L’illusion démocratique: Du principe d’autorité (Proudhon) en cinq épisodes – 1 ère partie –

Nous publions ici en cinq épisodes un texte essentiel de Pierre Joseph Proudhon et de la littérature anarchiste: « Du principe d’autorité ». Essai qui identifie les tenants du leurre démocratique et fait toucher du doigt les remèdes à ce fléau.

Le texte se divise en ces parties:

1- Le préjugé gouvernemental

2- Du pouvoir absolu à l’anarchie

3- Des lois et du système représentatif

4- Du suffrage universel et du gouvernement du peuple

5- Plus (la fin de) d’autorité

 

A lire et diffuser sans modération…

 

— Résistance 71 —

 

LE PRÉJUGÉ GOUVERNEMENTAL (Du principe d’autorité, 1ère partie)

par Pierre Joseph Proudhon (1853)

 

La forme sous laquelle les premiers hommes ont conçu l’ordre dans la société est la forme patriarcale ou hiérarchique, c’est-à-dire, en principe, l’autorité, en action, le gouvernement. La justice, qui plus tard a été distinguée en distributive et commutative, ne leur est apparue d’abord que sous la première face : un supérieur rendant à des inférieurs ce qui leur revient à chacun.

L’idée gouvernementale naquit donc des moeurs de famille et de l’expérience domestique : aucune protestation ne se produisit alors, le gouvernement paraissant aussi naturel à la société que la subordination entre le père et ses enfants. C’est pourquoi M. de Bonald a pu dire, avec raison, que la famille est l’embryon de l’État, dont elle reproduit les catégories essentielles : le roi dans le père, le ministre dans la mère, le sujet dans l’enfant. C’est pour cela aussi que les socialistes fraternitaires, qui prennent la famille pour élément de la société, arrivent tous à la dictature, forme la plus exagérée du gouvernement. L’administration de M. Cabet, dans ses États de Nauvoo, en est un bel exemple. Combien de temps encore nous faudra-t-il pour comprendre cette filiation d’idées ? La conception primitive de l’ordre par le gouvernement appartient à tous les peuples : et si, dès l’origine, les efforts qui ont été faits pour organiser, limiter, modifier l’action du pouvoir, l’approprier aux besoins généraux et aux circonstances, démontrent que la négociation était impliquée dans l’affirmation, il est certain qu’aucune hypothèse rivale n’a été émise ; l’esprit est partout resté le même. A mesure que les nations sont sorties de l’état sauvage et barbare, on les a vues immédiatement s’engager dans la voie gouvernementale, parcourir un cercle d’institutions toujours les mêmes, et que tous les historiens et publicistes rangent sous ces catégories, succédanées l’une à l’autre, monarchie, aristocratie, démocratie.

Mais voici qui est plus grave.

Le préjugé gouvernemental pénétrant au plus profond des consciences, frappant la raison de son moule, toute conception autre a été pendant longtemps rendue impossible, et les plus hardis parmi les penseurs en sont venus à dire que le gouvernement était un fléau sans doute, un châtiment pour l’humanité, mais que c’était un mal nécessaire.

Voilà pourquoi, jusqu’à nos jours, les révolutions les plus émancipatrices, et toutes les effervescences de la liberté, ont abouti constamment à un acte de foi et de soumission au pouvoir; pourquoi toutes les révolutions n’ont servi qu’à reconstituer la tyrannie : je n’en excepte pas plus la Constitution de 93 que celle de 1848, les deux expressions les plus avancées, cependant, de la démocratie française.

Ce qui a entretenu cette prédisposition mentale et rendu la fascination pendant si longtemps invincible, c’est que, par suite de l’analogie supposée entre la société et la famille, le gouvernement s’est toujours présenté aux esprits comme l’organe naturel de la justice, le protecteur du faible, le conservateur de la paix. Par cette attribution de providence et de haute garantie, le gouvernement s’enracinait dans les coeurs autant que dans les intelligences. Il faisait partie de l’âme universelle ; il était la foi, la superstition intime, invincible des citoyens. Qu’il lui arrivât de faiblir, on disait de lui, comme de la religion et de la propriété : ce n’est pas l’institution qui est mauvaise, c’est l’abus. Ce n’est pas le roi qui est méchant, ce sont ses ministres. « Ah ! si le roi savait ! »

Ainsi, à la donnée hiérarchique et absolutiste d’une autorité gouvernante, s’ajoutait un idéal parlant à l’âme et conspirant incessamment contre l’instinct d’égalité et d’indépendance : tandis que le peuple, à chaque Révolution, croyait réformer, suivant les inspirations de son coeur, les vices de son gouvernement, il était trahi par ses idées mêmes ; en croyant mettre le pouvoir dans ses intérêts, il l’avait toujours, en réalité, contre soi ; au lieu d’un protecteur, il se donnait un tyran.

L’expérience montre, en effet, que partout et toujours le gouvernement, quelque populaire qu’il ait été à son origine, s’est rangé du côté de la classe la plus éclairée et la plus riche contre la plus pauvre et la plus nombreuse ; qu’après s’être montré quelque temps libéral, il est devenu peu à peu exceptionnel, exclusif ; enfin, qu’au lieu de soutenir la liberté et l’égalité entre tous, il a travaillé obstinément à les détruire, en vertu de son inclination naturelle au privilège.

(…) La négation gouvernementale, qui est au fond de l’utopie de Morelly ; qui jeta une lueur, aussitôt étouffée, à travers les manifestations sinistres des enragés et des hébertistes ; qui serait sortie des doctrines de Babeuf, si Babeuf avait su raisonner et détruire son propre principe : cette grande et décisive négation traversa, incomprise, tout le XVIIIe siècle.

Mais une idée ne peut périr : elle renaît toujours de sa contradictoire. (…) De cette plénitude de l’évolution politique surgira, à la fin, l’hypothèse opposée; le gouvernement, s’usant tout seul, enfantera, comme son postulé historique, le Socialisme.

Ce fut Saint-Simon qui, le premier, dans un langage timide, et avec une conscience obscure encore, ressaisit la filière :

«L’espèce humaine, écrivait-il dès l’année 1818, a été appelée à vivre d’abord sous le régime gouvernemental et féodal ; 
«Elle a été destinée à passer du régime gouvernemental ou militaire sous le régime administratif ou industriel, après avoir fait suffisamment de progrès dans les sciences positives et dans l’industrie ; 
«Enfin, elle a été soumise par son organisation à essuyer une crise longue et violente, lors de son passage du système militaire au système pacifique. 
«L’époque actuelle est une époque de transition : 
«La crise de transition a été commencée par la prédication de Luther : depuis cette époque, la direction des esprits a été essentiellement critique et révolutionnaire. »

(…) Tout Saint-Simon est dans ces quelques lignes, écrites du style des prophètes, mais d’une digestion trop rude pour l’époque où elles furent écrites, d’un sens trop condensé pour les jeunes esprits qui s’attachèrent les premiers au noble novateur.

(…) Qu’a voulu dire Saint-Simon ?

Du moment où, d’une part, la philosophie succède à la foi et remplace l’ancienne notion du gouvernement par celle de contrat; où, d’un autre côté, à la suite d’une Révolution qui abolit le régime féodal, la société demande à développer, harmoniser ses puissances économiques : de ce moment-là il devient inévitable que le gouvernement, nié en théorie, se détruise progressivement dans l’application. Et quand Saint-Simon, pour désigner ce nouvel ordre de choses, se conformant au vieux style, emploie le mot de gouvernement accolé à l’épithète d’administratif ou industriel, il est évident que ce mot acquiert sous sa plume une signification métaphorique ou plutôt analogique, qui ne pouvait faire illusion qu’aux profanes. Comment se tromper sur la pensée de Saint-Simon en lisant le passage, plus explicite encore, que je vais citer :

« Si l’on observe la marche que suit l’éducation des individus, on remarque, dans les écoles primaires, l’action de gouverner comme étant la plus forte ; et dans les écoles d’un rang plus élevé, on voit l’action de gouverner les enfants diminuer toujours d’intensité, tandis que l’enseignement joue un rôle de plus en plus important. Il en a été de même pour l’éducation de la société. L’action militaire, c’est-à-dire féodale (gouvernementale), a dû être la plus forte à son origine ; elle a toujours dû acquérir de l’importance ; et le pouvoir administratif doit nécessairement finir par dominer le pouvoir militaire. »

À ces extraits de Saint-Simon il faudrait joindre sa fameuse Parabole, qui tomba, en 1819, comme une hache sur le monde officiel, et pour laquelle l’auteur fut traduit en cour d’assises le 20 février 1820 et acquitté. L’étendue de ce morceau, d’ailleurs trop connu, ne nous permet pas de le rapporter.

La négation de Saint-Simon, comme l’on voit, n’est pas déduite de l’idée de contrat, que Rousseau et ses sectateurs avaient depuis quatre-vingts ans corrompue et déshonorée ; elle découle d’une autre intuition, tout expérimentale et, a posteriori, telle qu’elle pouvait convenir à un observateur des faits. Ce que la théorie du contrat, inspiration de la logique providentielle, aurait dès le temps de Jurieu fait entrevoir dans l’avenir de la société, à savoir la fin des gouvernements, Saint-Simon, paraissant au plus fort de la mêlée parlementaire, le constate, lui, d’après la loi des évolutions de l’humanité. Ainsi, la théorie du droit et la philosophie de l’histoire, comme deux jalons plantés l’un au-devant de l’autre, conduisaient l’esprit vers une Révolution inconnue : un pas de plus, nous touchons à l’événement.

(…) Le XVIIIe siècle, je crois l’avoir surabondamment établi, s’il n’avait été dérouté par le républicanisme classique, rétrospectif et déclamatoire de Rousseau, serait arrivé, par le développement de l’idée de contrat, c’est-à-dire par la voie juridique, à la négation du gouvernement.

Cette négation, Saint-Simon l’a déduite de l’observation historique et de l’éducation de l’humanité.

Je l’ai conclue à mon tour, s’il m’est permis de me citer en ce moment où je représente seul la donnée révolutionnaire, de l’analyse des fonctions économiques et de la théorie du crédit et de l’échange. Je n’ai pas besoin, je le pense, pour établir cette tierce aperception, de rappeler les divers ouvrages et articles où elle se trouve consignée : ils ont, depuis trois ans, obtenu assez d’éclat.

Ainsi l’Idée, semence incorruptible, passe à travers les âges, illuminant de temps à autre l’homme dont la volonté est bonne, jusqu’au jour où une intelligence que rien n’intimide, la recueille, la couve, puis la lance comme un météore sur les masses électrisées.

L’idée de contrat, sortie de la Réforme en opposition à celle de gouvernement, a traversé le XVIIe et le XVIIIe siècle, sans qu’aucun publiciste la relevât, sans qu’un seul révolutionnaire l’aperçût. Tout ce qu’il y eut de plus illustre dans l’Église, la philosophie, la politique, s’entendit au contraire pour la combattre. Rousseau, Sieyès, Robespierre, Guizot toute cette école de parlementaires, ont été les porte-drapeau de la réaction. Un homme, bien tard averti par la dégradation du principe directeur, remet en lumière l’idée jeune et féconde : malheureusement le côté réaliste de sa doctrine trompe ses propres disciples ; ils ne voient pas que le producteur est la négation du gouvernant, que l’organisation est incompatible avec l’autorité; et pendant trente ans encore on perd de vue la formule.

(…) L’idée anarchique est à peine implantée dans le sol populaire, qu’il se trouve aussitôt de soi-disant conservateurs pour l’arroser de leurs calomnies, l’engraisser de leurs violences, la chauffer sous les vitraux de leur haine, lui prêter l’appui de leurs stupides réactions. Elle a levé aujourd’hui, grâce à eux, l’idée antigouvernementale, l’idée du travail, l’idée du contrat ; elle croit, elle monte, elle saisit de ses vrilles les sociétés ouvrières; et bientôt, comme la petite graine de l’Évangile, elle formera un arbre immense, qui de ses rameaux couvrira toute la terre.

La souveraineté de la raison ayant été substituée à celle de la révélation ;

La notion de contrat succédant à celle de gouvernement ;

L’évolution historique conduisant fatalement l’humanité à une pratique nouvelle ;

La critique économique constatant déjà que sous ce nouveau régime l’institution politique doit se perdre dans l’organisme industriel :

Concluons sans crainte que la formule révolutionnaire ne peut plus être ni législation directe, ni gouvernement direct, ni gouvernement simplifié, elle est : plus de gouvernement.

Ni monarchie, ni aristocratie, ni même démocratie, en tant que ce troisième terme impliquerait un gouvernement quelconque, agissant au nom du peuple, et se disant peuple. Point d’autorité, point de gouvernement, même populaire : la Révolution est là.

À suivre…

9 Réponses to “L’illusion démocratique: Du principe d’autorité (Proudhon) en cinq épisodes – 1 ère partie –”

  1. patrice Says:

    Quel bel esprit utopiste !

    • l’utopie, à notre sens, est le paradigme actuel, le leurre démocratique républicain / social-démocrate.

      La société anarchiste ou libertaire fonctionne très bien… quand elle n’est pas réprimée et détruite dans un bain de sang par une république « modérée » (Thiers et les Versaillais), un parti d’avant garde fasciste rouge (Lénine et Trotsky réprimant Cronstadt et Makhno en Ukraine) ou une coalition communo-républico-fasciste écrasant la révolution espagnole en 1936-39…

      Les idées véhiculées par les théoriciens et praticiens anarchistes sont universelles et c’est ce qui restera comme modèle social lorsque tous les écrans de fumée auront été pompés. L’état et le capitalisme sont des étapes historiques, ils sont voués à disparaître et à être relégués au musée des horreurs de l’Histoire.

      Le plus tôt serait le mieux, mais tout vient à point…….

  2. clairelyse Says:

    Magnifique !

Répondre à clairelyse Annuler la réponse.

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