Crise systémique mondiale, pédagogie critique, éducation et émancipation sociale

Crise systémique de la société: la restauration de la confiance en eux-mêmes par la pensée critique émancipera les peuples

par Résistance 71

“Je réécris l’histoire pour inclure le point de vue de ceux qui sont les laissés pour compte. L’histoire que nous avons eu jusqu’a présent est l’histoire écrite du haut vers le bas; l’histoire du point de vue des politiciens, des généraux, des militaristes et des industrierls. Oui, je désire changer cette histoire pour obtenir la perspective de ce que les gens ordinaires ont souffert et ce qu’ils ont fait pour changer leur vie.”

–       Howard Zinn –

“Il n’y a pas d’éducation neutre. L’éducation fonctionne comme l’instrument qui aide a intégrer les jeunes générations dans la logique du systeme actuel en y amenant la conformité ou elle devient la “pratique de la liberté” et donne les moyens aux hommes et aux femmes d’interagir de maniere critique et créative avec la réalité et de découvrir comment participer a la transformation du monde.”

–       Richard Shaull (préface de “La pédagogie des oppressés” de Paulo Freire, réédition 1996) –

Quand nous regardons la situation actuelle du monde, un mot nous vient tres souvent a l’esprit: abus.

La dominance sans partage de la culture occidentale, blanche, hégémonique, capitaliste et néolibérale a mené le monde (volontairement ou pas est un autre débat) a un état de perpétuel chaos organisé et d’abus pour le seul profit du petit nombre au détriment de la vaste majorité de l’humanité.

Abus de pouvoir, abus de confiance, abus d’autorité, abus hédonistes. La panoplie est complete et en pleine vue de toutes et tous.

Comment en sommes-nous arrivés la ? Comment les peuples ont-ils été leurrés a ce point ? Comment pouvons-nous permettre ces abus perpétuels ? Par la propagande, par l’endoctrinement culturel qui donne a la classe dominante et oppressive l’impunité fabriquée devant ses responsabilités et devant les citoyens. La domination de l’oppresseur sur l’oppressé est avant tout garantie par une domination culturelle qui est promulguée par un systeme éducatif corrompu. Qui endoctrine t’on le mieux en effet, un enfant d’école élémentaire ou un vieux ronchon en fin de carriere ? La réponse est évidente.

Depuis des générations, il n’a été d’aucun intérêt pour la classe dominante (qui est une minorité ne l’oublions jamais) d’avoir un peuple éduqué, a savoir capable de pensées critiques et de prendre des décisions par et pour lui-même. Il a donc fallu corrompre l’éducatif, et ce a tous les niveaux en commençant par la base, de façon a toujours former des esprits conformes a ce que le pouvoir et les nantis désirent pour ses “citoyens” et ainsi dégager une norme acceptable qui sert de référence de contrôle. Lorsque les mouvements sociaux face aux abus de pouvoir sont devenus intenables et que l’oligarchie a dû lâcher du lest sous la contrainte et réguler le temps de travail, octroyer certains acquis sociaux et le droit a l’éducation pour tous; elle s’est dit “soit, mais alors faisons le sous nos conditions et notre contrôle”, de façon a toujours garantir en apparence, une certaine “démocratisation de la société”, qui n’est en fait qu’un leurre, toujours plus sous contrôle.

Les peuples occidentaux ont été abusés, leur confiance a été abusée au fil du temps, au point que l’on ne puisse plus croire une information sans l’avoir vérifié sous l’angle de plusieurs sources indépendantes autant que faire ce peu. Qui aujourd’hui a la volonté et le temps de le faire ? Nous sommes devenus des récipients pour une information propagandiste, que de moins en moins de gens questionnent, car l’abrutissement de la vie quotidienne laisse des marques indéniables sur nos esprits et nos volontés.

Peu a peu, nous avons été habitué a vivre sous le voile du mensonge, soit éhonté, soit le plus souvent dans sa forme la plus pernicieuse, celle de l’omission. L’omission de tous ces faits historiques que l’on ne relate pas car jugés futiles et sans intérêts; sans intérêt pour la pensée unique imposée s’entend.

De maniere pratique, l’oppression de la classe dominante (minorité) est une domestication culturelle de ceux qu’elle oppresse (majorité) par une intoxication éducative propagandiste progressive. Aujourd’hui, on continue a vouloir nous faire croire que la science évolue pour le bien de l’humanité, que le politique et son représentant l’État oeuvrent pour l’intérêt général et que l’économie leur sont assujettis; alors que la réalité est toute autre: le pouvoir financier et économique, géré par un cartel d’oligarques influents, dicte sans partage ses volontés a ses satellites scientifiques, politiques et sociaux. En cela, nous vivons dans une matrix faite d’illusions sans cesse renouvelées pour assurer la sauvegarde du statu quo ploutocratique en place.

Nos libertés en société se sont érodées au nom de mensonges et de complots, la dictature de la finance pseudo-scientifique sur l’économie, la politique, l’éducation, bat son plein, tout en continuant l’illusion de “démocratie” dont le nom même a été galvaudé et falsifié.

Paulo Freire, fondateur de la pédagogie critique contemporaine, disait a juste titre: “Affirmer que les femmes et les hommes sont des personnes et en tant que telles, devraient être libres, mais ne rien faire pour que cela devienne une réalité, est une farce.”

Si nous, les peuples, voulons survivre cette période noire de l’Histoire qui s’annonce, nous devons dépoussiérer nos esprits, recommencer a penser de maniere critique, questionner le paradigme totalitaire qui nous enveloppe de sa chappe de plomb, réfléchir et agir pour enfin réellement avoir l’opportunité de changer le monde pour le meilleur, pour et par nous-mêmes, sans délégation d’autorité a des charlatans, qui n’ont aucune considération pour le bien commun et le progressisme de l’humanité.

Pour illustrer nos propos, nous traduisons ici l’introduction d’un article de recherche publié par Joe Kincheloe (Ph.D, MacGill University, Montréal, Canada) dans le Journal International de Pédagogie Critique (numéro de printemps 2008, article intitulé: “Critical Pedagogy and the Knowledge Wars of the Twenty-First Century” (La pédagogie critique et les guerres de la connaissance du XXIeme siecle).

Joe Kincheloe est un éleve de Paulo Freire, fondateur du “Projet International Freire pour la Pédagogie Critique”, qui définit son action comme suit: “La pédagogie critique est un domaine de l’éducation et de la recherche qui étudie les dynamiques sociales, culturelles, politiques, économiques et cognitives de l’enseignement et de ses relations avec le pouvoir dans le processus éducatif. Celle-ci a émergée a la fin des années 1960 avec le travail de l’éducateur brésilien Paulo Freire, pour devenir depuis un champ pluri-disciplinaire pour l’éducation.”

La pédagogie critique demande une immersion de l’éducateur dans les conditions de vie de ses éleves et de faire comprendre par le dialogue ouvert les racines profondes de la relation oppresseur / oppressé. La pédagogie critique n’est pas une théorie, elle ne peut fonctionner sans pratique et est en cela pure praxis humaine qui allie étroitement un développement cognitif délivré de la propagande dominante de l’oppression et la pratique quotidienne de l’utilisation de l’information ainsi libérée pour libérer a la fois les oppressés mais également les oppresseurs de cet état de sclérose socio-culturelle. La pédagogie critique est en cela une catharsis crédible et efficace de la misere dont sont victimes a la fois les oppressés et leurs oppresseurs. Il s’en dégage un humanisme radical: celui de l’amour profond de l’humain, car il part d’un principe fondamental qui est qu’il ne peut y avoir de dialogue sans la confiance et la croyance en l’humain. Sans la croyance en l’humain, qui assumera dignement sa liberté future, il ne peut y avoir de dialogue, et s’il s’en instaure un, il ne pourra être qu’une parodie de dialogue, qui le plus souvent dégénere en manipulation paternaliste.

C’est le fondement même de l’hégémonie culturelle de l’oligarchie en place depuis bien trop longtemps: la croyance et la persuasion par de pseudo-sciences telles le malthusianisme et le darwinisme-social et leurs corollaires modernes de néo-malthusianisme et néo-darwinisme social, que l’Homme, le peuple, est ignorant, incapable de gérer sa destinée et qu’il doit être “guidé” par une élite éclairée auto-proclamée; que le peuple doit s’en remettre a ses “guides” qui sauront s’occuper au mieux des intérêts de tous. Pour parvenir a hypnotiser les foules, les oppresseurs ont détourné (par la puissance de l’argent et la corruption inévitable qu’elle génere) la science et l’éducation pour en faire des outils de propagande. Ainsi, comme le disait Howard Zinn plus haut, nous ne voyons, entendons et mangeons que la soupe qu’on nous sert, sans avoir la possibilité réelle de refuser puisque cela nous est presenté comme étant “ce qui est le mieux pour nous”. On nous demande bien sûr de croire tout ça sur parole et de marcher comme un seul homme.

Le but de la véritable éducation depuis l’enfance est de faire table rase sur toute cette fange doctrinaire et de donner la possibilité a tout a chacun de voir et d’analyser les faits et les situations passées, présentes, pour anticiper et améliorer le futur.

Nous en sommes loin, et tout l’objectif de la pédagogie critique est de fournir a l’humain en devenir, les outils de son émancipation par la connaissance et la pratique. L’éducation comme action culturelle est directement liée au processus de développement de la conscience critique et comme éducation posant des problemes a résoudre, tend a devenir un outil d’organisation politique pour les oppressés. Ainsi pour que les oppressés puissent efficacement mener la lutte pour leur émancipation, ils doivent percevoir de maniere claire les réalités de l’oppression, non pas comme faisant partie d’un monde clos duquel il faut s’extirper, mais au contraire comme une situation de handicap limitatif qu’ils peuvent cerner de maniere cognitive et transformer.

Selon Paulo Freire, la pédagogie des oppressés ne peut s’accomplir que dans la praxis (réflexion + action). Elle est un humanisme libertaire en deux étapes:

–       Les oppressés découvrent et exposent le monde de l’oppression et le transforme par la praxis

–       La réalité de l’oppression se trouve transformée et la pédagogie n’est plus celle des oppressés mais celle de l’ensemble de l’humanité unit dans le processus d’émancipation sociale

C’est par l’éducation, la connaissance libérée et l’action directe que les peuples regagneront la confiance en eux-mêmes, celle qui leur fera enfin reprendre les brides de leur destinée.

Voici traduit de l’anglais l’introduction de Joe Kincheloe a la pédagogie critique pour le XXIeme siecle:

— “Nous vivons dans une époque dure et dangereuse. Ceux d’entre nous impliqués dans la pédagogie critique ne peuvent s’empêcher d’être désespérés a la vue des Etats-Unis et de ses collaborateurs occidentaux s’avançant plus avant dans des guerres impérialistes pour un positionement géopolitique et de contrôle des ressources naturelles, ainsi que ces mega-industries qui dépensent des millions de dollars pour le développement et la justification de stratégies économiques, qui simplement prennent l’argent des poches des plus pauvres et des plus faibles a l’échelle planétaire pour les transférer aux gens les plus riches en Amérique du Nord et en Europe. Dans ce contexte, la politique de la connaissance devient centrale dans les domaines sociaux et éducatifs de toutes les nations du monde.

La politique de la connaissance, fermement ancrée dans le monde, est caractérisée par quelques riches individus et corporations transnationales, qui contrôlent la plus grande partie des données valides que nous pouvons gérer. Fort heureusement, il existe toujours une source importante de contre-données sur l’internet et dans quelques maisons d’éditions pour livres et journaux, mais bien sûr les éleves et autres personnes sont mis en garde de la nature politisée de cette information. Ainsi la plupart des individus sont encore et toujours exposés a la rationalisation frauduleuse des actions indéfendables des gouvernements sur le plan militaire, financier et social, ce aussi bien aux Etats-Unis que dans leurs pays alliés.

La guerre d’Irak, par exemple, n’est pas seulement une histoire a propos d’une politique extérieure brutale et inutile, mais aussi une chronique sur la façon dont la guerre a l’information et a la connaissance est menée au XXIeme siecle.

Ceux qui font cette guerre emploient le couvert de la science et des médias pour disséminer une pléthore de mensonges au sujet de l’Irak étant un danger pour le monde, justifiant la nécessité de continuer l’action militaire contre cette nation. A l’heure ou j’écris ces lignes (Ndt: en 2008), ils emploient les mêmes tactiques de propagande contre l’Iran. Le pouvoir de ce type de propagande est étouffant sur la durée dans la mesure ou des millions de citoyens américains et de personnes a travers le monde ont été influencés par cette désinformation continue. Les éducateurs critiques ont du mal a croire que ces mensonges et cette fraude de l’information puissent toujours avoir une quelconque crédibilité des années apres avoir été dénoncées. Juste comme exemple probant, environ un peu plus d’un tiers de la population américaine contemporaine croit toujours que Saddam Hussein et son régime possédaient des armes de destructions massives, étaient responsables des attentats du 11 Septembre, et avaient comploté pour laisser les villes principales états-uniennes sous un nuage atomique. Une telle politisation propagandiste insensée de la connaissance nous montre qu’il y a quelque chose qui ne tourne définitivement pas rond non seulement avec la morale et la santé mentale des gens qui ont le pouvoir, mais que l’une des armes les plus puissantes de leur arsenal multi-dimensionnel de la peur est le fait qu’ils possedent la plus grande partie de la connaissance, de l’information et de son systeme de diffusion.

Dans ce contexte, les systemes éducatifs contemporains traditionnels et standardisés contribuent a l’oeuvre impérialiste dans la mesure ou ils transmettent la vérité officielle du régime et promeuvent ses intérêts économiques et sociopolitiques.

Le point de focalisation de cet essai implique la façon dont la pédagogie critique pourrait conceptualiser et donner une réponse a la problématique de la guerre de l’information et de la connaissance contre les citoyens de l’Amérique du Nord, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et l’Europe; et des gens marginalisés de ces régions ainsi que les personnes les plus destituées vivant sur cette terre.” —

L’historien critique et analytique Howard Zinn disait dans son livre “Original Zinn” (2006) a propos de la lutte pour les droits civiques dont il fut un des grands acteurs dans les années 1960 avant que de devenir un des leaders du mouvement anti-guerre du Vietnam:

“… C’est ce qu’accomplit la désobéissance civile: elle fortifie les vues et les idées bien plus efficacement qu’une pétition ou une lettre a votre député.” Plus loin dans le même ouvrage il déclarera avec justesse:

“Notre probleme est l’obéissance civile. Notre probleme est le nombre de gens a travers le monde qui ont obéi et obéissent aux ordres et diktats des leaders de leurs gouvernements et qui ont été faire la guerre.  Des millions et des millions de gens ont été tués a cause de cette obéissance.”

Ainsi l’action directe non-violente (boycotts, désobéissance civile) a, avec patience et un degré de développement cognitif populaire de multiples situations au cours de l’histoire comme l’Afrique du Sud et l’Inde de Gandhi, les mouvement des droits civiques anti-ségrégationistes aux Etats-Unis, le mouvement anti-guerre du Vietnam aux Etats-Unis, le mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud, amené les succes que le monde connait aujourd’hui et reconnait comme de grandes victoires de luttes populaires au dela des “révolutions” violentes qui ont émaillées l’histoire.

La démocratie ne vient pas du gouvernement et jamais n’en viendra. Les éclairs de démocraties apparus au cours de l’histoire sont toujours venus de la lutte des peuples pour le droit a la justice sociale et de leurs tentatives d’émancipations sociales, concertées, solidaires et humanistes.

Si l’émancipation ne peut venir que du peuple, pour et par lui-même, elle ne pourra se réaliser qu’en développant la pensée critique, qui combinée a l’action directe politique et sociale quotidienne, générera la libération a la fois des oppressés, mais aussi de leurs oppresseurs.

Il est de plus en plus évident que les clefs de la victoire future des peuples sur l’oligarchie criminelle capitaliste au bout du rouleau, résident dans une pédagogie critique source de l’émancipation finale.

Bibliographie:

–       Critical Pedagogy and the Knowledge Wars of the Twenty-First Century, Kincheloe J. 2008, International Journal of Critical Pedagogy

–       Critical Pedagogy, Kincheloe J. 2008, Primer, Peter Lang

–       Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 a nos jours, Zinn H. 1980, Agone (2003)

–       Conversation on history and politics, Zinn H. 2006, Harper Perennial

–       Pedagogy of the Oppressed, Freire P. 1970, Penguin Classic (1996)

–       A Pedagogy for Liberation, Shor I., freire P., 1987, Bergin & Garvey

–       Education for Critical Consciousness, Freire P., 1974, Continuum

Sur le net:

https://resistance71.wordpress.com/2010/06/25/que-faire-la-marche-vers-la-tyrannie-globale-comment-sen-sortir/

https://resistance71.wordpress.com/2010/08/27/resistance-71-diviser-pour-mieux-regner-la-doctrine-universelle-de-loppression-du-peuple/

http://www.teresi.us/html/writing/howard_zinn.html

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  1. […] Gaston Leval, Howard Zinn, Barbara Tuchman, Annie Lacroix-Riz, Alan Lee Dugatkin, Michael Albert, Paulo Freire, Ira Shor, Gilad Atzmon, Marshall Sahlins, Pierre Clastres, Louis Hall, Taiaiake Alfred, Russell […]

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