Révolution sociale: Un exemple pratique de société libertaire… Le mouvement des kibboutz.

Nous avons traduit ici l’introduction du livre de James Horrox: « A Living Revolution, anarchism in the kibboutz mouvement » (AK Press, 2009), qui est un livre essentiel décrivant les tenants et aboutissements socio-politiques de ce qui demeure une des expériences sociétaires anarchistes les plus viables tant dans sa practicalité que dans sa longévité: le mouvement des kibboutz israéliens. Horrox prend en compte la génèse, le développement et la trahison du mouvement sur l’autel du sionisme. Si la controverse politique de l’assujettissement du mouvement à l’état est abordé, il est intéressant de noter et d’apprendre de la fonctionalité optimale des communes fédérées et de leurs réalisations pratiques.

D’autre part, le mouvement kibboutzim fut fondé sur deux courants d’idées libertaires: le courant kropotkinien, souvent abordé sur ce blog et le courant de pensée du philosophe allemand Gustav Landauer (bio ci-dessous) dont le concept de « l’état organique » se révolutionnant par le changement d’attitude interne de sa masse humaine est un concept qui nous est cher à Résistance 71: à l’instar de Landauer, nous pensons que le changement radical de la société (révolution) interviendra d’abord par le changement des attitudes et des interactions sociales au sein de la société, c’est ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de développement du « contre-pouvoir autogestionnaire ». Le mouvement des kibboutz est un exemple de ce qui peut être fait à grande échelle, en tout cas à une échelle suffisante pour que cela affecte une nation entière, pourvu que la fédération sache rester indépendante. Ce ne fut malheureusement pas le cas du kibboutzim, qui mérite néanmoins une étude approfondie, même si dû à son assimilation à la doctrine sioniste dans le contexte israélo-palestinien post-1948, ce mouvement n’est souvent pas cité comme mouvement libertaire, il en a néanmoins toutes les caractéristiques dans sa forme pré-1948.

Nous espérons par cette traduction aider à une compréhension plus générale de ce que peut être une société sans pouvoir autoritaire coercitif, solidaire, unifiée et œuvrant pour le bien général et non pour le profit du petit nombre.

— Résistance 71 —

Gustav Landauer, né le 7 avril 1870 à Karlsruhe et mort le 2 mai 1919 à Munich, était un anarchiste et révolutionnaire juif allemand. Il fut le principal théoricien du socialisme libertaire en Allemagne. Il a été impliqué dans la création de la république des Conseils de Bavière en tant que commissaire à l’instruction publique et à la culture. Landauer est aussi connu pour être le premier traducteur en allemand moderne du mystique médiéval Maître Eckhart, ainsi que pour l’étude et la traduction d’œuvres de William Shakespeare.

Le judaïsme libertaire:

En 1898-1899, alors qu’il dirige encore le Sozialist, Gustav Landauer lance une campagne de presse en faveur d’Albert Ziethen, condamné sans preuves pour le meurtre de sa femme, essentiellement parce qu’il est juif. Cette version allemande de l’affaire Dreyfus le sensibilise au problème de l’antisémitisme. En outre, Landauer fait la connaissance, en 1900, du jeune Martin Buber, spécialiste déjà renommé du hassidissime et de la mystique juive ; cette rencontre va amener le philosophe libertaire à s’interroger sur la signification de l’appartenance au judaïsme pour un homme comme lui, détaché de toute croyance religieuse. Buber oriente sa réflexion vers l’existence concrète des communautés juives de l’Est de l’Europe, les Ostjuden. En retour, Landauer influence profondément son jeune ami, en l’amenant à se tourner vers l’utopie d’une société sans État, mieux même d’une société contre l’État (Martin Buber, Utopie et socialisme, Paris, 1977 – 1946 -). En revanche, les deux hommes divergeront sur la question religieuse, Buber est un penseur religieux, contrairement à Landauer qui est athée, et sur la question du sionisme, pour lequel Landauer n’a jamais manifesté une grande sympathie, contrairement à Buber qui est un sioniste fervent. En outre, la Première Guerre mondiale va créer entre eux un conflit, Buber se ralliant à la version germanique de l’Union sacrée, contrairement à son mentor anarchiste, contempteur du militarisme et du nationalisme allemand.

(source Wikipédia: http://fr.wikipedia.org/wiki/Gustav_Landauer )

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Introduction du livre “A Living Revolution, Anarchism in the Kibbutz Movement” (James Horrox, éditions AK Press, 2009)

Introduction traduite de l’anglais par Résistance 71

Mars 2012

La vision sociale de l’anarchisme

Depuis 1840, date à laquelle Pierre Joseph Proudhon utilisa pour la première fois le terme “anarchie” pour décrire une théorie sociale positive, le terme a été depuis si mal représenté, que sa véritable signification a été presque complètement perdue. Pour la plupart d’entre nous, l’anarchie représente plus un cauchemar dystopique que la philosophie d’un monde meilleur qu’elle est de fait et cela a eu pour résultat que l’idéologie a été privée de l’attention qu’elle mérite en tant que théorie politique et économique.

Loin d’être cette apologie du désordre que beaucoup croit qu’elle est, la théorie anarchiste est essentiellement une forme de socialisme anti-autoritaire. Partant du principe fondamental que les formes hiérarchiques de la politique sont inutiles et non désirables, l’anarchisme propose le démantèlement de tout pouvoir coercitif, de toutes institutions exploiteuses et autoritaires au sein de la société et promeut leur remplacement par des “institutions” alternatives et volontaires de coopération non-gouvernementale. Alors que le socialisme d’état cherche à imposer un ordre social hiérarchique traditionnel au moyen d’un gouvernement centralisé et d’une structure économique fonctionnant du haut vers le bas, l’anarchisme lui prend le contre-pied de cette vision en proclamant que les peuples sont parfaitemet capables de se gouverner eux-mêmes sans ces institutions ou les types de relations au pouvoir que cela nécessite. En “gouvernant depuis la base”, les anarchistes pensent, qu’au niveau local des communautés auto-organisées et auto-gérées, que la société sera capable de se transformer en un systéme auto-géré, en démocratie directe et écologiquement viable, dénué de toute exploitation et de l’inégalité intrinsèques au système d’état-socialiste que l’on trouve dans l’ex-URSS et la Chine contemporaine, pour ne donner que quelques exemples évidents pour tous.

Pierre Kropotkine

Les idées anarchistes ont commencé à emerger au tout début du XIXème siècle et à travers ce siècle, elles se sont rapidement cristallisées dans un courant de pensée sociale cohérent possédant des objectifs déterminés, non seulement très développé dans sa critique de l’état capitaliste, mais dans sa conception d’un futur et d’une alternative post-capitaliste. Ce livre focalise essentiellement sur l’héritage politique qui prit la forme du mouvement des Kibboutz israélien, du scientifique et philosophe russe Pierre Kropotkine (1842-1921), un des théoriciens les plus influents de l’anarchisme, dont la théorie de l’anarcho-communisme (aussi connue sous le vocable de communisme anarchiste, socialisme libertaire ou anarchisme communautaire), a peut-être laissé la plus grande empreinte de l’héritage de la pensée anarchiste.

L’anarchisme kropotkinien est fondé sur la conviction scientifique que le progrès humain est dépendant de l’aide mutuelle et de la coopération, au lieu de la compétition. La vision d’une société post-capitaliste qu’il décrivit fut celle où les institutions coercitives et exploiteuses de l’état capitaliste centralisé seront remplacées par un réseau volontairement fédéré de communes agro-industrielles, administrées démocratiquement par l’ensemble de ses membres, sans structures hiérarchiques autoritaires ni de cadre de sanctions légales.

Au sein de ces communautés décentralisées, les gens vivraient en égalité totale à la fois comme producteur et consommateur, avec la distribution des biens et des ressources prenant place en accord avec les principes de communautés selon lequels “chacun fait selon ses capacités et reçoit selon ses besoins”. La propriété et les moyens de production seront détenus communément, le salariat abandonné et la division capitaliste du travail remplacée par l’intégration du travail manuel et académique au sein d’une rotation systémique des rôles. Avec l’autogestion et le démocratie directe remplaçant les structures centralisées de prise de décisions, ce système en place, disait Kropotkine, assurerait une société libre et sans classes.

D’après Kropotkine, le modèle économique capitaliste n’est seulement logique et désirable que si le gain personnel et la valeur ajoutée (la croissance économique créée par le travail impayé, ou pour mettre cela en terminologie marxiste, par le “travail exploité”) sont pris comme base de l’activité économique. Si au contraire on prend les besoins de chacun comme critère économique, alors on ne peut pas ne pas arriver à la conclusion que le “communisme” (au sens kropotkinien) comme mode d’organisation, est le modèle capable de satisfaire les besoins de chacun de la manière la plus efficace et économique possible.

Regarder le travail comme une activité sociale dépendante de la coopération collective de chacun plutôt que comme un effort personnel, fait dire à Kropotkine que la richesse produite par ce travail devra être possédée en commun et utilisée pour promouvoir le bien collectif et l’intérêt général. Étant créée par l’effort collectif de tous et toutes, la propriété, les moyens de production et les requis pour réaliser le bien-être de la société, se doivent d’être la propriété et à la disposition de tous et toutes.

Dans la société du future kropotkinienne, toute propriété, incluant celle des moyens de productions, de distributions et de services, sera le bien de la communauté et de tous ses membres.

Avec les moyens de production devenus la propriété de tous, les produits seraient à la disposition de tous. L’abolition de la propriété privée et le passage des moyens de production à la communauté voudront aussi dire que le système du salariat ne pourra plus être gardé sous quelque forme que ce soit. Dans la mesure du possible, tous les biens, produits et services devront être distribués gratuitement, avec les produits les plus abondants devenant en consommation illimitée et tout produit plus rare devant êtte rationné.

Pour Kropotkine. L’intégration des deux types de travail est cruciale pour créer les circonstances par lesquelles l’individu ne sera plus forcé à travailler pour la promesse d’une rémunération ou la force coercitive. Très différente de la stratification sociale créée par la division du travail (où le rôle dans le travail détermine le status social et le niveau de récompense matérielle), Kropotkine réprouvait l’idée que nous puissions passer nos vies confinés dans une activité singulière, répétitive et la trouvait “un principe horrible, si néfaste à la société, et si brutal pour l’individu, en mettant une fin à la division du travail manuel et intellectuel, le travail n’apparaîtra plus comme un mauvais sort jeté par le destin et il deviendra ce qu’il aurait toujurs dû être: l’exercice libre de toutes les facultés de l’Homme.”

Bien que demeurant une entité autogérée, la commune libre de Kropotkine existerait au sein d’un réseau fédéré d’organisations décentralisées similaires, chacune une unité productive dans une économie construite sur la spécialisation des fonctions.

Les besoins multiples et variés de la société rendrait l’indépendance entre les communes inévitables et elles croîtraient ensemble dans une société décentralisée, complexe, fluide, dans laquelle les associations volontaires au sein et entre les fédérations de communautés remplaceraient les centres de contrôle de production hiérarchisés de l’état capitaliste. Avec un pouvoir fédéral tenu à sa plus simple expression et maintenu sous le contrôle direct des délégués de chaque communauté (eux-même ne répondant qu’à leur base), l’économie serait coordonnée par l’intrication de réseau des groupes et des fédérations locaux, régionaux et nationaux.

Le système non-gouvernemental

Comme Marx, Kropotkine pense que la façon dont l’activité économique est organisée détermine tous les autres aspects de la vie sociale, la “super-structure non économique” d’une communauté, ses normes sociales, culturelles et politiques, reflète le caratère de sa base économique.Le système particulier de gouvernement employé dans une société donnée est ainsi l’expression du régime économique qui existe dans cette société et vice versa. Dans la société idéale de Kropotkine, où l’antagonisme entre employeur et employé a été remplacé par le travail coopératif volontaire, il n’y a absolument pas besoin de gouvernement. “Le système non-capitaliste implique le système non-gouvernemental”, écrivit-il.

Ce qui ne veut pas dire que la communauté anarchiste n’aura pas de règles, mais plutôt que les règles et les normes comportementales qui assurent l’harmonie sociale seraient atteintes collectivement et maintenues de manière volontaire par les parties en accord et ce sans aucun mécanisme de coercition autoritaire, sans police, sans cours de justice ni de système pénal, pour les renforcer. La cohésion sociale sera assurée alors que les gens remplaceront la compétition et l’antagonisme qui sont si typiques des sociétés dirigées par les marchés, par la coopération, la solidarité et l’entr’aide mutuelle.

Lorsque les inégalités bâties au sein du modèle du capitalisme d’état auront été éliminées, le besoin d’y remédier le sera également, de ce fait rendant la vaste majorité des crimes des faits du passé. La menace de la sanction légale imposée par toute forme d’autorité gouvernementale sera alors superflue, avec des règles sociales non écrites bien plus efficaces pour faire respecter l’harmonie sociale. Le remplissage des obligations de tout à chacun envers la société sera assuré par les habitudes sociales de chacun et par “la nécessité, que chacun ressentira, de trouver de la coopération, du soutien et de la sympathie parmi ses voisins.”

L’anarchisme et le mouvement des kibboutz

L’influence de Kropotkine sur la gauche anarchiste du XIXème siècle était si profonde, que sa théorie de l’entr’aide mutuelle et de la production décentralisée et coopérative en était arrivée à être sous-jacente des formes suivantes de l’anarchisme communautaire. Il est très évident, étant donné sa proéminence au sein des cercles socialistes européens de cette époque, que beaucoup de ceux qui étaient parmi les plus influents à mettre en place à la fois la philosophie et le caractère pratique du sionisme socialiste des débuts, étaient non seulement attentif aux idées de Kropotkine, mais les voyaient également comme une source d’inspiration pour la nouvelle société qu’ils souhaitaient créer en Palestine.

Kropotkine lui-même documenta l’antisémitisme et s’identifia de manière importante avec les travailleurs juifs du temps où il vivait en Angleterre et aux Etats-Unis. Parlant couremment le yiddish, il parla avec les travailleurs juifs et rencontra en maintenant une correspondance avec ceux qui allaient devenir des figures clef dans la planification des points d’ancrage coopératifs en Palestine, incluant Franz Oppenheimer, l’architecte du tout premier mouvement coopératif judéo-palestinien à Merhavia.

Les livres de Kropotkine furent parmi les tous premiers à avoir été traduits en Hébreu et distribués en Palestine et ses articles furent repris dans les journaux de beaucoup de groupes et d’organisations impliquées dans les premières heures du mouvement des travailleurs juifs.

D’après l’historien et membre de kibboutz Avraham Yassour:

“L’idée de bâtir le futur par le biais d’une création communale indépendante, intéressa beaucoup de pionniers… La doctrine de Kropotkine, qui était basée principalement sur le besoin absolu de liberté pour l’individu et par conséquent du besoin absolu d’une organisation non-gouvernementale, fut éminemment utile à la réalité qui s’affirma avec et dans le mouvement des kibboutz.”

Les jeunes hommes et jeunes femmes qui arrivèrent en Palestine lors des trois première décennies du XXème siècle, n’y trouvant ni structure étatique mise à part les artifices coloniaux de l’empire Ottoman et plus tard du mandat britannique, trouvèrent là-bas un grand vide, qu’ils essayèrent de combler avec une combinaison d’idéologies. Au sein de ce ferment idéologique, l’anarchisme exerçait une bien plus forte influence que l’on croit le plus souvent. D’après l’historien du mouvement kibboutz Yaacov Oved, “les influences anarchistes étaient dominantes”, parmi la génération fondatrice des communards et toutes les lignées du mouvement des kibboutz sentit à un degré différent l’impact de l’anarchisme de Kropotkine.

Gustave Landauer

La liste des admirateurs de Kropotkine au sein du mouvement ouvrier juif à cette époque, inclut quelques noms des plus célèbres de l’histoire socialiste sioniste. L’homme qui fut sans doute à l’origine de la plus grande propagation des idées de Kropotkine dans ce milieu fut l’anarchiste et intellectuel allemand Gustav Landauer (1870-1919).

Au travers de l’amitié étroite avec le théologien juif Martin Buber, ses idées en regard de la transformation sociale devinrent centrales au mode de pensée des membres du mouvement de la jeunesse, qui vint en Palestine pour établir les kibboutz au début de années 1920 et en particulier de Hashomer Harzait (La jeune garde), dont les communautés devinrent plus tard la fédération du kibboutz Artzi.

L’influence de Landauer monta dans la gauche européenne dans les années 1890, avec le groupe radical d’étudiants berlinois (la jeunese berlinoise). Comme rédacteur en chef du journal du groupe: “Der Sozialist”, Landauer devînt une figure de proue du mouvement pour la jeunesse et des révolutionnaires de la classe moyenne du groupe “fin de siècle” à Berlin. Il se fît rapidement un nom. Au tournant du siècle, Landauer s’était affirmé une réputation européenne de romancier, de conférencier, de dramaturge, de journaliste, de critique de théâtre et de théoricien politique. Bien que son origine bourgeoise et son opposition à la lutte des classes le mirent en porte-à-faux avec le mouvement des travailleurs, ses contributions à la culture allemande de “Fin de siècle” furent telles que la liste de ses admirateurs inclut quelques unes des plus éminentes figures de l’intelligentsia allemande.

Influencé par les idées de Friedrich Nietzsche, Pierre Kropotkine, Léon Tolstoï et Pierre Joseph Proudhon, tout aussi bien que par les romantiques allemands et les icônes de la littérature de langue anglaise tels Oscar Wilde, Walt Whitman et William Shakespeare, la vision politique de Landauer s’orienta fermement contre le grain matérialiste de la fin du XIXème et début du XXème siècles de la gauche anarchiste européenne. Sa forme pacifiste, non doctrinaire d’anarchisme fut définie par sa croyance en ce que l’état n’est pas une entité abstraite existant au delà de la portée des humains, une entité qui pourrait être “écrasée” par une révolution violente, mais comme étant un organisme vivant complexe composé d’inter-relations individuelles multiples, variées et directes, comme il l’écrivit fameusement en 1910:

“L’État est une condition, une certaine forme relationnelle entre les Hommes, un mode de comportement, nous le détruisons en contractant d’autres relations, en nous comportant différemment les uns envers les autres… Nous sommes l’État, et nous continuerons à l’être jusqu’au jour où nous aurons créé les institutions qui formeront une véritable communauté.”

Pour Landauer, c’est la corruption de l’esprit humain (Geist), qui maintient les humains dans des relations antagonistes, compétitives, qui perpétuent le capitalisme et l’état. Si les gens sortaient de cette construction sociale artificielle, rajeunissaient l’esprit communal qui a, dans les temps pré-modernes, lié la société en une entité pleine à part entière et entraient dans un nouveau cercle relationnel entre tout à chacun, alors le capitalisme et l’état ne pourraient plus survivre.

La révolution doit donc de fait être une régénération complète, une reconstruction générale spirituelle commençant avec l’individu et s’étendant à toute la vie de la société.

Plutôt que de viser au renversement révolutionnaire de l’état capitaliste bourgeois et de ses institutions, Landauer croit que pour supplanter le capitalisme et l’état, les individus doivent s’unifier dans une communauté, “se regrouper, grandir dans un cadre pour ne faire qu’un avec lui, développer un sens d’appartenance, comme un corps avec des segments et des organes innombrables.” Si cela venait à se produire, “la création et le renouvellement d’une véritable structure organique” pourrait commencer et c’est cette structure organique qui dans le temps détruira l’état en le déplaçant. Avec la croissance des individus en familles, des familles en communautés et des communautés en associations, une infrastructure alternative verrait le jour au sein même de l’état, ce qui éventuellement surclasserait l’ordre existant en le remplaçant par la société des sociétés volontariste et librement constituée.

Landauer argumenta que le mouvement anarchiste devrait ainsi concentrer ses efforts sur la restructuration de la société depuis le bas en utilisant une auto-émancipation constructrice par le moyen de l’établissement de relations autogérées, pacifiques et coopérativement autosuffisantes comme fondements d’un futur non aliéné. Ultimement, ce future verra ses alliances de communes s’entrelacer et se lier entr’elles avec les communautés industrielles; cet entrelacement constituera la “société des sociétés”. Au sein de ces communes, les formes artisanales de production et les traditions communales rurales des sociétés pré-modernes seront restaurées en tandem avec une industrie à petite échelle; l’unité organique entre l’agriculture, l’industrie et l’artisanat ainsi qu’entre le travail manuel et intellectuel sera ré-établie.

Avec une résonnance très kropotkinienne, Landauer décrivit une telle communauté comme “un village socialiste, aves ses ateliers et des usines de village, avec ses prés, ses champs et ses jardins potagers, avec un élevage à petite ou grande échelle. Vous autres prolétaires urbains devez vous habituer à cette pensée, aussi étrange et bizarre qu’elle puisse paraître au premier abord, parce que cela constitue et reste le seul début du véritable socialisme qu’il nous reste.”

Les kibboutz

La croyance de Landauer est que l’auto-réalisation de soi-même est la clef du progrès humain, ainsi que sa conviction profonde que cela puisse se réaliser à tout moment, que cela fait partie d’une éternelle présence et non pas d’une étape future du développement de l’humain.

Cette idée était très suivie par la génération de la jeunesse juive qui fut responsable de la création du mouvement des kibboutz. Ce n’est pas du tout une coïncidence que la vaste majorité de la théorie sociale de Landauer, elle-même profondément ancrée dans les idées de Kropotkine, finira par être mise en pratique dans le mouvement des kibboutz (kibboutzim)

Le kibboutz est une communauté volontaire auto-gérée, administrée démocratiquement par ses membres sans aucune sanction légale, ni cadre autoritaire coercitif pour s’assurer de la conformité sur les normes comportementales que toutes et tous ont volontairement acceptées. La source d’autorité politique de la communauté est l’assemblée générale de tous les membres (appelée l’asefa) dans laquelle chaque membre a un vote égal quelque soit le sujet débattu sur la vie du kibboutz, avec les décisions prises à la majorité. Jusqu’à très récemment, la propriété privée était non existente dans les kibboutz, avec toute la propriété, y compris celle des moyens de production, étant commune, la production étant faite collectivement, sans aucune forme de rémunération.

Bâti autour d’une économie participative, adoptant le principe de rotation des tâches, assurant ainsi la non-distinction sociale des tâches à effectuer entre le travail manuel et le travail “col-blanc”; “les arrangements structurels de la société”, comme le dit un écrivain, “sont construits unilatéralement pour l’entente sociale, l’entr’aide mutuelle, la coopération économique, la diffusion du pouvoir, les réseaux d’information et un travail visiblement non-exploiteur.” Les biens et les services au sein de la commune sont donnés selon la formule:” à chacun selon ses besoins”.

En tant qu’entité économique et sociale autarcique, le kibboutz est ce que Martin Buber appela un jour “une coopérative complète”, ce qui veut dire qu’en contraste avec les coopératives traditionnelles, des organisations dont les membres se sont réunis pour quelques buts bien précis, le kibboutz englobe la vie totale de sa société. Ainsi, il est plus correct de le décrire comme un type de société commune (gemeinshaft), une communauté construite sur des relations fortes, des normes et un contrôle social dans lesquels chacun est inter-relié aux autres dans un phénomène de “conditionnement mutuel total”. Ainsi, le kibboutz est fondé sur le principe de l’amalgame production / consommation qui demande une implication directe de la communauté pour la production et l’entretien de toutes les sphères de la vie politique, économique, sociale et culturelle.

Le nombre de membres de ces communes aujourd’hui est de l’ordre de 50 à 2000 personnes par communauté, avec une population moyenne par Kibboutz de l’ordre de 400 à 500 personnes. Bien que chaque kibboutz soit une entité indépendante avec son assemblée générale gardant souveraineté et autonomie sur les affaires intérieures du kibboutz et la responsabilité pour son propre développement social, politique, économique et culturel ainsi que dans la prise de décisions, il exisrte néanmoins comme une partie d’une structure fédérée de communes similaires. Les 269 kibboutz en existence sont inter-reliés entr’eux au sein d’une structure fédérative dont le secrétariat est basé à Tel-Aviv. Si une décision du secrétariat n’est pas acceptée par l’assemblée générale d’un kibboutz, le secrétariat n’a pas le pouvoir coercitif pour faire appliquer sa décision et changer l’issue de la question.

Le mouvement des kibboutz et le sionisme

Dans sa postface de la réédition en 1974 du livre de Kropotkine “Fields, factories and workshops”, l’anarchiste britannique Colin Ward cite le mouvement des kibboutz comme un des seuls exemples de l’histoire où la théorie sociale kropotkinienne a trouvé un terrain d’application qui se caractérise par l’expression du succès. Mais avec ceci vient une mise en garde de Ward: “En citant l’exemple des kibboutz, communautés collectives juives, comme un modèle de la commune idéale selon Kropotkine, nous devons les considérer sans référence aux fonctions qu’ils ont remplies ces dernières décennies au service du nationalisme et de l’impérialisme israélien.”

Pour certains, ceci sera un véritable avertissement. Le mouvement des kibboutz post-1948 est lié à l’état d’Israël, un pays dont le nom est, pour la gauche globale contemporaine, devenu synonyme d’apartheid et de colonialisme contemporain, ceci incluant un certain nombre de ses membres (des kibboutz) rejoignant les forces de sécurité israéliennes (FDI) et son élite politique; ceci explique sans doute pourquoi le mouvement des kibboutz n’a pas été perçu par les mouvements anarchistes commes des partenaires dans la lutte sociale.

Beaucoup voient l’existence même des kibboutz comme étroitement liée au déplacement forcé et la subjugation de la population arabe native de la région et considèrent les idéaux progressistes et égalitaires sur la justice sociale professés par le mouvement des kibboutz, comme nuls et non avenus devant l’inégalité massive sur laquelle la manifestation pratique de ces idéaux est fondée.

Par définition, aucune commune qui est officiellement loyale à quelqu’état que ce soit ne peut être regardée comme une entité anarchiste. Quoi qu’il en soit, cela ne veut pas du tout dire que nous ne pouvons pas identifier et apprendre des préceptes politiques actuellement mis en place au sein de la commune du kibboutz pour assurer son fonctionnement. Un article dans le journal anarchiste de Londres “Freedom” observait en 1962 comment:

“Le kibboutz est un des meilleurs exemples de démocratie et très certainement l’entité la plus véritable pratiquant l’anarchisme. Toutes les théories anarchistes fondamentales, comme la décentralisation, l’opinion minoritaire, la “loi” sans gouvernement, la liberté et non pas l’autorisation, la délégation de la représentation, font parties des choses quotidiennes de l’existence. Nous voyons ici peut-être sous forme d’un microcosme, ce qui pourrait arriver dans une société véritablement libre.”

A travers l’Histoire, tous les projects tentant de s’auto-organiser ont été pris et récupérés par différents types de réseaux de pouvoir, qui ont grandement compliqués leur existence.

Le mouvement des kibboutz n’est en cela pas différent.

7 Réponses to “Révolution sociale: Un exemple pratique de société libertaire… Le mouvement des kibboutz.”

  1. […] background-color:#222222; background-repeat : repeat; } resistance71.wordpress.com – Today, 7:18 […]

  2. le livre vient de sortir en français aux éditions de l’éclat, traduit par Philippe Blouin : http://www.lyber-eclat.net/livres/le-mouvement-des-kibboutz-et-lanarchie/

    • merci du lien, on pense en avoir traduit de larges extraits il y a plusieurs années…
      très bon bouquin, qui en analyse aussi les limites

    • on en avait traduit que cette introduction donc qui amenait à la découverte de Gustav Landauer.

      • Précision: l’édition française a été faite sur la base d’un manuscrit largement amendé par l’auteur et enrichi d’une longue postface qui fait aussi le point sur l’émergence, aujourd’hui, des kibboutz urbains, même sous des formes microscopiques. Et puisqu’il est question largement de Landauer, voici deux liens vers des livres qui seront en librairie à partir du 1er mars…
        le premier sur et de Landauer ; le second de Buber:

        http://www.lyber-eclat.net/livres/gustav-landauer-un-anarchiste-de-lenvers/

        http://www.lyber-eclat.net/livres/communaute/

        on fait un peu de réclame, désolé, mais on ne peut pas dire que ce genre de bouquins font les unes de la presse et donc, merci de donner la possibilité d’informer

        • Aucun pb, on souhaite un bon succès à ces livres, surtout celui sur Landauer, un grand penseur trop méconnu du mouvement anarchiste. On est moins friand de Buber…
          Notre effort a consisté en la traduction de larges extraits de l’ouvrage phare de G. Landauer: « Anruf zur Sozialismus » (1911, réédité en 1919 peu de temps avant sa mort tragique) mais de l’édition anglaise.
          Vous devriez le faire traduire de l’allemand et le publier, c’est une pensée essentielle d’une actualité (malheureusement) toujours époustouflante. On dit « malheureusement » parce que cela veut dire, comme dans bien des cas, que si c’est toujours vibrant d’actualité, c’est parce que rien n’a changé et que tout est pire. C’est pourquoi la littérature anarchiste l’est tant (d’actualité..). Elle ne se démodera que lorsque la société anarchiste, la société des sociétés si chère à Landauer sera en place !
          La question n’est pas de savoir « si » elle le sera, mais « quand » ?…
          Fraternellement

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