Société française: le cantique de la résignation joyeuse

Le cantique de la résignation joyeuse

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http://www.monde-libertaire.fr/debats/item/12830

Chers camarades de lutte, nous serions-nous tellement assoupis pour laisser imprégner nos articles de la propagande de la réaction ? Aurions-nous finalement cédé à la dictature de l’immédiat pour oublier les leçons du passé ? Aurions-nous perdu notre véritable âme anarchiste pour conduire nos combats sur les traces de l’individualisme ou du renoncement au vrai combat ? Nous serions-nous donc laissés enfermer dans des cercueils ne convenant ni aux morts ni aux vivants ?

De l’alternative au capitalisme qui aurait dû illuminer notre nouvelle année de lutte (numéro spécial des lecteurs de décembre du Monde libertaire), ne subsiste plus au mieux qu’un renoncement à la société anarchiste pour un lendemain proche. Solutions alternatives locales et parallèles dans un monde capitaliste néolibéral, formulation absolutiste du caractère capitaliste de toute société humaine, responsabilité personnelle de l’individu dans la situation actuelle… Ô certes, je ne confonds pas les tentatives de collectifs s’essayant aux futures possibilités d’organisation de notre société de demain avec les dérives idéologiques de penseurs perdus. Mais le métronome des dominants continue de battre le tempo trop rapidement pour nous permettre de commettre à nouveau les erreurs du passé.

La tentation de Robinson Crusoé

Qui n’a pas aspiré à vivre ses convictions en pleine harmonie avec la vie de tous les jours ? Qui ne s’est pas ainsi senti pleinement anarchiste en vivant en coopérative, en créant les alternatives locales à la vie organisée par l’État et les dominants ? Cette tentation nous habite tous, mais l’analyse de l’histoire nous démontre l’impossibilité, voire le danger de se tenir à cette simple alternative tant que l’ordre social actuel n’aura pas été totalement abattu. Ce que Michel Onfray appelle le principe de Gulliver (revendiqué par le philosophe pour des motifs beaucoup plus critiquables – comme nous le verrons par la suite) se traduit en réalité en syndrome de Robinson Crusoé, où chacun peut vivre en autonomie au milieu d’un océan d’oppression et d’exploitation, cherchant à élever son petit sauvage aux principes de l’anarchie expurgée. Plus d’attente d’un grand soir hypothétique, mais la réalisation concrète et partagée par quelques-un(e)s des ferments de la société du futur.

Pendant ce temps, la domination et l’oppression continuent son broyage d’hommes et de femmes – uniquement ralenties par le combat collectif. Les ouvriers de Continental, pourtant jetés devant les tribunaux, continuent de porter haut et fort la fierté prolétaire, les Grecs descendent dans la rue pour détruire un état corrompu et violent, les usines tentent de fermer les unes après les autres malgré les luttes d’un prolétariat qui a renoué avec la lutte concrète des classes et l’internationale (Flamands, Wallons, Allemands, Français ensemble contre le patronat en dépit des pseudo-rivalités nationales attisées par les pouvoirs et les médias). Autant de barricades en sourdine médiatique. Camarades, n’avons-nous pas oublié quelque chose en cours de route ?

Car si le système coopératif porte les germes de l’organisation économique de la société anarchiste que nous réclamons, il ne peut à l’heure et dans les conditions actuelles affranchir les travailleurs, ni améliorer notablement leur situation matérielle, tout en détournant du combat principal les énergies et les savoir-faire nécessaires à la réalisation de l’utopie révolutionnaire. Le capital ne craindra jamais la concurrence de toute association ouvrière pour la simple raison que ces associations réduites à leurs propres moyens ne seront jamais en état de former un capital capable de lutter contre le capital bourgeois. Malgré tous leurs efforts, elles ne seront jamais en mesure d’affranchir le travail de l’oppression de ce dernier. Pire, pour ne pas disparaître, elles seront même obligées de se faire concurrence – poussée à l’extrême et conduisant de facto à l’aggravation des conditions des travailleurs. Avec en prime la mise au pilori de l’idée de coopérative tuée non pas par son échec inhérent mais par les conditions extérieures incompatibles avec son éclosion même. Sans liquidation sociale, sans abolition de la propriété privée et de sa thésaurisation par l’héritage, pas d’avenir ni de liberté pour le prolétariat !

Pendant ce temps, comme le rappelait déjà Marx, dans 18 Brumaire, « le prolétariat renonce à transformer le vieux monde à l’aide des grands moyens qui lui sont propres, mais cherche tout au contraire à réaliser son affranchissement, pour ainsi dire, derrière le dos de la société, de façon privée, dans les limites restreintes de ses conditions d’existence et, par conséquent, échoue nécessairement ». Nos anciens l’ont tenté dès 1844 et le bilan, cinquante ans plus tard, fut laconique : « Le système coopératif a complètement fait naufrage. Personne ne peut plus songer à la coopération comme moyen de salut » (Bakounine, Théorie générale de la Révolution). Pourquoi refaire les mêmes erreurs à l’heure d’un capitalisme évolué et en ordre de bataille mondial ?

Géant chez Lilliput

Cette erreur stratégique et tragique du choix d’une action exclusive immédiate concentrée, mais limitée de fait tant dans la portée révolutionnaire que dans la force de déstabilisation du système de domination actuel, est malheureusement applaudie et encouragée par certains intellectuels médiatisés qui y voient une alternative intéressante au vrai socialisme et aux moyens à mettre en œuvre pour y parvenir. La manipulation est d’autant plus insidieuse qu’elle s’accompagne d’une réappropriation et d’une réécriture du langage, des symboles et de la pensée révolutionnaire pour les vider de leur sens et les utiliser contre le désir inhérent de l’humanité à vivre libre.

Ainsi, quand Michel Onfray proclame que le capitalisme est aussi vieux que le monde et durera autant que lui, c’est pour mieux s’autoriser un droit d’inventaire de la pensée libertaire et affirmer en final qu’un capitalisme libertaire n’est en aucun cas contradictoire, voire la solution finale de l’histoire humaine. Le tour de passe-passe est osé mais n’a fait jusqu’ici l’objet d’aucune réaction, symptôme que le bombardement permanent de ces dérives sémantiques a réussi à pervertir nos capacités de réflexion et d’analyse des conséquences de tels propos.

Avant de s’interroger sur les fins, rappelons que, contrairement à ce qui est affirmé, le capitalisme ne peut se confondre avec l’esclavage et le servage auxquels il succède – autant par la forme sociale que par la structure même de domination et de pouvoir qui le forme : plus raffiné, plus habile mais surtout dramatiquement plus efficace en terme de richesses générées, il a inventé la notion de travail « libre » qui masque en réalité une extorsion industrialisée de la plus-value aux salariés et une dépendance par la faim des exploités aux exploiteurs.

Quant au libéralisme, il n’est qu’une forme évoluée du capitalisme – axant tout sur les « forces et lois » du marché, en fait un autre nom de la rareté (revenus limités, besoins théoriquement infinis), organisée ou subie, et dont les profits restent toujours détournés par quelques-uns. Le marché ajoute à la notion de travail l’apparence du contrat et de l’enchère, masquant de ce fait la servitude « volontaire ». Organisant la rareté, le besoin, la frustration, le libéralisme n’est qu’un catalyseur puissant du capitalisme. Dans tous les cas, le capitalisme de la révolution industrielle ou libéral repose systématiquement sur le vol sur plusieurs générations par quelques-uns des richesses créées par l’immense majorité. Comment peut-on parler en toute conscience de capitalisme libertaire ?!!! Pour Onfray, les léopards peuvent changer de peau. Pas dans notre jungle !

« Annuler le politique et imposer toute une série de fins indiscutées » (Bourdieu, Contre-feux), telle semble donc être la stratégie du philosophe étouffé par un hédonisme s’apparentant de plus en plus à l’idéalisation de l’individualisme et de l’égoïsme le plus violent, et en plein dilemme intellectuel entre son fond rationnel et pertinent – malheureusement en voie de disparition – et la jouissance de sa position sociale dans une société inique. Est-ce une surprise si l’homme retient volontiers Stirner parmi les penseurs libertaires, oubliant volontairement les analyses de Reclus, de Bakounine ou Kropotkine aux antipodes de ses affirmations actuelles ? L’anarchie n’est cependant pas un magasin d’idées où des consommateurs de postures viennent choisir les décorations qui moderniseront l’allure de leur pensée. L’anarchie n’est pas une idéologie, ni une pensée, elle est une et multiple, elle est la manifestation de la vie et des aspirations populaires à la liberté et à l’harmonie partagée. – le plus bel ordre du monde où chacun a sa place !

La tectonique des classes

Si la remise en question de l’ordre social ne peut être à l’ordre du jour d’un homme ayant visiblement beaucoup à perdre dans l’affaire, il n’en reste pas moins qu’il participe – involontairement ? – à la propagande permanente de l’inéluctable et du renoncement à un autre futur : hygiène mentale distribuée à longueur d’ondes, suppression de l’imaginaire, galvanisation du culte de l’individu détruisant l’individualité au profit de l’individualisme. Le monde est injuste ? Vous êtes exploités ? C’est que vous l’avez voulu ! « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres », affirme Michel Onfray. Mais sur quelle planète vit-il, bon sang ?

La situation actuelle n’est pas la conséquence de renoncements individuels, mais d’une organisation féroce et efficace de la réaction. On domine d’autant mieux que le dominé en demeure inconscient. Fondée sur la suprématie de la force à un instant de l’histoire, la domination, pour se maintenir, doit contrôler les esprits, domestiquer les cerveaux pour durer. Seul cela peut expliquer que la grande majorité continue de se faire exploiter pour et par une poignée de privilégiés. Comment un homme qui a créé l’Université populaire de Caen peut-il à ce point renoncer à ses convictions initiales ?

Je préfère donc écouter les travailleurs et les peuples, et leur conscience émerge au-delà des présupposés de certains intellectuels de Babel ; la musique qui émerge est tout autre : peu à peu, nous reconnaissons les barreaux de nos prisons, première étape nécessaire pour en faire tomber les murs. On ne manipulera jamais le peuple. Des individus oui, mais jamais le peuple. L’intelligence du prolétariat prévaudra à jamais à celle des plateaux télévision car elle est faite de chairs, de larmes, de souffrance, de rêves, d’espoir et de rires qui sauront toujours détruire les constructions factices des dominants. L’anarchie se nourrit de ces matériaux et vivra à jamais, maintenant et pour toujours.

Un autre futur naît ici et maintenant – à travers les continents parmi tous les opprimés. La déflagration sera à la mesure de l’oppression subie, tel un barrage ne pouvant plus endiguer les eaux de milliers de ruisseaux trop longtemps contenus. Monsieur Onfray, vous nous parlez de microrésistances. C’est la tectonique des classes qui changera la surface du monde. Sans dieu ni maître.

Salut et fraternité !

Johann Hénocque

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