Le dogme du libéralisme (et néolibéralisme globaliste) fondement du Nouvel Ordre Mondial

Les présupposés du libéralisme

Par Jacques Langlois

Le libéralisme repose sur des présupposés anthropologiques relatifs à la consistance de la nature humaine et de la société. Ils ont été tellement propulsés par l’idéologie, notamment économique ou politique, qu’ils sont en quelque sorte devenus une seconde nature inconsciente et refoulée ; et que l’on ne saurait s’interroger sans faire s’écrouler l’édifice de carton-pâte qui est fondé sur ces prémisses tout à fait fausses, controuvées et démenties par l’ethnologie moderne. Ces stéréotypes, ces bas-fonds de la doxa occidentalo-capitaliste, passent pour évidents et incontestables au point que la prophétie libérale sur la nature humaine s’est pour ainsi dire autoréalisée : car c’est bien sûr ces bases que les gens globalement se comportent et raisonnent.

Le premier fondement caché du libéralisme réside dans la nature pécheresse des hommes (tradition chrétienne depuis saint Augustin, mais aussi versant majoritaire de la pensée antique sur l’égoïsme intrinsèque et naturel des hommes ; à l’exception notable d’Aristote qui voyait les hommes comme naturellement sociables, civiques et politiques). Cet égoïsme donne la base des conduites intéressées, c’est-à-dire guidées avant tout par la recherche de l’intérêt personnel. L’idée est courante au XVIIe siècle chez les premiers penseurs des Lumières ; lisons la Rochefoucauld et les matérialistes comme d’Holbach ou Helvétius ; rappelons-nous que Kant parlait de l’inconfortable asociabilité des hommes. Il y a là encore une exception avec Rousseau : « L’homme naît bon et la société le déprave. » À la fin du XVIIIe siècle, la chose est généralisée sous forme d’utilitarisme dans lequel l’homme raisonne en fonction des peines et des plaisirs personnels. Bentham ajoute, en moraliste, que la conduite individuelle doit cependant être orientée par « la recherche du bonheur du plus grand nombre ». Ce qui suppose d’admettre qu’il puisse y avoir des personnes sacrifiées à cet optimum ! De ce fait, l’égale dignité de chaque homme est jetée aux orties puisqu’il y a des individus que l’on peut exclure au nom du maximum de bonheur de la collectivité. Adam Smith a bâti son économie libérale sur l’intérêt qui fait « que l’on n’attend pas son dîner de la bienveillance du boucher ». Mandeville révèle le pot aux roses en prétendant que les vices privés (vanité, égoïsme, rapacité, etc.) sont des vertus publiques puisque chacun maximisant son intérêt contribue à la croissance économique. Cependant, Smith, qui est aussi un moraliste de l’école écossaise (oui, ça existe), montre que l’intérêt matériel n’est pas le principe majeur de la sociabilité ; c’est la sympathie, laquelle provient de ce que l’on respecte les riches et qu’on les imite puisqu’ils ont réussi et que l’on se mettrait bien à leur place. Il oublie toutefois que l’imitation peut se transformer en jalousie (avoir ce que les autres ont ou garder ce que l’on a) mais aussi en envie (détruire ce que les autres ont et que l’on n’a pas). Smith anticipe ainsi la « violence mimétique » chère à René Girard, violence qui débouche sur le sacrifice d’un bouc émissaire, le pauvre par exemple, ce raté sans mérite, fainéant, alcoolique, lapiniste, risquophobe si l’on en croit Malthus, Sarkozy et les élites libérales actuelles. C’est bien commode car l’existence des pauvres est en même temps la justification de leur sort et de la bonne image que le riche peut avoir de lui puisqu’il a réussi grâce à son travail et son talent. Autre apport (notez que cette pensée libérale dégueulasse émane en général des Anglo-saxons), celui du Rosbif Spencer qui transforma les idées de Darwin en « darwinisme social » : ce sont les plus adaptés à la concurrence dans le « struggle for life » qui sont les meilleurs ; les exclus ne sont que des inadaptés à la compétition généralisée. L’économie néoclassique de la fin du xixe siècle transformera l’intérêt en « utilité » et pourra alors se lancer dans une approche du calcul rationnel des utilités et des coûts d’opportunité par les individus. L’homme n’est plus seulement intéressé ; il est aussi « rationnel », calculateur, « matérialiste » ; il devient « homo œconomicus ». D’où les développements économicistes actuels sur « les anticipations rationnelles » (Robert Lucas) ou le « capital humain » (Gary Becker), tous deux lauréats du prix de la banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel (dit faussement prix Nobel d’économie).

Le deuxième postulat naturaliste du libéralisme est que l’homme n’est qu’un individu et que la société n’est qu’une collection d’individus atomisés comme des petits pois dans une boîte. L’homme n’a pas d’enracinement, d’attaches dans des communautés ; il s’est fait tout seul grâce à ses dons innés ; il n’a pas été socialisé, normalisé, orienté dans une culture préexistante. On se demande même comment il acquiert le langage. Il est libre. Il se trouve cependant qu’il vit en société. Pourquoi ? Deux réponses libérales apparaissent. D’une part, c’est son intérêt parce qu’il peut ainsi échanger et bénéficier des avantages de la division du travail, ce qui profite à tous, même aux plus pauvres puisqu’ils peuvent ainsi acheter moins cher et se spécialiser dans une activité rentable à condition « de travailler plus pour gagner plus », ce qui à la longue le fait accéder à la propriété acquise par son travail. D’autre part, isolé, l’homme ne peut pas défendre sa propriété, sa personne et sa descendance contre les autres ; les engagements risquent de ne pas être tenus, les voleurs et les assassins rodent, la sécurité des biens et des personnes n’est pas assurée. On vit dans un contexte où « c’est la guerre de tous contre tous » car « l’homme est un loup pour l’homme ». Alors, suivant les analyses de Hobbes(cène), les hommes passent un « contrat social » pour assurer la paix et la propriété. Ce contrat, ce qui suppose des individus déjà rationnels par nature, consiste à ériger une puissance souveraine et absolue au-dessus des parties, un tiers neutre qui détiendra le pouvoir « de donner et de casser la loi » (Bodin) et le « monopole de la violence légitime » (Weber) pour faire respecter le contrat, les propriétés et la sécurité. Ce en quoi on voit que M. Sarkozy est hobbesien sans le savoir, de même qu’il ignore que monarchie ne s’oppose pas à élection puisqu’il y a eu dans l’histoire des monarchies électives (réponse au directeur du baveux Libération, Laurent Joffrin, lors d’une conférence de presse du président en janvier 2008). Alors, dans le même mouvement, les hommes dépassent l’état de nature, créent la société civile et l’État politique. Ce qui implique que le pouvoir politique, comme l’avait déjà dit saint Thomas d’Aquin, est la conséquence des passions humaines tempérées par la « droite raison » qui pousse à organiser la sécurité des relations sociales et commerciales. Dès lors, s’opère en plus une coupure « naturelle » entre les passions, sources de division, et la raison qui fait admettre la nécessité d’un maître pour maintenir l’ordre. Coupure reprise par Descartes pour garder son Kant à soi. C’est un troisième axiome libéral : le pouvoir politique est supérieur et extérieur à la société.

Notons cependant un avis discordant quoique reposant sur les mêmes axiomes ; celui de Hayek, pape du libéralisme moderne, ex-Autrichien devenu Gibby. La société, certes, n’est que la résultante des interactions individuelles intéressées. Mais cette conséquence n’implique pas un pouvoir politique, un État (hors les fonctions régaliennes) intervenant sur la société ; celle-ci se construit spontanément dans un univers d’incertitudes que seul le marché (qui seul permet l’échange d’informations réduisant les aléas) peut coordonner. Et il fait cela automatiquement et bien mieux que tout projet de changement porté par des réformistes ou pis, des révolutionnaires. Hayek naturalise ainsi le marché des passions et des intérêts, le rend mécanique et fatal, lui prête la qualité d’être « le meilleur des mondes possibles » car il harmonise tout. Voilà le conservatisme libéral justifié par l’évolutionnisme et le commerce, et ainsi tout projet, toute fin, tout but de changement et de signification ou de valeur morale des conduites sociales sont récusés a priori comme « constructiviste », c’est-à-dire théorique et non compatible avec la nature réelle des hommes et de la société.

Comme les hommes sont individualistes et mus par leurs passions égoïstes, comment se fait-il que la démocratie ait fait son apparition ? Notons déjà que cette démocratie-là est en fait une procédure électorale atomistique établie pour désigner des « représentants » du peuple dans ce qui n’est qu’une « démocratie représentative » bourgeoise. Elle est donc très limitée, très ponctuelle, instantanée car réduite au seul moment du suffrage. Elle repose sur une coupure entre le peuple et le pouvoir politique, lequel ne peut être confié qu’à des gens cultivés et propriétaires (remplacés aujourd’hui par les experts). En effet, seul le propriétaire connaît son intérêt et est capable de raisonner correctement pour défendre ce qu’il a (d’où les débuts de la démocratie sous forme de suffrage censitaire). Elle élimine par construction l’expression des forces sociales réelles, c’est-à-dire des groupements réels, territoriaux ou professionnels ou associatifs. Ceux-là peuvent être consultés mais ils ne participent pas à l’élection et le pouvoir élu légalement (transformé en légitimement par M. Sarkozy) conserve en dernière instance la décision politique. Par ailleurs, les « constituants » (Français ou Américains) se sont méfiés de la « populace » ignare : ils ont pris leurs précautions pour que le peuple ne parvienne pas au pouvoir ; aux états-Unis, cela consiste à différencier et équilibrer les pouvoirs de façon que ni les représentants, ni les sénateurs, ni le président exécutif et son administration ne puissent décider sans l’accord des autres. C’est ce qui explique l’impuissance d’Obama qui n’est pas le messie, seulement le mais si… Dans le même ordre d’idée, le pouvoir est équilibré entre les États et le pouvoir fédéral. De plus, aujourd’hui on constate que le pouvoir s’est éloigné dans des instances supranationales non élues et où les « experts », plus ou moins infiltrés par les lobbys, font la pluie et le beau temps.

Cependant la pseudo-démocratie a un grand mérite : elle permet de faire croire au peuple qu’il participe aux décisions, que son bien est pris en compte en tant qu’intérêt général ; de plus cela permet d’associer les représentants sociaux du peuple, comme les syndicalistes ou les associatifs, au système institutionnel, ce qui à la fois le légitime, rabaisse les exigences desdits représentants et les transforme en tigres de papier intéressés à la survie du régime d’où ils tirent prestige, honneur, rémunération, signes de reconnaissance (voitures, logements, médailles, invitations dans les hautes sphères, etc.). La fausse démocratie camoufle que les représentants et dirigeants soi-disant élus font les lois qui favorisent leurs amis, c’est-à-dire le capital. Il importe donc de respecter sa façade en trompe-l’œil et à la Potemkine. Il importe de la maintenir, même comme coquille vide, pour perpétuer les croyances dans le caractère juste et sacré de la démocratie formelle et bourgeoise (Marx).

Un troisième fondement du libéralisme se trouve, en tant que corollaire du premier, dans le caractère fixiste, intemporel et universel (rationae loci et tempori) de la prétendue nature humaine égoïste, guerrière, compétitrice et individualiste. Pourtant, l’ethnologie et les sciences humaines ont montré depuis longtemps qu’il n’y avait pas de nature humaine sauf en ce qui concerne pour ainsi dire le câblage de départ qui donne à chaque homme et à chaque culture un potentiel, un univers de possibilités, que justement les cultures actualisent et transforment en spécificité ; et c’est la culture particulière, du reste évolutive et ouverte aux relations extérieures, qui produit l’essentiel des attitudes, des normes et des représentations des personnes vivant en société. De ce fait, on trouve encore des cultures qui cultivent l’entraide, l’altruisme, la solidarité, la coopération, la frugalité, l’égalité, le respect de la mère nature. Mais aussi l’honneur et l’héroïsme du sacrifice pour la communauté. Voilà bien des valeurs que le libéralisme, si j’ose dire, ne valorise pas avec sa morale de boutiquier consistant à dire « Enrichissez-vous », « Chacun pour soi et le marché pour tous », « Conduisez-vous comme Harpagon veillant sur sa cassette ou un enfant soucieux de grossir sa tirelire ».

Jacques Langlois

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