État et société: analyses et solutions pour un marasme annoncé… Pierre Kropotkine, scientifique et visionnaire anarchiste – suite et fin –

Suite et fin de la traduction des larges extraits du texte original de Pierre Kropotkine « L’anarchie et la science moderne » publié en Russie en 1901 et en France en 1912.

Dans cette seconde partie, Kropotkine s’adresse aux concepts de l’État, de l’économie et des solutions pour l’émancipation sociale par la société libertaire autogestionnaire.

On s’aperçoit à la lecture de son analyse de l’économie, que celle-ci ainsi que la sociologie, sont des sciences tronquées qui n’ont pas résolues les grands problèmes sociétaires, bien au contraire, elles sont devenus les justificateurs du contrôle oligarchique des peuples par une caste dominante établie au cours de l’Histoire, plus encore dans l’époque moderne.

Il est temps de mettre un grand coup de balais là-dessus.

Première partie

— Résistance 71 —

L’anarchie et la science moderne, seconde partie

par Pierre Kropotkine

Chapitre 10 – L’anarchisme –

[…] Les anarchistes concoivent une société dans laquelle toutes les relations mutuelles entre ses membres ne sont pas régulées par des lois, des autorités, quelles soient auto-imposées ou élues, mais par des accords mutuels entre les membres de cette société et par une somme d’us et coutumes sociale, non sclérosée par la loi, la routine, ou la superstition, mais se développant continuellement et étant sans cesse réajustée en accord avec les demandes toujours grandissantes pour une vie libre, stimulée par les progès de la science, des inventions, et de la croissance régulière d’autres idéaux.

Pas d’autorités régnantes donc. Pas de gouvernement de l’homme par l’homme, pas de cristallisation, d’immobilité, mais une évolution continuelle, de la même manière que celle que nous voyons dans la Nature. Libre-cours pour chacun et pour le plein développement des dons individuels, pour son individualisation. En d’autres termes, aucune action n’est imposée sur l’individu par la peur de la punition, la société ne requiert rien de lui, seulement ce qu’il accepte de bon gré. Dans une société des égaux, cela serait bien suffisant pour prévenir les actions asociales qui pourraient être détrimentales aux autres personnes de la société et pour favoriser le développement moral régulier de la société[…]

[…] L’évêque d’Alba, Marco Girolamo Vida, développa en 1553 des idées contre l’État, ses lois et son “injustice suprême”, tout comme le firent également les précurseurs du rationalisme en Arménie (au IXème siècle), les Hussites (spécialement Chojecki au XVème siècle) et les premiers anabaptistes.

Rabelais dans la première moitiè du XVIème siècle, Fénelon à la fin, et surtout l’encyclopédiste Diderot à la fin du XVIII ème siècle, developpèrent les mêmes idées, qui trouvèrent des expressions pratiques dans la grande révolution française.

Mais ce fut Godwin, dans son “Enquête sur la justice sociale”, qui édicta en 1793 dans une forme quasi complète les principes politiques et économiques de l’anarchie. Il n’utilisa pas le mot « anarchie”, mais il en établi de manière ferme les principes fondamentaux, attaquant sans abage les lois et prouvant l’inutilité de l’État, maintenant que ce ne serait qu’avec l’abolition des cours de justice, que la véritable justice, véritable fondation de la société, pourrait devenir possible. Eut égard à la propriété, il fut un avocat ouvert du communisme.

Proudhon fut le premier a utiliser le mot “an-archie” (sans gouvernement) et à soumettre à franche critique le fait de la volonté des Hommes à se donner un tel gouvernement, celui-ci fournirait l’occasion aux riches de dominer les pauvres[…]

[…] Bien sûr, la Commune de Paris elle-même souffrît de la confusion entre les idées et décisions dans les étapes économiques et politiques qui se devaient d’être prises dans la révolution. A la fois les jacobins et les communalistes, à savoir les centralistes et les fédéralistes, étaient représentés dans le soulèvement, et nécessairement, ils entrèrrent en conflit les uns avec les autres. Les plus belliqueux furent les jacobins et les blanquistes, mais les idéaux communistes de Babeuf avaient déjà été dilués au sein des chefs de la classe moyenne. Ils traitèrent la question économique comme une question secondaire, qui serait adressée plus tard, après le triomphe de la Commune et cette idée fut prévalente. La défaite écrasante qui s’en suivit et la vengeance sanguinaire prise par la classe moyenne, prouva une fois de plus que le triomphe d’une commune populaire était matériellement impossible sans un triomphe parallèle du peuple sur le plan économique…

Ceci était la forme que devait prendre la révolution sociale: la commune indépendante. Même si le pays et le monde est contre, une fois que les habitants ont décidé qu’ils allaient communaliser la consommation et les commodités, leurs échanges et leurs productions, ils doivent réaliser ceci par et pour eux-mêmes. En faisant cela, ils trouveront une grande force qui épaulera une grande cause… Nous comprîmes également que si aucun gouvernement central n’est nécessaire  pour gouverner les communes indépendantes, si le gouvernement national est jeté par dessus-bord et que l’unité nationale est obtenue par la fédération libre, alors une gouvernance centralisée municipale devient également inutile et néfaste. Le même principe fédératif s’appliquera à la commune.

Le soulèvement de la Commune de Paris amena avec lui la solution à la question qui tourmentait chaque véritable révolutionnaire. Par deux fois la France tenta une révolution socialiste, en l’imposant à travers un gouvernement centralisé, plus ou moins disposé à l’accepter: en 1793-94, quand elle essaya d’introduirte l’égalité de fait (NdT: en français dans le texte original), véritable égalité économique, par les moyens de mesures jacobines drastiques; et en 1848, quand elle essaya d’imposer une “République Démocratique Socialiste”. Cela échoua à chaque fois. Mais maintenant, une nouvelle solution se faisait jour: la commune libre doit le faire d’abord sur son propre territoire, avec ce concept se développa une nouvelle idée: l’anarchisme[…]

[…] Dans les pays latins, la leçon tirée des expériences de communes à Paris et à Carthagène, creusa les fondations du développement de l’anarchisme. Les tendances autoritaires du conseil général de l’Association Internationale des Travailleurs devinrent évidentes et travaillèrent bientôt contre l’unité d’action de cette grande association, renforcée plus avant par le courant de la pensée anarchiste. De manière si évidente que ce conseil mené par Marx, Engels et quelques réfugiés blanquistes français, tous de purs jacobins, utilisa sa puissance pour faire un coup d’état dans l’Internationale. Il substitua dans le programme de l’association l’action politique parlementaire en lieu et place de la lutte économique du travail contre le capital, qui était par là-même l’essence de cette Internationale. Ceci provoqua une révolte ouverte contre cette autorité dans les fédérations espagnole, italienne, jurassienne et belge, ainsi également qu’au sein de certaines sections de l’Internationale anglaise.

La tendance anarchiste trouva un porte-parole talentueux, puissant et inspiré en la personne de Michaël Bakounine, qui attira naturellement à lui ses amis du Jura et un cercle de talentueux jeunes espagnols et italiens, qui développèrent plus avant ses idées. Se nourrissant de son expérience et de sa connaissance de l’histoire et de la philosophie, Bakounine établît en une série de pamphlets et de lettres, les principes de l’anarchisme moderne.

L’abolition complète de l’État ainsi que toute son organisation et ses idéaux fut le mot d’ordre proclamé. L’état fut une nécessité historique, qui provint de l’autorité gagnée par la caste religieuse. Mais son extinction complète maintenant, devient à son tour, une nécessité historique, car l’État représente la négation même de la liberté et il pourrit tout ce qu’il entreprend pour le développement du bien-être général. Toute législation émanant de l’état, même provenant du soi-disant suffrage universel, doit être répudiée, parce que cela a toujours été fait et édicté avec en vue les intérêts des classes privilégiées. Chaque nation, chaque région, chaque commune, doivent être absolument libres de s’organiser politiquement et économiquement de manière indépendante, comme ils le désirent aussi loin que cela n’est pas une menace pour leurs voisins. Fédéralisme et autonomie ne sont pas suffisant. Ce ne sont que des mots utilisés pour masquer l’autorité de l’état. L’indépendance totale des communes, leur fédération libre et la révolution sociale au sein des communes, ceci était comme Bakounine le prouva, l’idéal de la nouvelle civilisation émergeant du passé. L’individu comprenant qu’il ne sera libre que dans la mesure de la plus grande liberté de ceux qui l’entourent[…]

[…] Il devint évident que l’État avec ses traditions, sa hiérarchie, et son nationalisme étriqué, se mettra toujours sur le chemin d’une telle organisation[…] Plus la sphère de ces expériences s’élargit, et de plus en plus évident il devînt que la machinerie de l’État ne pouvait pas être utilisée comme un instrument d’émancipation. L’État est une institution qui a été développée pour le but très simple d’établir des monopoles en faveur des propriétaires d’esclaves puis de serfs, des propriétaires terriens, qu’ils soient religieux ou laïques, des guildes de marchands, des prêteurs d’argent, des rois, des commandants militaires, des “nobles” et finalement au XIXème siècle, des industriels capitalistes, pour qui l’État suppléa la main d’œuvre chassée des campagnes. En conséquence, l’État serait au minimum une institution inutile une fois ces monopoles cessant d’exister. La vie serait simplifiée dès que le mécanisme de l’exploitation des pauvres par les riches aura été éliminé […]

[…] Le plus grand obstacle à maintenir un certain niveau moral dans nos sociétés actuelles provient de la totale absence d’égalité sociale. Sans une véritable égalité sociale, le sens de la justice ne peut jamais être développé universellement, parce que la justice implique la notion de reconnaissance d’égalité. Ainsi dans une société dans laquelle les principes de justice ne seraient pas contredits à chaque pas par les inégalités existantes en droit et en possibilités de développement, ils seraient voués à se propager et à entrer dans les habitudes des gens […]

[…] Venons-en maintenant aux vues économiques des anarchistes; ici trois différents points doivent être distingués:

Aussi loin que le socialisme était compris dans son sens large, générique et véritable sens, comme un effort d’abolir les exploitations du travail par le capital, alors les anarchistes marchaient la main dans la main avec les socialistes de cette époque. Mais ils durent se séparer de ceux-ci quand les socialistes commencèrent à dire qu’il n’y avait pas de possibilité d’abolir l’exploitation capitaliste dans le temps impartit à notre génération, que durant cette phase d’évolution économique auquelle nous faisons face maintenant, nous ne pouvons que minimiser l’exploitation et imposer aux capitalistes certaines limites légales.

Contrairement à cette tendance des socialistes actuels, nous maintenons que dès maintenant, sans attendre les nouvelles phases et formes de l’exploitation du travail par le capital, nous devons œuver pour son abolition. Nous devons, ici et maintenant, tendre à transférer tout ce qui est nécessaire à la production: le sol, les mines, les usines, les moyens de communication, et les moyens d’existence également, des mains des capitalistes individuels à celles des communautés de producteurs et de consommateurs.

Quant à l’organisation politique, en l’occurence les formes de biens communs par lesquels une révolution économique pourrait-être accomplie, nous sommes en total désaccord avec toutes les sections des socialistes d’état, dans la mesure où nous ne voyons pas dans le système de capitalisme d’état, qui est maintenant promu sous le nom de collectivisme, une solution à la question sociale […]

[…] Nous maintenons que l’organisation étatique, qui est la force par laquelle les minorités ont choisi d’établir et d’organiser leur pouvoir sur les masses, ne peut pas être la force qui servira à détruire les privilèges. Les leçons de l’Histoire nous enseignent qu’une nouvelle forme de vie économique demande toujours l’avènememt d’une nouvelle forme d’organisation politique et une société socialiste (soit-elle communiste ou collectiviste) ne peut pas être une exception à cette règle […]

[…] En conséquence, le but principal de l’anarchisme est de réveiller ces puissances constructives des masses laborieuses qui à chaque grand moment de l’Histoire s’avancèrent pour réussir ce changement neecessaire et qui aidées cette fois-ci par la connaissance accumulée, accompliront les changements nécessaires appelés par tous les grands hommes de notre temps.

Ceci est aussi pourquoi les anarchistes refusent d’accepter des fonctions de législateurs ou de fonctionnaires. Nous savons que la révolution sociale ne sera pas accomplie par le moyen des lois. Les lois ne peuvent que suivre les faits accomplis et même si elles les suivent honnêtement, ce qui n’est en général pas le cas, une loi demeure lettre morte aussi longtemps qu’il n’y a pas sur le terrain les forces vives requises pour faire des tendances exprimées dans la loi un fait accompli […]

Chapitre 11 – Quelques conclusions de l’anarchisme –

[…] Quand un économiste vient et nous dit: “Dans un contexte de marché libre total la valeur des produits est mesurée par la quantité de travail socialement nécessaire à les produire.” (comme le disent Ricardo, Proudhon, Marx et bien d’autres), nous n’acceptons pas cette affirmation comme une profession de foi pour la raison qu’elle a été proclamée par une autorité particulière en la matière ou parce que cela nous semble être “diablement socialiste”. “C’est possible “ nous disons, “que cela soit juste. Mais ne voyez-vous pas qu’en faisant cette affirmation, vous maintenez que la valeur et la quantité de travail requise sont proportionnelles, de la même manière que la vitesse de chute d’un objet est proportionnelle au temps de sa chute ? Vous affirmez ainsi une certaine relation quantitative entre le travail et la valeur marchande. Très bien; mais avez-vous donc en conséquence fait les observations et les mesures quantitatives qui par elles-mêmes pourraient confirmer votre hypothèse quantitative ?

Vous pouvez dire que de manière générale, la valeur d’échange des produits augmente si la quantité de travail nécessaire pour les produire augmente. C’est ainsi qu’Adam Smith s’est exprimé, mais il fut assez sage de rajouter que sous un régime de production capitaliste, la proportionalité entre la valeur d’échange et la quantité de travail nécessaire n’était plus de mise. Mais de là a sauter à la conclusion qu’en conséquence, les deux quantités sont proportionnelles, que l’une est la mesure de l’autre et que cela constitue la loi de l’économie, ceci est une erreur grossière. Une erreur aussi grossière que d’affirmer par exemple que la quantité de pluie qui tombera demain sera proportionnelle a la quantité représentant la chute de millimètres du baromètre sous la moyenne établie à un certain endroit en une certaine saison.

L’homme qui remarqua la relation entre la chute du baromètre et la quantité de pluie qui tombe, l’homme qui remarqua qu’un pierre qui tombe d’une grande hauteur acquiert plus de vélocité que la même pierre tombant d’un mètre, ces hommes ont fait des découvertes scientifiques. C’est ce qu’Adam Smith fît eut égard à la valeur. Mais un homme qui viendrait après qu’une telle remarque générale fût faite et qui affirmerait que la quantité de pluie qui tombe est mesurée par la quantité de la chute du baromètre par rapport à une normale saisonnière ou bien que la distance parcourut par une pierre en chute est proportionnelle à la durée de la chute et est mesurée par celle-ci, parlerait de manière inepte. De plus il prouverait que la méthode scientifique lui est complètement inconnue. Il prouverait que ses écrits ne sont pas scientifiques, bien que remplis de mots tirés du jargon scientifique. Ceci est exactement ce qui fut fait concernant l’affirmation sus-mentionnée sur la valeur […]

[…] Un homme de science sait qu’il y a des milliers d’autres relations possibles indépendamment de la relation de proportionalité et pouvant lier les deux quantités, et à moins qu’il ait procédé à de nombreuses mesures qui prouvent que cette relation de simple proportionalité existe, personne n’oserait même faire une telle affirmation. Et pourtant, cela est exactement ce que font les économistes quand ils disent que le travail est la mesure de la valeur ! Pis que cela… Ils ne voient même pas qu’ils ne font en fait qu’une supposition, une suputation, une suggestion. Ils affirment péremptoirement que leur affirmation est une loi; ils ne comprennent même pas la nécessité que cela soit vérifié par des mesures […]

La valeur d’échange et le travail nécessaire ne sont pas proportionnels l’un à l’autre, le travail n’est pas la mesure de la valeur et Adam Smith l’avait déjà noté. Après avoir commencé à dire qu’ils l’étaient, il réalisa très vite que cela n’était vrai que dans le contexte d’évolution tribale de l’humanité. Dans le système capitaliste, la valeur d’échange n’est plus mesurée par la quantité de travail nécessaire. Beaucoup d’autres facteurs interviennent dans une société capitaliste, qui viennent altérer la relation qui a pu exister entre la valeur d’échange et le travail. Mais les économistes modernes ne tiennent aucun compte de cela, ils continuent de répéter ce que Ricardo a écrit dans la première moitié du XIXème siècle.

Ce que nous disons à propos de la valeur, s’applique a la plupart des assertions faites par les économistes et les soi-disants “socialistes scientifiques” (NdT: ici Kropotkine fait une allusion directe à Marx et Engels), qui continuellement représentent leurs hypothèses comme des “lois naturelles”. Non seulement nous maintenons que la plupart de ces soi-disants “lois” ne sont pas correctes, mais nous sommes également certains que ceux qui croient en ces “lois”, reconnaîtraient eux-mêmes leur erreur dès qu’ils prendraient conscience, comme tout naturaliste, de la nécessité de soumettre tout affirmation numérique et quantitative à un test numérique et quantitatif […]

[…] En fait toute loi naturelle signifie ceci: “Si telles et telles conditions sont réunies, le résultat sera ceci et cela.” […]

[..] Jusqu’ici, les économistes académiques ont toujours simplement énuméré ce qui se passe sout telles ou telles conditions, sans spécifier ni analyser les conditions elles-mêmes. Si elles furent mentionnées, c’est pour être immédiatement oubliées et ne plus en parler.

Ceci est déjà suffisamment mauvais en soi, mais il y a dans leur enseignement quelque chose de pire. Les économistes représentent les faits qui découlent des conditions comme étant des lois, des lois strictes et immuables. Et ils appellent cela de la science.

Quant aux économistes politiques socialistes, il est vrai qu’ils critiquent quelques conclusions des économistes académiques, ou ils expliquent de manière différente certains faits, mais toujours ils oublient les conditions mentionnées et donnent trop de stabilité aux “faits” économiques d’une époque donnée, en les représentant comme des “lois naturelles”. Aucun d’eux n’a à ce jour tracé sa propre voie dans la science économique. Le plus qui fut fait (par Marx dans son “Capital”), fut de prendre la définition métaphysique des économistes académiques comme Ricardo et de dire: “Vous voyez, même si nous prenons vos propres définitions, nous pouvons prouver que les capitalistes exploitent les travailleurs !” Ceci résonne bien dans un pamphlet, mais est très loin d’être de la science économique.

De manière générale, nous pensons que pour devenir science, l’économie politique doit être construite de manière différente. Elle doit être traitée comme un science naturelle et doit utiliser la méthode utilisée dans toutes les sciences empiriques exactes et elle se doit de se tracer un chemin différent. Elle doit prendre, en regard des sociétés humaines, une position analogue de celle occupée par la physiologie en relation avec les plantes et les animaux. Elle doit devenir la physiologie de la société.

Son but doit être l’étude de la somme toujours croissante des besoins de la société et des moyens utilisés, dans le passé et présentement, pour les satisfaire. Elle doit analyser combien sont utiles les moyens utilisés alors et aujourd’hui pour accéder aux buts fixés. Ensuite, le but de chaque science serait la prédiction et l’application aux demandes de la vie pratique (comme l’a dit Bacon il y a si longtemps); l’économie politique doit étudier les moyens de satisfaire au mieux les besoins présents et futurs avec le moins de dépense d’énergie (économie) et avec les meilleurs résultat pour l’humanité entière […]

Il est très possible que nous ayons tort et qu’il aient raison. Mais la question de savoir qui de nous a tort ou raison ne peut pas être déterminée aux moyens de commentaires byzantins sur l’interprétation de ce que tel ou tel écrivain voulait dire ou en parlant de ce qui est en accord avec la “trilogie d’Hegel” et certainement pas en continuant l’utilisation de la méthode dialectique.

Ceci ne peut être fait qu’en étudiant les faits de l’économie de la même manière et avec les mêmes méthodes que l’on étudie les sciences naturelles… Nous ne pouvons pas être impressionnés par des affirmations telles que : “L’État est l’affirmation de la justice supême dans la société.” Ou “L’État est le porteur et l’instrument du progrès” ou bien même “Sans État, pas de société”. En accord avec notre méthode nous étudions l’état avec le même état d’esprit que nous étudions une ruche ou une colonie de fourmis et leurs sociétés, ou des oiseaux qui sont venus faire leur nid sur les rives d’un lac sibérien ou des côtes arctiques […]

[…] Pour la civilisation européenne (celle des 1500 dernières années à laquelle nous apartenons), l’État est une forme de société qui ne s’est développée que depuis le XVIème siècle, sous l’influence d’une série de causes qu’on peut trouver dans mon essai “L’État et son rôle historique”. Avant cela et depuis la chute de l’empire romain, l’État, dans sa forme romaine, n’existait pas. Si nous le trouvons néanmoins répertorié dans les livres scolaires d’histoire, même depuis l’âge de la période barbare, ce n’est qu’un produit de l’imagination des historiens qui dessinent l’arbre généalogique des rois, en France, jusqu’au début de l’ère des bandes mérovingiennes, et en Russie en remontant jusqu’à Rurik en 862. Les véritables historiens, eux, savent que l’État fut constitué sur les ruines des cités libres médiévales […]

[…] L’état est pour nous, une société d’assurance mutuelle entre le propriétaire terrien, le commandant militaire, le juge, le prêtre, et plus tard le capitaliste, afin de soutenir l’autorité des uns et des autres sur la masse des gens et d’exploiter la pauvreté de la majorité afin de s’enrichir eux-mêmes. Ceci fut l’origine de l’état, ceci fut son histoire, et ceci est son essence actuelle.

En conséquence, imaginer que le capitalisme puisse être aboli tout en maintenant l’état et avec son aide, alors que celui-ci fut créé pour pousser plus avant le développement du capitalisme et a toujours grandi en puissance et en solidité, en proportion de la croissance de la puissance du capitalisme; chérir une telle illusion est à notre sens aussi déraisonnable que d’attendre une émancipation sociale de l’église, du césarisme ou de l’impérialisme. Il est certain qu’il y a eu dans la première moitié du XIX ème siècle pas mal de socialistes qui ont eu ces rêves, mais vivre dans ce monde puéril alors que nous entrons dans le XXème siècle est vraiment trop naïf.

Une nouvelle forme d’organisation économique va demander une nouvelle forme d’organisation et de structure politiques. Que le changement s’opère soudainement par une révolution ou lentement par le biais d’une évolution progressive, les deux changements politique et économique doivent aller de paire, main dans la main.

Chaque pas vers la liberté économique, chaque victoire remportée contre le capitalisme seront de la même manière un pas de plus vers la liberté politique, vers la libération de l’emprise de l’état par le moyen des accords libres territoriaux, professionnels et fonctionnels. Chaque étape gagnée à enlever à l’état quelque puissance ou attribut que ce soient aidera le peuple à gagner une victoire contre le capitalisme […]

Chapitre 12 – les moyens d’action –

[…] Le système de “non-intervention de l’état” n’a jamais existé nulle-part. Partout l’état fut et est toujours, le pilier central et le créateur, direct ou indirect, du capitalisme et de sa puissance sur les masses. Nulle part, depuis que l’état a grandi en influence, les masses ont-elles eu la liberté de résister l’oppression des capitalistes. Les droits qu’elles ont aujourd’hui, elles les ont gagné par la détermination et par des sacrifices sans fin.

Ainsi parler de la “non-intervention” de l’état est peut-être bien pour les économistes de la classe moyenne, qui essaient de persuader les travailleurs que leur misère est une “loi de la Nature”. Mais comment des socialistes peuvent-ils employer un tel langage ? L’état a toujours interferé avec la vie économique en faveur du capitaliste exploiteur. Il lui a toujours donné protection quant à ses vols, toujours donné plus d’aide et de soutien pour plus d’enrichissement…

L’état a été mis en place dans le but précis d’imposer les règles des propriétaires terrien, des employeurs de l’industrie, de la classe des guerriers, du clergé sur les paysans dans les campagnes et les artisans dans les villes. Les riches savent pertinemment bien que si la machine étatique cesse de les protéger, leur pouvoir sur les classes laborieuses s’évanouira en un instant […]

[…] Nous étudions le mouvement vers le communisme qui commença à se développer parmi les couches les plus pauvres de la population en 1793-94 et les formes admirables d’organisation populaire volontaire pour une grande variété de fonctions économiques et politiques qui fut élaborée au sein des “sections” des grandes villes et des municipalités plus petite. De l’autre côté, nous étudions également la croissance de la puissance des classes moyennes, qui travaillèrent énergiquement et de manière cognitive à constituer leur propre autorité en lieu et place de l’autorité brisée du roi et de sa clique. Nous voyons comment ils ont travaillé à l’établissement d’un état fort et centralisé et ainsi consolider les propriétés qu’ils ont acquises durant ou tout a long de la révolution, ainsi que de s‘arroger le droit de d’enrichir encore plus avec le travail sous-payé des classes les plus pauvres. Nous étudions le développement et la lutte de ces deux puissances et essayons de comprendre pourquoi les classe nmoyennes purent dominer les classes plus pauvres.

C’est alors que nous constatons que l’état centralisé, créé par les classes moyennes jacobines, prépara le chemin du premier empire et de Napoléon. Nous voyons comment, cinquante ans plus tard, Napoléon III trouva dans les rêves de ceux qui pensèrent créer un état centralisé, les éléments pour l’avènement du second empire; et nous comprenons aussi comment cette autorité centralisée, qui durant 70 ans de rang a tué en France tout effort local et personnel de bouger en dehors du système central et de la hiérarchie étatique, demeure la malédiction du pays. Le seul effort véritbale d’en sortir librement fut fait par les prolétaires de la Commune de Paris en 1871.

Dans ce domaine également, notre compréhension de l’histoire et les conclusions que nous en tirons, sont bien différentes de la compréhension et des conclusions tirées par la classe moyenne et les partis politiques socialistes […]

Chapitre 13 – Conclusions –

Ce qui a été dit donnera sans doute une vision générale de ce qu’est l’anarchisme… Il représente une tentative d’appliquer des généralisations obtenues par la méthode d’induction-déduction des sciences naturelles à l’évaluation des institutions humaines et de peut-être prédire la marche future de l’humanité vers l’égalité, la fraternité, la liberté en étant toujours guidé par le désir la plus grande somme de bonheur pour chaque unité dans chaque société humaine […]

[…] L’anarchie ne reconnaît que la méthode de recherche scientifique et il applique cette méthode à toutes les sciences habituellement décrites comme “sciences humaines”. Ceci correspons à l’aspect scientifique de l’anarchie […]

[…] Se basant sur de nouvelles données obtenues après des recherches anthropologiques et en cela étendant le travail de ses prédécesseurs du XVIIIème siècle, l’anarchie a pris le parti de l’individu contre l’État et celui de la société contre celui de l’autorité, qui par vertu d’héritage historique, domine la société.

Sur la base de données historiques accumulées par la science moderne, l’anarchie a démontré que l’autorité de l’État, qui croît de plus en plus de nos jours, est en réalité une superstructure inutile et néfaste, qui pour nous européens n’a commencé qu’au XV-XVIème siècles: une superstructure bâtie à l’avantage de la propriété terrienne, du capitalisme et du fonctionariat et qui dans les temps anciens a déjà causé la chute de la Grèce, de Rome et bien d’autres centres de civilisation qui florissaient en Orient et en Egypte.

L’autorité qui fut constituée afin d’unifier le membre du clergé, le noble, le commandant militaire, le juge pour leur protection mutuelle et les avantages de leur classe et qui fut toujours un obstacle aux tentatives de l’Homme de créer pour lui-même une vie somme toute plus libre et sécure, cette autorité donc ne peut en aucune manière devenir une arme d’affranchissement, pas plus que l’église, le césarisme et l’impérialisme ne peuvent devenir les outils de la révolution sociale.

En économie politique, l’anarchisme a abouti à ces conclusions que les méfaits actuels ne proviennent pas de l’appropriation par les capitalistes de “la valeur de surplus” ou du “profit net”, mais du fait que ces deux choses soient de fait possible. Une telle appropriation de travail humain est possible simolement par le fait que la vaste majorité de l’humanité n’a pour ainsi dire rien pour assurer sa subsistance et doivent en conséquence vendre leur force de travail et leur intelligence à un prix qui rend possible pour les capitaliste d’engranger les “surplus de valeur” (valeur ajoutée, NdT) et le profit net.

C’est pourquoi nous considérons qu’en politique économique, le premier chapitre à étudier est le chapitre de la consommation et non celui de la production. Quand une révolution survient, la première des priorités est d’adresser le problème immédiat de la consommation de façon à ce que tout à chacun ait le gîte, le couvert et l’habillage nécessaires…

C’est pourquoi, l’anarchie ne peut pas regarder la révolution à venir comme une simple substitution du “chèque contre travail” pour de l’or, non plus que de contempler l’État comme capital universel pour les capitalistes.

L’anarchisme est-il correct dans ses conclusions ? La réponse nous sera donnée par une critique scientifique de sa base, surtout par la vie pratique du reste. Mais il y a un point sur lequel l’anarchisme est correct, c’est quand il considère l’étude des institutions sociales comme un chapitre de science naturelle, quand il se démarque pour toujours de la métaphysique et quand il prend pour sa méthode de raisonnement celle qui a servi à bâtir toute la science moderne et la philosophie naturelle. Ainsi, pour vérifier nos conclusions, l’utilisation de la méthode scientifique de l’induction-déduction est la seule possibilité; elle est la méthode sur laquelle repose toutes les sciences et sur laquelle tout concept scientifique de l’univers a été développé.

Fin

Pierre Kropotkine, 1901

Autres écrits fondamentaux de Pierre Kropotkine:

La Conquête du Pain

Le Salariat

La Grande Révolution

L’Esprit de Révolte

Aux Jeunes Gens

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7 Réponses to “État et société: analyses et solutions pour un marasme annoncé… Pierre Kropotkine, scientifique et visionnaire anarchiste – suite et fin –”

  1. […] avions déjà éclairci ce chemin il y a plusieurs mois avec ces articles (1 et 2) traduits. Il s’avère que Pierre Kropotkine est considéré comme le “père […]

  2. […] La science moderne et l’Anarchie n’a, à ma connaissance, pas été réédité en français depuis cette date et est introuvable en ligne. On trouve toutefois de larges extraits traduits pour l’occasion sur https://resistance71.wordpress.com (et deuxième partie ici). […]

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