouvoir et le respect du pouvoir. La division majeure de la société, celle qui fonde toutes les autres, y compris sans doute la division du travail, c’est la nouvelle disposition verticale entre la base et le sommet, c’est la grande coupure politique entre détenteurs de la force, qu’elle soit guerrière ou religieuse et assujettis à cette force. La relation politique de pouvoir précède et fonde la relation économique d’exploitation. Avant d’être économique, l’aliénation est politique, le pouvoir est avant le travail, l’économique est une dérive du politique, l’émergence de l’État détermine l’apparition des classes. »

(Pierre Clastres, « La Société contre l’État », 1974)

 

*  *  *

 

Andalousie : Terre et liberté au programme

 

 

Par Ramon Pino

 

Le Monde Libertaire

 

Url de l’article original:

http://www.monde-libertaire.fr/international/15523-andalousie-terre-et-liberte-au-programme

 

 

Le SOC-SAT 1 se rappelle à notre souvenir. Nous avons déjà eu l’occasion de vous parler à plusieurs reprises de ce syndicat dans Le Monde libertaire 2. Rappelons quand même son origine : créé en 1976, un an après la mort de Franco, avec au départ des liens avec le Parti du travail d’Espagne (maoïste), il va adopter une pratique d’action directe qui l’a rapidement rattaché à la tradition anarchiste des paysans andalous. Son opposition aux élections syndicales n’est pas une opposition de principe comme celle d’une partie du mouvement anarcho-syndicaliste espagnol (CNT), mais un rejet des élections syndicales sous leur forme actuelle. Le SOC développe aussi une thématique indépendantiste andalouse mais en s’inscrivant dans un combat internationaliste (nombreux contacts avec des organisations alternatives hors d’Espagne, par exemple en France avec la communauté de Longo Maï dans les Alpes de Haute-Provence). Il s’adresse principalement aux journaliers et ouvriers agricoles ; son programme de réforme agraire voté à son troisième congrès (1983) précisait : « Notre philosophie peut se résumer de la façon suivante : la terre, comme l’air et l’eau, est un don de la nature que personne ne peut s’approprier pour son profit individuel ou pour son enrichissement privé. La terre est un bien public, propriété du peuple, qui doit être à l’usage et à la jouissance de ceux qui y vivent et qui la travaillent. Si alors la terre n’est à personne, la propriété de la terre est un vol. C’est pour cela que nous demandons l’expropriation sans indemnisation. » Ses militants se sont largement investis dans la défense des travailleurs saisonniers immigrés de la région d’Almería (principalement marocains, d’Afrique subsaharienne, voire d’Europe de l’Est). Ils ne se bornent pas à « négocier », mais n’hésitent pas à avoir régulièrement recours à l’action directe.

Ils le démontrent une fois de plus : le 4 mars, cinq cents d’entre eux ont envahi la finca (propriété agricole) Somonte de Palma del Río (province de Cordoue). Ce domaine de 400 hectares fait partie d’un ensemble de 20 000 hectares appartenant à la Junta de Andalucía (gouvernement autonome d’Andalousie). Laquelle Junta, actuellement dirigée par les socialistes, avait prévu de vendre aux enchères ces 20 000 hectares. Palma del Río comptant 1 700 chômeurs, on se demande qui aurait bien pu acheter le moindre hectare ?

Une délégation du SOC, accompagnée d’un millier d’adhérents, s’est déjà rendue deux fois à Séville, au département de l’Agriculture, pour demander l’annulation de cette vente aux enchères. Pas de réponse pour le moment ; à l’heure où paraîtra cet article, de nouvelles élections auront eu lieu pour désigner le nouveau gouvernement andalou (25 mars). Mais en attendant, pour les ouvriers agricoles le problème est simple : « La terre est un droit du peuple, pas une marchandise. »

Donc occupation et installation dans la finca de journaliers qui ont immédiatement commencé à travailler la terre, aidés par d’autres ouvriers agricoles venus les rejoindre de toute la région. Premier objectif : l’autoconsommation et le ravitaillement de la commune. À noter que le travail s’effectue manuellement sans avoir recours aux méthodes de l’agriculture intensive. Les uns ont fourni les outils, les autres les semences, les plants…

Des habitations ont été aménagées pour loger celles et ceux qui occupent. À cet effet un électricien et un plombier du village ont proposé bénévolement leurs services. La communauté a commencé immédiatement à fonctionner de manière collective : assemblée générale quotidienne pour les prises de décisions et le fonctionnement des différentes commissions créées (repas, nettoyage, communication avec les médias, logistique, organisation du travail de la terre, etc.).

Second objectif : créer à terme une coopérative non de salariés, mais de « résistance » pour assurer les besoins de ceux qui dans la région sont frappés par la crise. Du coup les soutiens affluent : syndicats, écologistes, associations pour une agriculture bio, et même certains groupes urbains…

Déjà après la mort de Franco en 1975, puis avec sa légalisation un an après, le SOC avait lancé les premières occupations de terres depuis la Guerre civile. En 1985, à la suite d’autres occupations de terres, la répression avait été brutale et des centaines de journaliers avaient été inculpés et déférés devant les tribunaux. Pour les aider, une campagne de solidarité internationale avait été lancée. C’est le Comité européen de défense des réfugiés et immigrés (Cedri), précurseur du Forum civique européen, créé surtout par Longo Maï, qui a mené cette campagne 3.

Pour le moment, les autorités ne réagissent pas, en raison toujours des prochaines élections régionales du 25 mars : les socialistes ne veulent pas faire trop de vagues, le risque de perdre une des rares régions qu’ils gouvernent encore est trop grand.

Nous l’avons déjà évoqué dans Le Monde libertaire, dans une Espagne durement frappée par la crise, toutes les solutions à caractère collectiviste suscitent l’intérêt de la population : les expulsions orchestrées par les banques pour non-paiement des traites a engendré de nombreuses occupations d’immeubles désaffectés, à la campagne ce sont les terres abandonnées qui sont occupées et de nouveau cultivées par des journaliers agricoles 4. Etc. Il flotte comme un parfum de collectivisation. Les occupants de la finca Somonte l’ont bien compris, eux qui affirment dans leur premier communiqué du 4 mars 2012 : « Cette action devrait être le début de la révolution agraire qui, en cette période de chômage, de pénurie et d’escroquerie néolibérale, nous manque tant. Aujourd’hui, toute alternative pour survivre avec dignité doit passer par la lutte pour la terre, l’agriculture paysanne et la souveraineté alimentaire… »

 

1. SOC : Syndicat des ouvriers agricoles ; SAT : Syndicat andalou des travailleurs. (Les deux syndicats ont fusionné.)

2. Voir notamment les Monde libertaire n° 1633 et 1635.

3. Nicholas Bell pour le Forum civique européen.

4. Pour plus d’information, on peut consulter : lavoiedujaguar.net/Tierra-y-libertad-en-Andalousie (en français), ou sindicatoandaluz.org (en espagnol).

 

Ramon Pino

 

 

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Une Réponse to “Résistance politique et action directe syndicale: Occupation et autogestion des terres en Andalousie”

  1. emma b. Says:

    C’est une expérience à suivre d’autant plus qu’elle concerne le monde agricole où cette expérience peut facilement s’enraciner et elle est au coeur d’une région dirigée par le PS que Rajoy convoitait, et où il a échoué, aux dernières élections, puisque le PS est resté en place.

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